CHAPITRE XVIII
De la Philosophie*
« La philosophie qui suit les humaw ni tés, a dit Pluche, est à le bien pren<* « dre l'étude des esprits et l'école des « citoyens , elle n'est que cela ». Mais c'est en faire un bel éloge. C'est la peindre comme la science qui (orme des hommes pour la patrie et qui détermine l'emploi particulier des différent genres d'esprit. Plusieurs philosophe* çnt exalté cette science , jusqu'à dire qu'elle est celle de la sagesse, ce dont on peut douter. Mais d'autres l'abaissant au-dessous de sa juste valeur ne l'ont jugée que comme propre à former la jeunesse à l'art de disputer, et pour l'instruire des principales opinions qui agitent les hommes. Cicéron l'a jugée d'une manière un peu misanthrope. Tota
( *63? ) pJiilosçphorum vitœ . çpmmentatio $ mortis çpt (i).
Je regarde la philosophie comme letude des choses et du cœur humain > c'est ainsi que j'en traiterai dans ce chapitre, persuadé -que sous de tels rapports, on peut en obtenir tous les avantages quelle promet. Celui qui appro«* fondit le cœur humain , sait bien apprécier les effet? des passions et discerner les nuances des esprits y celui qui s'instruit par des choses utiles, jointes, aux bons exemples , sait régler ses moeurs et sa conduite. Alors la philosophie n'est pas poi^r lui une science vaine , stérile; et de dispute; alors elle n'est pas seun lement profitable au petit nombre , mais elle devient communicable à tous , premier but àes sciepcqs. Si cum hac eça* çeptione datur sapientia 7 ut illam, inclusarn teneam nec enuntiem , re- r yiciam (*), Quel avantage en effet rç-j tj reçoit y rv savant de ses longues études^
(1) Gic. Tusc. Quœst. Lib. i, C. 3o-3i< (a) Seneca, Epist, &
ije-àës' profondes méditations > » de ses?
laborieux travaux , s'il ëtoie condamné à garder sa science pour lui seul? Les excellentes qualités d'un honnête homme ddivent appartenir aussi à la société pour l'édifier, c'est lé plus doux fruit de la vertu. Frûbtus enimingeniî et virtu* tis , omnisque ptœstantiœ lum maxi<- 1 mus accipilur, quam in proximum quemque coftfertur (t).
Selon moi 1 étude de la philosophie doit commencer partout ce qik» funiver$ t>ffrë aux yeux y par tous les ph& nomènes connus, afin d'observé leurs • effets qui conduisent à leur cause première par un raisonnement simple 1 et naturel. L'assemblage de tout ce qui est, ne nous conduit-il pas directement à diéVchër la cause* dès 1 causes ? : Voyons donc d abord tout ce qùè la physique »
d'expérimental. Déjà l'histoire' naturelle aura fait connoltre à Télève.tes ttota-^ breuses productions des trota* régnés,
(î) Cic. De araiciu ctix % . .^l. V.
leurs étonnantes et admirables; variations içttout .ce qui tient en général à. jla^jç.^jture. II fer^ donc ici. avec isigr épient, un nouvel examen.de tous les êtres corporel?
qui sont dans l'univers Mais après pvoir médite: sur ^bu'ilp ,fop ( t,,ep eijx-înêrçie|s ? sur les lois ^yik v qb.servçm, si^r îeup rapports plus ou f moins sensibles, sur leur majestueuse hanqonie , qu'il yoyç nettement que cet ordre sublime est produit çt conservé par un êtretrès supérieur à Tordre .même* Qu'il observe ,ensujtc des cpnsequencef qui. le tpuchenf de prè$, puisqu'il en porte les principes au-decjarçs dq jui-paême. Disons lui : sj vous êtes un ,çtre qui pense, veut et agit, vous ayez certes reçu ces trois faculté'?
d'un être agissant, pensant et voulant.
