ET DU DÉSIR D’ÉTRE HEUREUSE
Deux idées, ou plutôt deux sentimens , s’emparent du cœur des femmes dès leur plus tendre jeunesse, le besoin de plaire et le désir d’être heureuses. La plupart d’entre elles manquent l’un et l’autre but, uniquement pour avoir manqué de lumières sur les moyens d’y parvenir. Celle-ci croit tout charmer par une pétulance quelle prend pour de la vivacité, tandis quelle ne fait que fatiguer ses amis et qu’elle leur devient importune. Une autre croit fermement intéresser par une indolence et des airs de langueur qui ne font naître auprès d’elle que l’ennui. Celle qui possède des talens croit en doubler le prix en exigeant mille instances , mille prières de ceux qui veulent applaudir au son de sa voix, à son exécution brillante. D’autres, uniquement occupées de leurs charmes, croient en augmenter la puissance par une recherche et une coquetterie qui ne peuvent qu’y nuire , et qu’un faux désir de plaire fait porter trop souvent jusqu’à l’oubli des lois de la décence : elles ignorent qu’il n’y a point de formes aimables qui ne demandent à
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être voilées et que la beauté même reçoit de la pudeur son attrait le plus séduisant. J1 est vrai que la mode , toujours dirigée par les personnes les moins réfléchies , conduit souvent à des travers qu’on ne peut concevoir lorsque son influence passagère n’existe plus; mais les femmes les plus sages sont celles qui ne la suivent jamais que de loin; et dans quelle circonstance est-il plus permis de méconnaître son empire que lorsqu’elle ose violer les lois de la décence? D’autres personnes encore seraient charmées de plaire, ear ce besoin est général; mais, entraînées par une paresse qui tient à la nature de leur tempérament, elles dédaignent les moindres frais pour attirer les cœurs à elles, et se réveillent de temps en temps de cette espèce de léthargie pour s’étonner de ne les avoir point charmés. Elles se plaignent de l’injustice de la société, sans savoir que son commerce est semblable à tous ceux qui sont fondés sur des échanges, et que l’on rend dans le monde bienveillance pour bienveillance, égards pour égai’ds , politesse pour politesse.
M. de Monterif a écrit sur l’art et les moyens de plaire; une seule de ses phrases vaut tout son livre, et c’est celle-ci : « Le moyen le plus sûr de plaire est l’oubli constant et presque total de soi-même pour ne s’occuper que des autres. »
Les moyens de réussir dans le nxmde se composent donc d’une bienveillance , d’une indulgence qui dénotent la bonté de l’àme , et d’une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la société.
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Une jeune femme à laquelle on trouve vraiment de l’esprit et de l’instruction sans quelle ait cherché à le faire remarquer, de l’agrément dans ses manières sans affectation , du goût dans sa parure sans coquetterie et surtout sans indécence, de la gaieté sans étourderie , du calme sans indolence , des talens sans prétentions, me paraît un être vraiment enchanteur, un modèle auquel on doit essayer de ressembler.
Une jeune femme , bien pénétrée de tous ces principes , en paraissant dans le monde , est presque sûi'e du succès le plus complet. Qu’elle y joigne surtout un grand respect pour la vieillesse, une attention recherchée pour les femmes âgées dont le cœur est presque généralement ulcéré d’avoir vu passer .si rapidement les brillantes années de la jeunesse, et dont le suffrage est entraînant lorsqu’il est favorable à celles qui les remplacent sur le théîktre du monde. Que les attentions nécessaires pour plaire ne s’adressent jamais aux jeunes gens; qu’une femme ait soin d’éloigner de ses pas la foule de ces dangereux adorateurs; ils l’en admireront davantage , et j’ose assurer la jeune personne qui suivra religieusement ces conseils, que son triomphe sera complet, sera durable, et qu’elle réunira l’estime générale au bonheur de plaire.
L’estime de nos contemporains est une base nécessaiie au bonheur de la vie : l’estime de nousmêmes est encore plus indispensable ; quelques femmes ont pu tromper la société par des vertus apparentes , mais elles n’ont pu se tromper elles-mêmes.
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et ce témoin continuel de la conscience ne laisse de valeur réelle à l’estime publique qu'autant qu’on la mérite en effet. Pour que les autres soient contens de nous , commençons donc par l’être nous-mêmes ; dans toutes nos actions secrètes ou connues , soyons nos juges les plus sévères, alors nous en aurons peu à redouter.
