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CHAPITRE XV. De la Grammaire

Les premiers elemens du discours, a dit Rollin, sont communs à toutes les langues; c'est une vérité d'expérience.

Mais ces premiers elëtnens , tels qu'ils existent dans les grammaires, sont-ils donc si simples que Ton doive commencer par eux l'instruction desenfans?

WailU assure que cela est très naturel.

Je pense au contraire qu'un tel enseignement est anti -naturel St ce grammairien eût proposé une imitation simple, à laquelle tous les hommes sont portés d'eux-mêmes , sans contredît il 5eroit dans Tordre naturel; mais ce sont positivement des règles grammaticales qu'il donne aux enfans pour première étude, c'est-à-dire des choses qui leur sont incompréhensibles.

On peut juger de la simplicité de l'enseignement d'une grammaire, dès les

( 79 ) premières pages du livre. Maigre" que depuis deux siècles, il en ait beaucoup paru > il n'en est point ou Fauteur n'ait débuté par la nécessité d'éclaircir, de commenter, d'expliquer, de simplifier, ou de restreindre la matière. C'est le motif perpétuel dont tous étayent l'utilité' et les avantages de leurs productions. Waillii lui-même critiquant Restau t, dit que son abrégé et tant d'autres ne sont bons à rien , parce qu'ils ne contiennent que des définitions et des conjugaisons; qu'ils sont nécessairement secs , insufâsans et plus propres à rebuter qu'à instruire. Mais les règles scientifiques doivent- elles mieux instruire et plaire ? Si le nec plus ultra de la science plaît aux sa vans , il déplaît souvent à ceux qui étudient. Aussi Wailli n'a pas été plus épargné qu'il n'a ménagé ses devanciers. On a critiqué ses méthodes , ses explications, ses exemples multipliés, ses exceptions si nombreuses; ce n'est pas tout : les discussions durent encore, et Lhomond d abord préconisé , suivi dans les lycées et les

collèges, est accusé d'une foule dër-' rcurs et de faux principes, tellement qu'on a compose' un volume entier de remarques sur les vices qu'on impute à sa méthode^ Enfin maigre' l'abondance des grammaires , un auteur trèsmoderne nous assure « que depuis que « lëtude de la langue des anciens Rote mains fait la base du système dëdu- « cation, c'est-à-dire depuis un temps « immémorial, nous n'avons point de « grammaire latine pour le premier « âge ». Heureusement il a rempli ce vide.

Au reste pour que la grammaire fût une étude si simple que Ton dût commencer par elle l'éducation des efifans, il faudroit du moins que les grammairiens fussent d'accord sur ses principes et sur son enseignement. Mais il s'en faut bien qu'il règne entr'eux de Vuniforirtité. Le plus grand nombre discute comme certains rhétoriciens qui n'accordent jamais les propositions des autres. Rappelons seulement ici quelques 1 différences frappantes sur des.

( 8i ) points très-simples. Tel grammairien» a soutenu seul contre cent autres , que ta langue française n'a qu'un article. Cependant forcé d en recônnoitre plusieurs par \e§ seuls genres, les nombres, et les inflexions, il. les soutient formés do celui .qu'il suppçse unique. Tel autre , contestant la nature de certains verbes actifs , les transforme sans scrupule en verbes neutres. Ceux-là différent fortement sur l'accord de 1 article , de l'adjectif, .du pronom et du verbe; ceux-ci font de quelques règles générales tant d exceptions , qu'ils font disparoître lès règles mêmes. Enfin deux* autres contre tous, nous disent qu'il n'y a en principe , qu'un seul verbe et que les autres se composent de ce verbe primitif et d'un participe* .Voilà renseignement simple et facile proposé pour première instruction aux enfans ! N'est-ce pas une dérision ? La seule définition du mot grammaire conduit à en juger ainsi. On définit eu effet celte science comme celle .de psrletf et d'êçtivecorrectementt Queli est donc l'enfant qui dès sa pre-

(8a) miére étude peut en venir là ? Veut-on qu'il soit rhétoricien, dès qu'il commence à savoir lire ? Etoit-ce l'idée de Wailfi quand il imposoit aux enfans pour apprendre seulement les adjectifs , l'obligation de suivre oette belle ma*rate qui demande tout Tari du rhésoricien ?