Chacun avant vous en remontant d'hom-
mé à homme jusqu'au premier, a de jnême été doué de Ja pensée , de la vç*- Ion te, du mouvement par un être qui les possédait. 11 existe donc avant tous Jes hommes , un premier être qui pense , yeut. et agit.- Tous les êtres pensans ne sont <^onç (jjje des créations de cet être
nécessaire, et alors la cause est plus noble que l'effet. C'est ainsi <jue des causes les plus simples, ôit peut faire passer un élève à la première de toutes.
Eloignons des jeunes élèves ces doutes abstirdès et pernicieux, qui présentent la matière comme pensante , ou nécessairement infinie. Il n'y a ni logique ni moralité à supposer que le monde a été produit; par des combinaisons d'un tout prétendu éternel II n'est point de combinaisons qui puissent se former sans faction (f une volonté. Rien d'aifleurs n'est immuable dans la matière ; tout change, tout se reproduit, se dégrade ou se fortifie. La cause suprême de la nature est seule éternelle et immuable.
Il y a encore moins de raison à croire que la matière peut-être susceptible de pensée ; c'est démentir la plus constante évidence attestée par lé témoignage des siècles et par nos sensations habituelles , qui nous montrent sans cesse des dissemblances extrêmes dans Fêtre pensant et dans l'être inanimé; que les propriétés de l'un sont d'une essence opposée à
cette de Fàutre, quecelui-cî estjcle sa nature constamment actif; et l'autre corn* tdmetyt immobile p^r lui-H)éme ^ et; en lui mèfne. En Tain on nous dit que tout se meut ou est mu ; cela ne prouve point que fy (matière est infime ni existante nécessairement, <îe sonfc des effets ishn* pies ique l'on présenté artifkieusemem pour la cause mère. Si une partie de là matière agitée , par le mouvement général, en pousse une autre qui lui cède; si cettek* se dirige en tournoyant , ou «rie autre de haut en' bas, ou en tout ttutre sens , jcela démontre»t*l qu'il y a tin mouvement sans l'action d'une volonté, er sans un espace au-delà de la chose mue?
< Ce n'est point de telles recherches dont se compose une saine logique , la nature des idées soumises k son examen, fie se ressent point du matérialisme; mais elle classe et distribue dans son chois ces idées morales qui lui fournissent mille judicieux exemples; ces vérités éternelles dont la seule émission est une prieure; ces conséquences pour ainsi
dire ' palpables d'un ensemble! s&bUtfifr
Ce sont de telles idées dont une tonna logique nou m t le jugement* fit jpVdid confirme par un raisonnement positif l dédrçagé, vague et du;Sttbtil.
r Exercée: déa£rr$ans oe&e h ffei&çp sur. Jes objets , les niisonnerneffe nat , tes observations qui établissent qije ks beilbs facultés de Thommesont capables d être dirigées vers la vertu. Si là certitude jnorale, comme dit Locke, consiste ^juger des choses suivant la persuasion des esprits, donnez toujours à celui de. votre élève des alinxens sains et agréables. Au lieu de rebattre plusieurs mois de suite* une opinion sur la nature des idées, oii sur/des structures imaginaires, ou sur les causes et les effets des attractions; faites un choix de choses utiles* usuelleé»
nécessaires à l'usage de la vie et au bien de la société. Tournez constamment votre élève vers les sciences expérimentales, qui sèment l'abondance dans l'état, vers l'agriculture nourricière de tant d'êtres, vers les principes de la végétation et la connoissance des plantes Enfin
( i69 ) qu'il étudie d'une manière particulière la politique et les élémens du commerce ; ces deux choses lui seront d'un grand secours lorsqu'il sera lancé dans le monde.