Pour goûter ce bonheur auquel tous les hommes aspirent également , il faut avoir la paix de l’âme : mai^ on peut être honnête , vertueuse , et s’égarer encore dans les moyens de parvenir au bonheur.
Ne le cherchez pas dans le plaisir et le bruit , ils fatiguent l’âme et ne peuvent la satisfaire ; ils éloignent du goût des plaisirs simples qui se renouvellent sans cesse comme la nature et avec elle ; ils deviennent habitudes , ils cessent d’être plaisirs , et si vous voyez dans les bals , dans les spectacles , aux concerts, dans les assemblées nombreuses tant de gens qui s’étonnent de n’y plus trouver le bonheur, c’est qu’ils ont détruit ce bonheur par la satiété ’ .
‘ Une jeune personne qui entre dans le monde a nne haute idée du bonheur qu’il lui prépare ; elle cherche à la remplir,; ■c’est la source de ses inquiétudes : elle court après son idée , elle espère un bonheur parfait, c'est ce qui fait la légèreté et l’inconstance.
Les plaisirs du monde sont trompeurs : ils promettent plus qu’ils ne donnent; ils nous inquiètent dans leur recherche, ne nous s.atisfont point dans leur possession , et nous désespèrent dans leur perte. Pour fixer vos désirs , pensez que vous ne
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N’espérez pas le trouver dans la puissance et la richesse , à moins que vous ne soyez constamment occupées du soin d’employer l’une et l’autre au profit des opprimés et des malheureux. La satiété sur les jouissances que donne la fortune arrive si promptement, qu’il vous faut, mes chères amies, une confiance entière en mon ex périence pour concevoir à quel point ces prestiges enchanteurs sont de peu de durée; mais, vous le savez, j’ai passé ma vie près de ces êtres que l’on regarde comme fortunés; j’ai vu leurs goûts et leurs désirs flétris dès l’enfance. Lorsqu’on peut avoir tout ce que l’on désire , on finit bien vite par ne plus rien désirer; et je me souviens d’avoir été touchée jusqu’aux larmes de cette satiété précoce dans le dauphin , premier fils du roi Louis XVI , qui , dès l’âge de quatre ans , avait usé tous les plaisirs de son âge. Je ne puis m’empêcher de placer ici la scène qui frappa si vivement mon esprit. Le jour de, l’an aj)-
trouvercz point hors de vous de bonheur solide ni durable. Les honneurs et les richesses ne se font point sentir long-temps; leur possession donne de Nouveaux désirs ; l'habitude aux plaisirs les fait disparaître ; avant que de les avoir goûtés, vous pouvez vous en passer , au lien que la possession vous a rendu nécessaire ce qui était superflu: vous êtes plus mal à votre aise que vous n’étiez devant; en les possédant vous vous y accoutumez, et en les perdant ils vous laissent du vide et du besoin. Ce qui se fait sentir, c’est le passage d’un état à un autre, c’est l’intervalle d’un temps malheureux à un temps heureux. Dè.s que l’habitude est formée, le sentiment du plaisir s’évanouit. ( OEuvres de m.-idame la marquise de Lambert , t. I'’., p. to4.)
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prochait , la relue voulut donner des étrennes à son tils; les bouti(jues de jouets de Paris furent épuisées pour mettre sous les jeux du jeune prince tout ce qui pouvait convenir à ses goûts ; des tables furent dressées tout autour d’une des plus grandes pièces de l’appartement ; et lorsque tout fut préparé , on vint avertir la reine ; elle prit le jeune prince par la main , et sortit de ses cabinets en l’invitant ii choisir tout ce qui pourrait lui plaire. Je la suivis prenant de même avec moi mon Henri qui, dans ce moment , était à jouer avec le dauphin; nous fîmes le tour de l’appartement, et je fus moi-même enchantée de la quantité de mécaniques ingénieuses que le marchand faisait mouvoir à nos yeux ; ici se trouvaient des vendangeurs déchargeant les paniers de raisins et les versant dans une cuve , où de petites ligures parfaitement imitées foulaient les grappes ; lü , des dames russes faisaient une partie de traîneaux sur une glace unie que les petites voitures traversaient avec une grâce parfaite; plus loin des maréchaux battant le fer, un chasseur tirant sur un lièvre qui s’enfuyait à travers les blés. Vingt autres mécaniques ingénieuses se trouvaient réunies sous nos yeux ; de jolis meubles en bois d’acajou , des chevaux tout enharnachés, des polichinels éclatant d’or et de fausses pierreries , et faisant les plus drôles de ligures du monde. La reine demandait à son fds, en s’arrêtant â chaque objet : Voulez-vous cela , mon ami ? L’enfant , dont les traits ne montraient aucune émotion , répondait avec langueur ; Je l’ai déjà eu.
