RÉFUTATION
« Après avoir tâché de former « l'homme naturel, dit Rousseau, pour « ne pas laisser imparfait notre ouvi r t ge , « voyons comment doit se former aussi « la femme qui convient à cet homme >;.
Former V homme naturel l Est-ce que la nature seule ne le fait pas tel?
L'auteur a t-il cru mieux faire qu'elle?
L'homme naturel dès qu'il voit la lumière a déjà tout reçu de Dieu et de la nature, 11 n'est donc pas difficile de lui donner la femme qui lui convient , ellesort ainsi toute forme'e du sein de sa mère, il suffit de la laisser telle qu'elle est; elle restera insociahle, sans règles, sans mœurs, elle ne sera certes alors qu'un être trèsnaturel.
« Dès qu'une fois , continue le même c< philosophe, il est de'montré que l'homu me et la femme ne sont ni ne doivent
<t être constitués de même caractère, ni u demême tempérament, il s'ensuit qu'ils i< ne doivent pas avoir la même éducation «.Singulière conclusion ! Les hommes sont-ils donc tous doués d'un semblable caractère , d'un égal tempérament ? Presque tous en diffèrent du plus au moins, et cependant on ne s'est jamais avisé de diversifier l'éducation, autant de fois qu'il y a eu de caractères ou de tempe* ramens particuliers* Je a vois au contraire dans l'enseignement des grands maîtres que l'éducation se rattache en général à un seul but, l'utilité commune. N'est-ce donc pas dans les mêmes fins que Khomme et la femme doivent agir ?
« Oui , dit le gouverneur d'Emile, mais « s'ils agissent de concert , ils ne doivent « pas faire les mêmes choses j la fin des ce travaux est commune, mais les trace vaux sont différens, comme les goûte « qui les dirigent ». Que de sophismes ridicules sont renfermés dans ce peu de mots! il suffit d'en réfuter un $eul. Les hommes entr'eux n'agissent-ils pas aussi pour des fins communes? L'ordre social,
( 21 7 ) les besoins réciproques, voilà le cercle
où se réunissent toutes leurs actions.
Cependant ils ne font ni les mêmes choses, ni ne partagent les mêmes goûts.
Au contraire ils varient sans cesse leurs occupations, leurs travaux, leur industrie, et pour cela fa ut- il varier l'éducation suivant les goûts divers et les habitudes opposées? Au reste le mentor d'Emile ne tarde pas à se tourner vers les principes dune éducation corn* m une à l'espèce humaine sur deux points importans* « Les enfans des deux « sexes, dit-il, ont beaucoup d'amusé- 1 «" mens communs, et cela doit-être, n'en « ont-ils pas étant grands ? n Or c'est par les jeux, les amusemens et les exercices que Rousseau déployé ses grands principes naturels. Il peut donc y avoir par là une éducation commune. H»
continue : a Quoi qu'en disent les plai- « sans, le bon sens est également des u deux sexes »» Donc par une égalité de bon sens et de moyens, on peutatt< indre aux mêmes résultats.
Mais veut-on savoir ses motifs parti— u. 10
culiers , pour donner h la femme une éducation différente de celle de l'homme?
Les voici : « Les filles, en gene'rah, sont c< plus dociles que les garçons et Ton « doit même user sur elles de plus « d'autorité ». Ainsi plus l'obéissance sera naturelle, plus on doit être asservi Est-ce là une dépendance raisonnable ou une tyrannie? Suivons notre auteur.
c< Les filles doivent-être laborieuses et « vigilantes. Ce n'est pas tout , elles •c doivent - être gênées de bonne « fieure. Ce malheur , si c en est un , « est inséparable de leur sexe , et fa- « mais elles ne s'en délivrent que pour t< en souffrir de bien plus cruels. Elles
/ n seront toute leur vie asservies à.
m la gêne la plus continuelle et la
- « plus sévère » qui est celle des bien- « séances; il faut les exercer d'abord à « la contrainte, afin quelle ne leur coûte « jamais rien; * dompter leurs fantaisies * pour se soumettre aux volontés d'àutrui.
« Il résulte de cette contrainte une doi* cilité dont les femmes ont besoin toute > leur vu?? puî>qu'elles ne cessent pipais
« d être assujetics à un homme , ou aux w jugemensdes hommes, et qu'il ne leur * est jamais permis de se mettre au- « dessus de ces jugemens.... Faites pour « obéir à un être si peu parfait que « l'homme, souvent si plein de vices (fc* ce toujours si plein de défauts, elles doi- « vent apprendre de bonne heure à tf souffrir même Pin/us tice , eu à sup r « porter les torts d'un mari, sans se « plaindre ».