C'est par de telles méditations qu'un élève apprend véritablement à bien penser et à raisonner juste. Il est simple, naturel et facile de discourir sur ce qu'e Ton connoit bien. L'esprit alors saris rechercher des règles abstraites qui l'embarrassent , prend un essor plus libre dans ses définitions, dans ses comparaisons et ses conséquences. La méditation des choses et des personnes vient aider et fortifier certaine logique naturelle, dont aucun homme n'est dépourvu ; car le ' bon raisonnement , ne consiste pas uniquement à faire des argumens en forme pu des questions vaines, oiseuses, subtiles. Tout cet appareil ne fait au contraire que prêter à l'artifice aux dépens du naturel, du vrai , de l'utile. « Le grand « art des disputes de logique disoit « Locke : c'est que jamais l'opposant \( ne se contente des répliques du ré- « pondant , et que celui-ci de son côté il. 8
( 170 ) a ne cède jamais à l'évidence de celui « qui propose. Cédez donc à la vérité , « ou la logique est nulle ». Je dis plus, toute science est vaine sans la vérité.
A quoi servent, disoit Silbron (i), ces subtilités de logique, qui ressemblent à certains jeux que font les Charlatans, « qu'on sait bien ne pas être ce qu'ils « pa missent, mais dont on est pourtant .« bien empêché de deviner l'artifice et « l'imposture • ? A quoi servent encore ces systèmes sur la matière et sur l'idéal mouvement, nécessité, dont je viens de parler? Ces qjfstêmes seront la risée des siècles suivans disoient Pascal, Duguet, Fontenelle, Pluche. Moi je pense qu'on les a déjà jugés aussi absurdes que les chimériques influences de certaine astrologie judiciaire. Certes, ces systèmes lie perfectionnent pas mieux le jugement qu'ils n'abrègent les règles du raisonne* ment. Donnent-ils des méthodes sûres pour conduire l'esprit dans le détail des
(i) Delà certitude des connoissances humaines, h. 1. Châp. a,
sciences ei pour les approfondir? Ont-ils même rendu un seul homme plus heureux, plus industrieux, plus utile à la société? C'est ce qui ne paroît nulle part, mais je vois partout que les bons maîtres ont soigneusement écarte' les idées creuses , en sappliquant à connoître les dispositions naturelles des élèves, pour leur présenter adroitement les mçyens de prononcer d'autant mieux leur vocation particulière; je vois encore que Ton a beaucoup estime ces maîtres, qui donnent à la patrie et aux familles , des artistes utiles, des mécaniciens ingénieux , des agriculteurs , des artisans mêmes. Placez donc les hommes suivant leur génie» la société sera sagement administrée; faites le contraire, vous ouvrez la porte au désordre, à la confusion et bientôt à l'anarchie.
Mais quel que soit le génie d'un élève., il faut le préparer à entrer prudemment dans le monde ; qu'il en connoisse les usages, les maximes et les droits, surtout qu'il ne méprise jamais cette égalité conventionnelle, basée sur
les lois, 1 équité? , la morale et la religion. C'est un des plus forts liens de toute société civilisée. Qu'on se garde donc bien de lui enseigner ces folles maximes du gouverneur d'Emile, ce II y a dans « l'état civil une égalité' chimérique et « vaine > parce que les moyens destinés « à la maintenir servent eux-mêmes à « la détruire et que la force publique w ajoutée au plus fort pour opprimer le « foible , ronypt souvent toute espèce « d'équilibre que là nature avoit mis
« entr'eux Toujours la multitude
« sera sacrifiée au petit nombre et Tinte térêt public à l'intérêt particulier. Tou- « jours ces noms spécieux de justice et « de subordination serviront d'instru- « ment à la violence et d'armes à l'ini- « quité. D'où, il suit que les ordres disn tingués qui se prétendent utiles aux « autres , ne sont en effet utiles qu'à euxc mêmes aux dépens des autres ».