« U est un. heureux choix 4e mots harmonieux, « Fuyez des mauvais sons le concours odieux. »

- Mais il ne manque que la possibilité dans l'exécution de ce bel avis. Point dé milieu ici ; ou l'enfant saura choisir tout d'abord et par inspiration , ou il ne pourra choisir <jue sur des objets qui lui seront connus. S'il n'y a point de choix heureux par inspiration , et s'il faut nécessairemejnt cotmoître avant de choi-* sir , donnez donc à Votre «élève les moyens du choix, en lui faisant connoltrè les choses et les mots sur lesquels il doit proïioftcer. Âinsîpîl doit apprendre la langue avant d'en connottre les principes, avant d'observer tin ordi* agréable > avant d'éviterfes mauvaises expressions } ayant de lèut asservir aux

(S5 ) règles de l'art. Jamais un seul artisan, ni un seul artiste, n'a commence sa profession ou son art par les procédés qui appartiennent à sa perfection. Un chefd'œuvre ne parait point tout brillant dp beautés dès le premier jet , il faut le polir et le repolir sans cesse.

« Pendant les premières -études, dît « Pluche, puisse l'enfonce ignorer et « ignorer long-temps qu'il y a des firam- « maires au monde j il faut qu elle ne « connoisse que sa feuille volante et des m bons auteurs. Faites disparaître les « Despaulères , le Berthoux , les Breton* « naux, les grandes et petites métho.- « des. Faites {nain-basse sur tous les « traités de syntaxe , de particules , de k gloses etc. Facilitez, l'entrée des bonp « auteurs , il ne faut rien de plus à cet u âge, la pratique achèvera d'apprenn dre le reste, plus agréablement ; et plus « prômptement que ne font, tous ces « fastidieux ramas de préceptes -qui u font bâiller en les ouvrant ».

Combien cette pensée de Locke est simpàe et juste* « Que la grammaire m

ii doit être qu'une introduction à la ce rhétorique ». C'est ce que prouvent les premières idées attachées à ces deux sciences. Si en effet la grammaire est l'art de parler et décrire correctement, la rhétorique n'esl-elle pas le complément de 1 art de bien dire? Le grammairien' déployé un ordre, des règles, lin arrangement scientifique et le rhétoricien construit ses discours sur tout cela.

La grammaire fixe la nature des mots , leurs rapports entr'eux , la place qu'ifs tiennent dans le discours; le rhétoricieh lie ces diverses choses au sujet qu'il traite, à son invention, à son élocution, à sa prononciation même. 11 est vrai qu'un bon rhéteur n'asservit pas toujours son génie , sous le joug des règles grammaticales, et que contr elles il prend souvent un noble essor, mais il ne lés trouve pas moins à sa portée quand le cliscou l'exige.

• Ce léger parallèle suffit pour montrer la gratnmârre comme le complet Went de l'étude des langues?» Ce que feu ai dit d'ailleurs dans les;pixfcédeai

chapitres , développe assez cette proposition , et sans me répéter ici, je me borne à dire qu'il faut l'usage et l'imitation, pour arriver à l'ordre, et à la pureté du langage. Or si pour première instruction, vous faites raisonner votre élève sur un ordre dont vous ne lui avez appris ni les parties , ni la composition , sur des conséquences dont il ignore les principes , sur des idées que vous ne lui avez pas fait naître, sur des, mots dont il ne connolt ni le sens , ni les synonimes, vous le faites alors déraisonner complètement, à moins, com me dit Rousseau, qu'il n'invente la science.

Mais si vous ne lui avez rien enseigné à rebours , si vous lui avez fait commencer l'édifice par ses bases, si vous lui avez développé toutes les parties d'un ordre avant les règles de son assemblage , et s'il est bien pénétré des mots et des choses dont il doit parler, alors vous suivez la marche de la nature, vous faites naître les idées , les unes par les autres, l'exemple précède la méthode, et quand celle-ci vient j elle est facile *nent comprise.. ♦ *

Cette manière d'enseigner la grammaire me paroit la meilleure et c'est le jugement de plusieurs savaos. J'en appelle à l'expérience. Sur cent élèves qui ont appris une grammaire, sans en connoître d'abord la langue , du moins sans en avoir quelque usage , combien en est-il , qui cinq ou six ans après n'ont pas oublié en majeure partie les règles et leurs exceptions , les différentes natures des verbes avec leurs régimes particuliers, les participes, les supins, les gérondifs, enfin tous les rapports des noms et leur identité? et comment des élèves conserveroient^ils méthodiquement et exactement tout cela, quand ceux qui le professent y sont embarassés chaque jour » par Tordre renversé dans iequel ils enseignent?