On raisonne ainsi à Ispahan , à Cous- ' tantinople^ et dans tous les sérails de l'Asie. Là une femme est l'honnête esclave de Phommej là elle souffre sans oser se plaindre, sans espoir de justice; et dans une contrainte telle cj\ie L- J. Bousseau Ja désire* Là enfin toute sa vie se passe dans un esclavage absolu, honteux et cruel. Si tel est 1 état que ce philosophe destinoit aux femmes , que n'a* t-fl publié- son livre en Asie, il y auroit eu des succès assurés; mais je doute qu'en Europe on adopte jamais ses maximes impolitiques et barbares; on y permet
du moins aux femmes de se plaindre, et on leur rend justice. On y sait d'ailleurs que la politique qui agrave les dépendances que la nature a tracées entre les deux sexes, est une politique fausse, dure et qui manque son but ; tandis que plus éclairée , elle soulage, protège, affermit, honore l'espèce la plus foible. Cette politique obtient alors d'heureux résultats, ceux de faire aimer des devoirs distingués, et d'inspirer l'amour du bien . public, dans lequel l'intérêt particulier est adroitement favorisé. Ainsi , sans une rigoureuse et éternelle contrainte, il suffit d'élever la femme dans le cercle d égards et d'affections honnêtes, quelle doit avoir pour l'homme, autant par l'intérêt personnel de l'un, que pour l'utilité de l'autre. Car il doit y avoir réciprocité parfaite dans les égards , dans les soins t dans les liaisons et les rapports entre les deux sexes. Autrement si on exige tout de la femme, sans échange, si elle est privée de la liberté de parler, d'agir , d'accorder , de refuser , on la
l-e'duiî. bientôt à la dissimulation, à la ruse, à la duplicité, et par ces tristes moyens, elle balance l'autorité la plus absolue , lors même quelle parotl trèssoumise.
Mais, dit le philosophe d'Emile, « son « destin est d'être asservie à la gène la « plus dure et la plus constante , « celle des bienséances ». Quoi donc!
ce sensuel gouverneur, auroit-il youlu enlever à la beauté son plus bel ornement , la décence ? Ignoroit-il que la • pudeur charmante plaH à tous , même au libertin ? Sans décence, sans pudeur, sans bienséance , la femme ne peut ni plaire , ni se faire désirer j elle n excite ni égards, ni respect, ni complaisance; ses charmes sont flétris , sa tendresse se change en brutalité. Notre mentor voulok-il introduire la nudité des Spartiates?
Mais si ces Grecques ont fait des hommes forts et robustes, les femmes chastes et décentes peuvent en faire aussi; elles au- '
ront par-dessus les autres, le précieux avantage d'acquérir plus d'affection et
d'estime , fruit naturel des bienséances; qui , dès-lors ne sont pas uue gêne cruelle. Présentez en effet aux femmes, leur seul intérêt bien entendu par les bienséances , loin de les regarder comme une servitude, elles y trouveront la garantie de leurs plus beaux droits.
Voyons oii il faut élever les filles, suivant le précepteur d'Emile. Est-ce dans un couvent ou dans la maison paternelle?
Oui et non dit Fauteur. « Les femmes ne « doivent pas être robustes comme les k hommes, mais pour les hommes; afin « que ceux qui naîtront d elles le soient « aussi. En ceci les couvens oii les m pensionnaires ont une nouriture gros- * sière , * mais heaucoup d ébats , de « courses, de jeux en plein air, et dans « des jardins , sont à préférer à la mai- ¥ son paternelle, ou une fille délicate - « ment nourrie, toujours flattée, ou « tancée, toujours assise sous les yeux k de sa mère, dans une chambre bien « close, nose se je ver, ni marcher, ni u so u filer et n a pas un moment de liberté
fc pour jouer > sauter, courir i crier, se « livrer à la pétulancç de son âge (i) », Plus loin il fournit cette autre version.
« Les couvens sont de véritables école* « de coquetterie , non de cette coque* a terie honnête dont j'ai parle, mais de a celle qui produit tous les travers des tt femmes , et fait les plus extravagantes « petites-maîtresses* En sortant de là, « pour entrer tout d'un coup dans, des « sociétés bruyantes, de jeunes femmes « se sentent d'abord à leur place, elles « ont été élevées pour y vivre , faut-il a s'étonner qu'elles s en trouvent bien?