Quels sont donc ces moyens qui détruisent l'égalité des droits au lieu de la maintenir? Les constitutions et les lois des peuples sont ce me semble les mo-
numens de légalité sociale, mais en exista-t-il jamais une seule qui prévoyant les abus de cette égalité voulût , les favoriser ? La force publique , placée entre les mains du plus fort, n'est pas là pour opprimer le foible , mais pour le protéger et le défendre. Voilà le premier et le plus légitime emploi de la force publique. S'il y a. eu des abus à cet, égard, y en auroit-il moins , si la force publique ctoit dans les mains de la multitude?
Est-ce ainsi que J.-J. Rousseau désiroit la placer ? L'équilibre prétendu , créé par la nature entre les hommes, seroit-il moins froissé ou rompu, si le peuple, commandoit plutôt qu'un roi ? N'y auroit-il plus de ces sombres passions, qui changeant de formes et de couleurs , suivant les intrigues, l'arbitraire et les vexations, voilent d'un crêpe funèbre l'égalité des droits sociaux? Qu'on en juge par ces hommes de la nature si admirés, si célébrés de Rousseau ! Qu'on en juge même par les Grecs et les Romains dontril a emprunté tant de belles maximes ! Jugeons en plutôt par nous-
( 1 74 ) mêmes , par l'expérience terrible que nous avons faite pendant vingt années de boule versemens, d'horreurs et de carnages! Disons donc à tin élève : s'il vous paroît que la multitude soit dépendante du petit nombre , cette soumission n'est qu'apparente dans les personnes, mais elle est réelle dans les choses. Tout corps politique ne peut Subsister long-temps sans un ordre fixe, assuré, équitable.
Toute autorité est vaine, si elle n'est entourée d'une prudente subordination.
Toute loi est nulle -, si elle nia n que de moyens coërcitifs pour assurer son exécutiom Telles sont les premières bases* sociales. Développez leurs conséquences:' vous voyez aussitôt pour la sûreté de Tordre commun, l'impérieuse nécessité de créer un pouvoir unique qui soit entouré de respect pour être stable , de subordination pour être utile, de force pour protéger et maintenir. C'est ainsi que le grand nombre doit obéir au petit , et que le peuple entier doit obéissance, respect, amour, dévouement à son prince, parce qu'il veille sur tous,
qu'il conserve et défend leurs droits , distribue la justice, décerne les récompenses y inflige des peines ; c'est ainsi que le peuple doit obéir aux chefs et aux magistrats, à qui lç prince délègue une partie de son autorité pour l'exercer en son nom, suivant les lois et 1 équité.
En instruisant ainsi un élève d'une saine politique » on le persuade aisément de la nécessité dé révérer les inslitulions sociales* On lui déyeloppe les causes les plu? naturelles des rapports établis entre les horarnçs, et on lui fait sentir que son proprç intérêt est de concourir de tout son pçuvoir à l'harmonie, de ces rapports. Mais si vous lui présentez au contraire comme dans Emile , l'intérêt public constamment sacrifié à l'intérêt personnel; si vou3 lui dites que les noms d'équité çt de. subordination , ne sont que des moyens spécieux pour favoriser la violence et l'iniquité. Alors vous lui présentez le spectacle du monde comme une arène de gladiateurs, où la force et la ruse décident de tout; ou bien comme une immense réunion de fourbes, d^s-
( i 7 6 ) erocs et de traîtres. Alors datas quelqu'état ou profession qu'il soit place', la bonne foi et la simplicité seront bientôt bannies de son cœur. Au lieu d'un citoyen paisible , patriote, courageux et probe, tous en faites un intrigant, un égoïste , un lâche , un fripon qui sacrifiera tout à son intérêt personnel.