Morelli s'en exprime ainsi. « Les « usages, les tours ou le génie d'une h langue , sont ce qu'elle a d'absolu.

« De ces combinaisons sont formées « plusieurs règles de la grammaire. Il « est certain qu'on ne peut être en état « de les comprendre, que quand on « sait la langue. 11 est donc naturel de

(87) « ne les faire faire aux enfans , que « quand ils commencent à entendre les « auteurs. Cela est si vrai que, malgré * cent répétitions de mots, de subs- « tantifs, d'adjectifs , de participes, de « verbes déponens, de verbes neutres, « ils ne sont jamais bien entendus des « enfans , qui les confondent presque « toujours l'un avec Vautre.

« Locke avant Moreïïi avoit dit : lors- « qu'une lecture assidue ] et l'imitation ce ont mis un enfant en possession (Tune « langue, il ne faut plus le mener si « rapidement , mais lui apprendre « d'abord la grammaire ».

Concluons donc avec ces savans, que 1 étude des langues , ne doit pas se commencer par la grammaire, mais que celle-ci doit compléter Fautre. Jugeonsle encore par des exemples de la science même. En général les principes de grammaire paroissent abstraits, durs, singuliers ; beaucoup sont tels en effet.

D'autres paroissent se ressentir de l'arbitraire. Cependant il est plusieurs de ceux-ci , qui sont dictés par les usages

des peuples; c'est ainsi que certaine préposition gouyerne l'accusatif, tandis que telle autre veut l'ablatif.

Ces principes, ces variations commencent à se faire sentir, quand un élève connoissânt les mots, leurs rapports, et expliquant déjà les auteurs, est parvenu à parler latin. Alors par l'analogie de la langue maternelle, il voit qu'il s'agit de comparaisons entre lune et l'autre. Il ne tarde pas à sentir que tel tour latin se rend en françois par tel autre de cette langue. Là il remarque qu'un impersonnel rend une particule.

Ici il considère une construction faite selon le sens et non selon les paroles.

Mais si Ton n'est préparé par le langage et la connoissance des auteurs, à des difficultés aussi sérieuses que multipliées, on s'en tire difficilement. D'ail* leurs c'est bien autre chose de parler suivant la langue , que suivant la grammaire (i).

(i) Aliud est graminiaicey aliiïd làtinù loçui, Quintil,.

*< 11 y a mille circonstances dit M. Mauc < gard, ou la clarté, la brièveté* l'eu- « phonie et l'énergie, prescrivent impé- « rieuseraent de déroger à la gram- « maire. Quelquefois 1 élégance seule « fait préférer la construction figurée « à la construction grammaticale » (î). Celte remarque juste et sensible s'applique à toutes les langues , malgré leurs distinctions en analogues et en trans- .

positives, car si dans les premières, les règles générales suivent Tordre analytique que les mots ont dans le langage, ou dans le discours avec la succession^ des idées; si dans les transpositives les règles exigent dans, le classement des mots un ordre contraire ou du moins' indépendant de la pensée ; toutes cependant dans la prononciation et dans la composition diffèrent souvent de leur grammaire d'une manière essentielle..

Les règles alors se modifient sur les sty-

(i) Cours de langue française et de langue v latine comparées.

(9°) les, les tournures , les phrases, les figures mêmes.

« Combien ne voit-on pas de per- « sonnes qui sans savoir ce que c'est « que participes, adverbes et préposi- « tions , s'expriment correctement , élé- « gamment ? C'est l'art qui tue la langue' « et l'usage la vivifie. Les langues n'ont (c point été faites par art, mais pour « l'usage commun du peuple (i).

Si donc elles ont été faites pour les besoins communs , c'est dans ce cercle unique que doit se renfermer leur enseignement , dès-lors les usages sont plus forts que les règles ; l'imitation devient la loi positive ; les variations , les kroo-< vations mêmes se légitiment par le temps, qui souvent les incorpore aux langues.