9 II me semble que dans les pays pro- « testans il y a plus d'attachemens ds « familles, de plus dignes épouses, de « plus tendres mères que dans les pays « catholiques, et si cela est, ou ne peut « douter que cette différence ne soit « due en partie à l'éducation des coûte vens.... Pour aimer la vie paisible et « domestique, il faut en avoir goûté les « douceurs dès. l'enfance, ce n'est que
■ i ■■ ■ ■— — — i— ^— — ^— ^ (i) Emile, tome 4i p, 33 et 34*
« daas la maison paternelle que Ton « prend du goût pour sa propre maison, « et toute femme qui n'a pfcint été élevée « par sa mère , n'aimera point ses pro- « près enfans (i) ».
Voilà, sans contredit , là femme bien à plaindre! Ou donc trouver un azile assuré pour lui donner une éducation sage?
Point decouvèns ni partant de pensionnats , les filles y deviennent coquettes , maïs coquettes extravagantes; point de maisons paternelles, elles y sont dans une gène affreuse et continuellement tancées. Avec tout cela, les femmes ne deviennent robustes que dans les coûtera , et elles n'acquièrent la tendresse maternelle que lorsqu'elles sont élevées par leurs mères. Je laisse accorder à qui lfc pourra , ces bizarres contradictions.
Trouverons-nous plus de solidité dans le moral que le philosophe de Genève a voulu donner au beau sexe? « La femme « dit*il, est coquette par état, mais sa « coquetterie change de forme et d'objet
(i) Emile ♦ tome 4 » p. i 18 et 1 19.
« selon ses vues; en suivant celles de « la nature y la femme aura lYdu^ « cation qui lui convient (1).... Une « sorte de coquetterie est permise aux « filles à marier , s'amuser est leu r grande « affaire (2) ».
Cette coquetterie par e'tat, est sans doute celle que l'auteur appelle honnête ; il sait si bien dorer une apostrophe. Mais quelle honnêteté peut-on y trouver quand on la change de forme et d'objet suivant ses vues? N'est- ce pas dire en d'autres termes suivant ses passions et ses déréglemens? Ainsi la coquette qui dévore la fortune d'un homme foible, qui par de ténébreuses intrigues se joue des lois comme de la religion; qui met le poignard à la main de quelques fous; qui sème 1 affreuse discorde dans les familles; ainsi dis-je ce monstre ne aéra qu'une coquette honnête! Je ne crois pas me tromper, c'est bien là le sens du passage de rhonnête mentor f puisqu'il faut régler selon la
(1) Emile, tome 4 > p. 3 1 et 3a.
(a) Idem, , p. u5 et 116.
naturelles vues, les formes et l'objet de la coquetterie ; et certes tous les desordres que je ne fais qu'indiquer, sont parfaitement dans la nature.
Mais quelles e'tudes iiotre philosophe a t-il destinées aux jeunes demoiselles?
« On demande s'il faut aux filles des « maîtres ou des maîtresses? Je ne sais, « dit-il , je voudrais bien qu'elles n'eus- « sent besoin ni des uns ni des autres ; « qu'elles apprissent librement ce qu'elles C( ont tant d'envie d'apprendre, et qu'on « ne vit pas sans cesse errer dans jios « villes, tant de baladins chamarrés. J'ai « quelque peine à croire que ces gens « là ne sont pas plus nuisibles aux « jeunes filles que leurs leçons ne sont <c utiles ».
Cela est très-conséquent avec le système de tout apprendre sans maître y système dont nous avons trop bien démontré l'absurdité pour y revenir. Mais s'il est des maîtres dangereux pour les demoiselles , n'en est-il pas de prudens , d'honnêtes, d'éclairés, de sages? S'il est résulté des événemens fâcheux de la -
( 32 7 ) licence de certains maîtres indignes de
ce nom, n'y a-uil donc pas eu (féducalion vertueuse et distinguée produite par uu plus grand nombre? Faut il détruire l'instrument du bonheur, parce qu'il est des médians qui s'en servent ? Et d'ailleurs doit-on compter pour rien la surveillance attentive d'une bonne mère?
Que pourra-t-elle redouter pour sa fille, si elle ne reçoit jamais de leçons que sous ses yeux?