Si par pudeur il veut paroître équitable, il ne le sera certes qu'extérieurement; l'hypocrisie sera sa science profonde, puisqu'on lui aura appris que l'équité n'est qu'un moyen spécieux pour favoriser l'iniquité. Enfin il sera un véritable homme de la nature, désirant toujours , jouissant sans cesse aux dépens des autres, qui ne seront rien pour lui. '
Tel est Emile , se contemplant seul et renfermant toutes ses affections dans l'amour de soi» Mais des élèves deviendraient encore plus dangereux citoyens, si on a voit la témérité de leur dire avec Rousseau , que les institutions sociales sont des puérilités. Supprimons ici les étranges apostrophes que ce hardi écri-
( *77 ) vain a adressées aux souverains, elles ne
mentent qu'une profonde indignation, et
je me hâte d'arriver au point fatal ou il
paroissoit vouloir conduire l'humanité.
La loi agraire, repousse'e dans tous les siècles par tout ce qu'il y a eu d'hommes raisonnables, ne repugnoit pointa J.-J.
Rousseau , jugeons-en par ce passage, n Si me voyant ( Emile ) assister les* « pauvres, il me questionne là-dessus , « je lui dirai mon ami : c'est quand «e les pauvres ont bien voulu qui il y À € eut des riches , les riches ont pro- « mis de nourrir tous ceux qui n'au- « roient pas de quoi vivre, ni par leufc « bien , ni par leur travail »• .
Si les pauvres ont permis aux riches de l'être , ils ont droit à leurs richesses, et s'ils y ont droit, ils peuvent en demander; le partage j si les riches doivent nourrir tous ceux qui sont sans fortune, on peut donc les contraindre à le faire; s'ils doivent nourrir jusqu'à ceux dont le travail est insuffisant pour leur existence, voilà une tourbe de lâches , dispensée du travail. Persuadez un élève de ces rna-
ximes destructrices , vous luiôtez 1 amour de 1 étude, le goût des sciences, Fattrait de la vertu, l'idée du travail; s'il est riche, la bienfaisance n'est plus pour lui qu'un devoir rigoureux, auquel il cède pour éviter la force et la contrainte; s'il est pauvre, pourquoi sera-t-il laborieux, industrieux, éclairé? la fortune du riche est là. pour fournir à ses besoins. S'il est économe, ne seroit-il pas porté à changer de méthode, dès qu'il saura que ses privations et les fruits de se* pénibles veilles, seront à la merci du premier prodigue? Enfin sous l'empire de la loi agraire , qui pourroit aimer la vertu , l'honneur, les richesses mêmes?
Tout cela coûteroit trop à conserver; ou plutôt la conservation en seroit impossible. Point d'honneur , s'il failoit le partager avec l'infamie! Point de richesses, si elles étoient sans cesse envahies! Point de vertus , si elles restaient sans récompenses et sans attraits !
Il est vrai que la morale n'est pas révérée du gouverneur d'Emile. Souvent il y porte de rudes atteintes, mai* voici
( *79 ) un passage, ou sans détour, il en prcclie
l'anéantissement. « Les moralités pour « les deux sexes sont la mort de toute « bonne éducation. De tristes leçons ne (( sont bonnes qu'à faire prendre en « baîne ceux qui les donnent et tout ce « qu'ils disent. 11 ne sagit point en parce lant à de jeunes personnes, de leur « faire part de leurs devoirs, ni d'agra- « ver le joug qui leur est imposé par la « nature ».
Je dis au contraire , sans morale point de mœurs, et sans mœurs toute éducation est vaine. Voilà une de ces vérités éternelles dont l'idée seule est une démonstration , une évidence. Donnez s'il se peut à un élève un esprit universel , un rare génie même, que lui donnez vous sans les mœurs ? rien ; les passions détruisent bieplôt l'esprit et le génie.
Les sens deviennent ses uniques maîtres, et les sens toujours satisfaits, s'é~ puisent eux-mêmes, abrutissent le cœur et l'esprit.