« Au lieu d'embarasser les enfans c par un fatras de règles scientifiques

et souvent inutiles, le maître doit

(i) Locke. De l'éducation des enfans.

« applanir toutes les difficultés pour ath tirer l'attention de l'élève qui par * tempérament est distrait et volage, « La nouveauté seule peut le fixer. En « enseignant la langue par le simple « langage, on peut donner à chaque « leçon des nouveautés soit dans les « développemens , soit dans les choses.

« ( Locke ) ».

Voilà ce me semble la plus importante règle de l'enseignement des langues : des exemples et des exemples nouveaux. Elle réunit tout, conserve tout, enseigne tout; elle est facile et agréaWe à mn élève , dès qu'il sait seulement être attentif. C'est - elle que M. Maugard emploie avec tant d'adresse et d'habileté, avec une riche profusion dictée par le bon goût et le meilleur esprit; c'est par elle qu'il embrasse «et conserve jusqu'aux règles de la langue, lors même qu'il parott le moins s'en oo cuper ; c'est par elle qu'il lève tous les doutes , fixe les principes, établit le bon usage. Mais voyons ce qu'il en dit luimême « Tous mes prédécesseurs ont

if prodigué les principes sur Part de

« parler, et les ont semés à pleines mains f « mais en revanche , ils sont fort chiches « d'exemples , encore parmi • ce peu « qu'ils en donnent , y^en a-t-il beauce coup de leurs compositions. Tout au- « contraire je ne donne des préceptes « et des raisonnemens qu'avec beau- « coup de réserve, mais je donne des « exemples avec la plus grande profuce sion , je n'ai pas pris la liberté d'en^ « composer , je les ai tous tirés de nos « bons auteurs ».

Pour parler les langues, suivant 1er bon usage , plutôt que suivant les règles , il me semble qu'il suffit de se familiariser avec l'un plutôt qu'avec l'autre, Or on n'acquiert cette familiarité qu'en réu* nissant le langage habituel à un heureux choix d'exemples. Locke dit plus, n Comme les langues s'apprennent par « usage et par njémoire , on ne les parle « parfaitement bien qu!après avoir en- * tièrement oublié les règles de la gram- « maire ». Faites donc souvent parler à votre élève la langue que vous lui en*

seignez, mais ne lui parlez que d après les meilleurs auteurs; expliquez lui habituellement les textes sans lui donner de thèmes, de versions, ni de compositions jusqu'à ce qu'il commence à entendre la langue. Faites enfin de manière qu'il saisisse dans les textes toutes les idées heureuses et morales, et que son esprit soit meuble en même temps que sa mémoire.

C'est de cette manière que les enfans arrivent heureusement pre'parcs à l'étude de la grammaire; elle n'est plus alors pour eux que l'arrangement des mots qu'ils ont appris, des idées qu'ils se sont formées , des traductions qu'ils ont faites et l'application dulangagequ'ils commencent à entendre. Nos grands Maîtres , quoique retenus par certaine politique , ont essayé parfois d'isoler l'art grammatical du langage. Rollin luimême sans hésiter a rejeté les thèmes pour les jeunes demoiselles qui apprennent le latin , pourquoi n'en feroit-on pas de même pour les garçons ? « C'est ff dit cet auteur, que la coutume exerce

(94) n sur les esprits une espèce de tyrannie, « qui les tient dans la servitude et les « empêche de faire usage de la raison (c qui , dans ces sortes de matières , est « le guide le plus sûr ».

Locke a été plus loin , mais je crois qu'il a été trop rigoureux, il bannit le$ règles de la grammaire pour tout autre que pour les maîtres. « H faut les ré- « server dit-il, pour ceux qui par leurs ce professions doivent enseigner ces rè- « gles , puisqu'ils doivent écrire et parler « les langues dans toute leur finesse, <t grâces, beautés ». Pourquoi léguer aux maîtres seuls 1 étude des règles ? Un élève ne peut-il pas avoir besoin comme le maître de posséder l'ordre, l'énergie, la finesse d'une langue? N'est-il pas agréable à tous de parler dans une agréable pureté sans blesser les règles? Or toutes les fois que dans l'enseignement on peut joindre l'utile à l'agréable, on lui donne plus d'attraits et de force.

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