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— Et ceci ? — Je l’ai eu aussi. — Et ce beau polichinel? — J’en ai cassé trois, je n’en veux plus. — Et ce cheval? — J’en ai encore un. Enfin on fit le tour de la pièce sans trouver un seul objet qui pût le séduire. Déjà la grande richesse avait épuisé lesgoûts de son âge ; pendant ce temps , mon fils sautait de joie et de surprise à chaque objet nouveau. Il me serrait la main , m’indiquait tout bas ce qui lui faisait le plus de plaisir , et son agitation formait un contraste parfait avec l’attitude ennuyée du jeune prince. La reine fit présent à mon fils de quelques objets qui lui procurèrent un plaisir si vif, qu’il fallut le soir les établir sur son lit, tant il craignait d’être séparé de son trésor : elle rentra ensuite 'dans ses cabinets , sans avoir pu rien offrir au jeune prince. Le marchand disait, en emballant toutes ses jolies mécaniques : Il est bien douloureux d’avoir étalé pour trois cents louis d’objets charmans, sans en avoir trouvé un seul qui ait pu plaire à monseigneur \
• Monseigneur était sûrement encore plus à plaindre que lui , et vous devez en être convaincues. Cette satiété affligeante gagne de même les autres âges de la vie ; le premier rang de diamans que possède une femme riche lui fait sûrement éprouver un grand plaisir ; le second ne flatte plus que sa vanité. Si les parures superbes se multiplient, elles
' Madame Campan explique, dans ses mémoires , avec quelle générosité la reine, en pareille circonstance, dédommageait les marchands des soins qu'ils avaient pris.
TOM. II. -il
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fatiguent ses yeux, finissent par garnir un écrin qui voit rarement le jour , et ne sont plus qu’un trésor emban*assant à soustraire, ainsi que l’or, à la vue de gens qui pourraient s’en saisir. Donnez un rang de corail ou d’ambre à la jeune personne dont les goûts ne sont point usés par la richesse et le faste, et vous verrez combien son plaisir sera vif et pur. Les grandes richesses sont donc une sorte d’infortune , et ce n’est sûrement pas dans leur possession que nous devons chercher le bonheur. La bienfaisance , à la vérité , vient soulager les gens puissamment riches et parait comme un remède aux maux qui les affligent , mais il faut savoir être bienfaisant ; c’est une étude , un travail qui fatigue ordinairement ceux qui possèdent beaucoup : ils donnent l’or sans discernement, et s’affligent d’avoir secouru le vice qui s’était déguisé sous fextérieur touchant de la vertu , d’avoir soutenu la paresse au lieu de l’infortune. Constamment trompés dans leurs actes de bienfaisance , ils rencontrent rarement la douceur du bienfait; et, quoique la reconnaissance ne doive jamais être le but de celui qui oblige , il est pourtant douloureux de rencontrer souvent des ingrats ; ils nous font voir l’humanité sous un aspect trop affligeant. C’est donc , quant aux plaisirs , loin de ceux qui fatiguent et énervent les sens que nous placerons le bonheur; et, quant à la fortune, dans l’aisance honnête et loin de la possession des trésors. Mais ce bonheur auquel nous aspirons n’existe réellement nulle part ; et c’est une
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chimère de le chercher en quelque sorte comme un être animé ; il se compose de la réunion des qualités de l’esprit et du cœur; il est dans la sagesse et la modération des désirs ; il est dans l’emploi utile et varié de notre temps; il est dans la bienveillance qui éloigne l’envie et nous fait jouir du bonheur de nos parens et de nos amis ; il est dans f’économie qui conserve l’aisance et éloigne la misère; il est dans la tempérance qui conserve au corps sa vigueur et sa force, à l’imagination sa fraîcheur, à l’esprit sa vivacité; il est enfin dans, une courageuse résignation qui conduit à supporter les revers ou les pertes que le sort a voulu faire tomber sur nous ’ . En recherchant tout ce qui peut le composer, convenez, mes chères amies, que les gens sages et éclairés qui se dévouent à l’éducation de la jeunesse ne travaillent uniquement qu’à vous rendre heureuses.