Pourquoi des leçons morales ne seroient-elles banne; qu'à faire prendre
( i8o ) en batne ceux qui les donnent et ce qu'ils disent? 11 faut être entièrement corrompu, pour haïr la morale. Mais les enfans ne sont pas tels dès leur plus tendre enfance; s'ils ont en naissant les germes des vices , ils ont aussi ceux des vertus; il ne s'agit donc que de développer et de fortifier ces derniers et de comprimer les autres. Or la morale soit en théorie, soit en pratique, ti a point d'autre but. Rousseau lui-même ne se pique - 1 - il pas d'élever un honnête homme? Cependant ses leçons puisées dans un grand nombre d'exemples sauvages, tournent sans cesse son élève vers l'indépendance naturelle et la liberté des passions , deux choses qui minent insensiblement la morale, et bientôt l'éteuffent sans remède. Croit-on que de telles leçons sont plus attrayantes que la morale? On se trompe , un enfant n'aime point à être abandonné à lui* même , il tend à imiter sans cesse, et celte tendance se dirige naturellement, quand un bon père autant par son exemple que par ses douces leçons, lui apprend k
révérer les mœurs , à respecter les droits d autrui , à x eviter le mal par la honte et les peines de tout genre qu'il traîne à sa suite; à reconnoître les continuels bienfaits du maître de l'univers. Peuton appeler cela de tristes leçons? Ce sont au contraire de doux epancbemens, de touchans exemples.
Pourquoi encore ne s'agit-il pas de parler aux jeunes personnes de leurs devoirs? Ne doivent-elles connoître que leurs droits ? C'est bien-là une tendance de la nature , qui repousse tout frein A toute contra rie'te'. Si on ne connoît que des droits sans devoirs, peut-on bien aimer ceux-ci sincèrement? Au lieu de les regarder comme des règles d'une sage conduite , comme des garanties des droits , et des préservatifs des maladies, on ne verra que des rigueurs déplacées dans, les devoirs , que des entraves aux plaisirs et des privations de jouissances.
Mais un enfant habitué à ne connoître les droits que par ses devoirs , aura de ces derniers des idées bien différentes, il les regardera comme des contre-poids
nécessaires aux passions, it viendra par raison, à les observer exactement; il les aimera bientôt par habitude et par honneur, enfin il ne sera plus tenté de les violer sans résistance , sans combats intérieurs. Alors il sentira dans toutes ses actions, la force de cette belle maxime!
Sois faste et tu seras heureux.
« Il n'en est rien pourtant , s'écrie le « gouverneur d'Emile, à considérer « 1 état présent des choses , le méchant et prospère et le juste reste opprimé ».
Encore une réflexion dictée par l'indépendance de la nature. Si le méchant prospère, ce n'est point par les règles de 1 équité, maïs par l'abus qu'il en fait au détriment de son repos, de sa sûreté, de sa santé , et malgré sa conscience. Une telle prospérité ne me parolt point digne d'envie , elle coûte trop à son malheureux possesseur. La crainte de Dieu et des lois, la honte publique , les remords , assiègent . tour-a-tour le cœur du méchant. Point de calme ni de bonheur pour lui , son cœur dément son appa-
.( *33 ) rente tranquillité, et les éloges qu'une basse hypocrisie lui prodigue.*
Si le juste est opprimé, c'est encore là un autre abus , produit par les ei forts du vice. Et pourquoi donc dans un traité d éducation établir dés abus comme des principes? épurez plutôt ceux-là et montrez l'iniquité des autres.
Au reste, après avoir si fortement déprécié la morale, l'adroit gouverneur d'Emile en confesse la nécessité par celle des bonnes moeurs, « Voulez- vous « dit-il, inspirer l'amour des bonnes « mœurs aux jeunes gens ? sans leur dire « constamment soyez sages, donnez leur •r un grand intérêt à l'être. Faites leur « sentir tout le prix de la sagesse, et « vous la leur ferez aimer. Il ne suffit , « pas de prendre cet intérêt au loin, « montrez-leur dans l'intérêt présent ».
Quelle pitié dans cette contradiction!