« La ruse est un talent naturel au « sexe, continue le même auteur; et « persuade que tous les penchans na- « tureis sont bons eu droits par eux- « mêmes, je suis d'avis qu'on cultive « ceux-là comme les autres, il ne s agit « que d'en prévenir l'abus ». Il faut certes beaucoup de hardiesse pour oser soutenir que tous les penchans naturels sont bons; c'est démentir une évidence de tous les siècles qui se renouvelle chaque jour. C'est nier que la nature a donné à l'homme des penchans vicieux, sensuels, inhumains, destructifs de son être même, eWc'est de tels penchans qu'on
( aa8 ) prescrit de cultiver ? Ah ! ils ne font que trop de progrès par leur seule force, lorsque la raison et la religion. ne leur opposent pas une résistance opiniâtre.
Si on cultivoit la ruse chez les femmes, elle se changeroit bientôt en une fourberie profonde. Alors le bonheur conjugal tiendroit à bien peu de chose; la femme joueroit toutes les affections et les sentimens , elle seroit le tyran de son époux , qui n'auroit peut-être d'autre ressource que de lui opposer les mêmes armes. Dès-lors plus de paix dans les ménages, plus de réalité dans les devoirs affectueux et dans les égards réciproques.
-^ la place de la confiance , s'établiroit une défiance permanente, alimentée par l'esprit de ruse. Ce n'est pas ainsi qu'on peut inspirer à la femme le goût de ses devoirs ; pour les aimer , il faut en conjioître les avantages, et les pratiquer sincèrement. La femme ne plaît point par l'artifice, au contraire la duplicité éloigne d'elle les cœurs honnêtes, tandis que la bonté, la douceur, la franchise, lui assurent l'estime, l'honneur et l'amour.
( "9 ) Enfin quand la femme est fourbe, elle
est incapable de remplir son premier
devoir , celui d élever ses enfans dans la
simplicité et la vertu; elle n'en fait que
des êtres faux comme elle.
11 est vrai que Rousseau se retourne singulièrement: « Il ne s'agit, dit il, que .« de prévenir l'abus de ces penchans « naturels ». 11 est bien plus simple de ne pas les cultiver , et mieux encore de les maîtriser.
Mais si ce mentor a donné une entière liberté à la femme , pour ses penchant naturels , il l'a du moins, dans 1 enseignement de la religion , asservie à l'autorité de son mari ou de son père. « Ce n'est u point, dit-il, la raison et l'évidence qui
« doivent régler sa foi Sa croyance
* est asservie à l'autorité; hors d'état de « juger elle-même \ elle doit recevoir k la décision de son père ou de son « mari coipme celle de l'église.... Pour «c croire en Dieu , il faut qu'elle renonce « au jugement qu'elle a reçu de lui ».
'Si c'est ainsi que les femmes doivent croire à la religion } il leur sera difficile
detre persuadées de sa divinité, puisqu'elles ne croiront que comme des esclaves. Et si alors elles ont cultive la ruse, elles seront de vraies hypocrites, elles montreront extérieurement de la foi, tandisque dans leurs cœurs, elles accuseront leurs maris ou leurs pères, d'une impiété formelle , parce qu'ils exigeront d'elles autant d'obéissance que la divinité; tandis encore qu'elles regarderont comme des fables ou des moyens propres à les asservir, tous les points de doctrine qu'on n'aura pas daigné leur expliquer.
Et pourquoi la religion , ne seroit-elle pas enseignée d'une manière égale aux deux sexes? Le dogme, la morale ,1e culte sont uniformes pour l'humanité entière. Us ne s'appliquent pas plutôt à un sexe qu'à un autre. Les motifs de les connoltre , de les aimer , de les pratiquer, sont les mêmes pour tous; la vertu ne souffre point de division, de changemens, de variations, et la raison est commune aux deux sexes 7 dit le mentor d'Emile. C'est pourtant en refuser aux femmes que de dire, « S'il falloit at-
(a5i) « tendre quelles fussent en état de dis- « cuter méthodiquement la religion, on « courroit risque de ne leur en parler
« jamais La recherche des vérités
a abstraites, des principes, des axiomes a scientifiques n est point du ressort des « femmes, leurs études doivent sç rap- « porter toutes à la pratique "•
Cependant l'auteur avoit dit quelquespages auparavant: « L'homme fera-t-il « un véritable automate de la femme ?
« Non sans doute , ainsi ne la pas dit « la nature, qui donne aux femmes un « e c prit .si agréable et si délié ; au « contraire elle veut quelles pensent , « qu'elles jugent x quelles aiment > t* qu elles connaissent, qu'elles cul- « twent leur esprit comme leurfiguv re ». Les femmes peuvent donc discuter méthodiquement, juger et approfondir, elles peuvent donc connoilre la religion par ses grands principes, qui sont la parole divine, la foi et la morale»
Caractères dune bonne mère