En vous engageant à la persévérance dans le travail, ils vous assurent des moyens d’employer tous vos momens et d’éloigner de vous l’ennui, fléau si cruel qu’il peut amener jusqu’à la perte de la santé , et qu’il détruit inévitablement toutes les
' Il faut compter qu’il n’y a aucune condition qui n’ait ses peines, c’est l’état de la vie humaine. Rien de pur, tout est mêlé. C’est vouloir s’affranchir de la loi commune que de prétendre un bonheur constant. Les personnes qui vous paraissent les plus heureuses , si vous aviez compté avec leur fortune , ou .ivec leur cœur, ne vous le paraîtraient guère. Les plus élevés
•il’
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qualités aimables. Ils vous garantissent de l’oisiveté, autre fléau que les sages de tons les siècles ont considéré comme la mère et la compagne du vice ; vous devrez , aux talens qu’on vous donne , des moyens légitimes de plaire; en vous accoutumant, jeunes encore , au soin, à l’ordre , à l’économie , on vous assure les moyens de conserver le peu de fortune que vous possédez , et d’éloigner de votre famille et de vous la gêne et la misère. Enfin, en dirigeant vos jeunes cœurs vers l’amour et la pratique de toutes les vertus , on vous conduit avec soin et avec une tendresse éclairée à la jouissance de ce bonheur auquel tous les hommes aspirent, et qu’ils croient trouver en suivant fimpulsion de leurs passions , tandis que chaque jour ils s’en éloignent davantage. Chérissez donc les conseils de vos parens et de ceux qui se consacrent à votre éducation : écoutez-les avec confiance, respect et tendresse, ils ont fait avant vous le voyage de la vie ; ils connaissent les sentiers difficiles , les chemins raboteux, les précipices , les pièges couverts de fleurs que les faux plaisirs et les vices viendront exprès placer sous vos pas ; écoutez donc vos guides avec le désir
sont souvent les plus malheureux. Avec de grands emplois et des maximes vulgaires on est toujours agité. C’est la raison qui ôte les soucis de l'àme , et non pas les places. Si vous êtes sage, la fortune ne peut ni augmenter ni diminuer votre bonheur. (Œuvres de madame la marquise de Lambert, Avis d'une mère à son JUs, page gS. )
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sincère de profiter de leurs avis. Nous naissons tous sans expérience, et le monde, quelque vieux qu’il soit, vous en conviendrez, mes enfans, n’a qu’un jour pour le petit être qui sort du sein de sa 'mère ; et qui, les yeux encore fermés, est placé dans son berceau. Vous connaissez les merveilles de la nature , vous distinguez les ombres du soir et les clartés du matin; mais, à peine, dans trois ans, cet enfant dont je vous parle commencera-t-il à les distinguer; il va apprendre avec peine chaque mot de cette langue que vous parlez avec tant de facilité ; jugez la supériorité que quinze années d'existence vous ont déjà donnée sur ce jeune enfant; et si vos esprits sçnt dirigés vers la justesse des raisonnemens, vous sentirez quelle doit être la supériorité de l’expérience des gens qui ont vécu quarante ou cinquante ans avant vous. L’expérience est une qualité qui s’acquiert chaque jour; pour en avoir beaucoup, il suflit d’avoir beaucoup vu, et de posséder de la mémoire et du jugement; l’esprit en est tout-àfait distinct : se développant de lui-même, et précédant l’expérience , il ne peut souvent garantir des fautes les plus graves. Il est donc aisé de conclure que la sagesse et la prudence de la jeunesse ne peuvent se composer que de sa docilité à écouter , à suivre les avis de ceux qui sont venus long-temps avant elle dans le monde pour acquérir de l’expérience, et leur en transmettre les résultats et les leçons : vous devez aussi juger parfaitement, d’après cette espèce de conversation morale , que l’obéis-
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sance et la soumission doivent être les deux qualités indispensables pour obtenir des succès pendant le temps de l'éducation, et qu’il faut souvent faire une chose sur la seule invitation de vos instituteui's, puisque plusieurs années se passeront encore avant que l’utilité vous en soit démontrée.
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