Que fait donc un bon père, ou un bon maître lorqu'il enseigne la morale à un enfant? Ne lui développe-t-il pas l'intérêt présent d'être vertueux? l'exemple; l'ha«
bitude, l'honneur, l'amour de soi sontils des whicules éloignés pour faire aimer la sagesse ? Tous sont au contraire du présent et de tous les instans de la vie. Mais telle est la philosophie de Rousseau. Puisant d'abord dans la nature seule , les règles de la conduite de l'homme (i) ; voulant qu'un élève pénètre tout par lui-même, sans essais, sans leçons , sans maître, sans expérience , sans morale , sans religion que celle qu'il s'est faite lui-même; cet auteur n'a établi que des systèmes vagues , sans droiture ni solidité; sans raison ni exécution possible, qui s'entre-détruisent sans cesse, sappent tout ordre, toute justice, toute autorité; renversent les usages des peuples, leurs plus chères
(i) « Nos premiers maîtres de philosophie m sont nos pieds, nos mains , nos yeux ; subs- « tituer des livres à cela , ce n'est pas appren- « dre à raisonner », Emile, 1. 1, p.ii^. Pourquoi donc, en général, les hommes raison-* nent-ils si mal ? Tous ont pourtant des nieds, des mains, des y euj....
habitudes et attaquent leurs sciences mêmes. « Prenez en tout, disoit-il, le « côntre-pied de l'usage, et vous ferez « toujours bien ». Comme pour si rendre les hommes heureux il falloit tout changer, tout renverser. Il est plus raisonnable d'encourager et de fortifier ce qui est bien , d'honorer les mœurs et la vertu , de flétrir les vices et les crimes.
N'est-il pas plus sage de tourner la philosophie d'un élève vers un point de vue sagement politique ?Montrez les hommes ce qu'ils sont , nés pour s'entraidermutuellement; libres, mais ajant besoin d'être retenus et guidés; sensibles et humains , mais attirés par les passions vers legoïsme et la dureté; foibles quand ils sont isolés , forts lorsqu'ils sont réunis par un ordre stable , epfin méchans quand ils sont abandonnés à eux-mêmes; mais bons , lorsque par la morale et la religion , ils savent comprimer leurs vices (1).
(i) Je ne connois pas de plus grand exemple de bonté , que celui de Gracchus défendant le grand Scipion , son ennemi*
Voilà ce que doit présenter à un élevé $ une saine philosophie. Celui qui en sera bien pénétré, fera rarement de fausses démarches en entrant dans le monde; il aura mieux appris à réfléchir, à comparer et à juger, qu'à parler et à disputer. Il pratiquera mieux ce qu'il faut faire qu'il n'en raisonnera. Ses règles de conduite ne seront pas seulement extérieures, mais se respectant lui-même il agira avec franchise et loyauté. Qui disciplinant suam non ostentaûionem scientice , sed lègem viùœ putet :
quique obtemperet ipse sibi, et decre* tis pareat(\)é
Faisons à présent quelques réflexions sur la physique. Cette science est celle du vaste e*amen,des corps et de ce qu'ils sont en eux-mêmes, soit par leurs principes 9 soit par leurs propriétés ou leurs effets. Doit-elle être considérée comme une science spéculative ? Locke en pense négativement. 11 ne croit même pas qu'il
(i) Gic. Tusc. Quaest L. IL c. 4«
ait existé, ni qu'il existe jamais un traite de physique spéculative. Il est certain du moins que depuis plus d'un siècle, les bons physiciens ont commence' à rejeter les systèmes qui n'étoient fondés ni sur l'expérience, ni sur des démonstrations mathématiques. C'est même après plusieurs d'entr'eux que le savant Newton (i), nous a si ingénieusement prouvé que l'on peut acquérir certaine connoissanèe du monde des planètes, par l'application des mathématiques à plusieurs* parties de la nature. Je dirai cependant qu'il faut se défier sur ce point de la foiblesse de nos yeux et ne pas croire que les corps sont toujours tels qu'ils nous paroissent. L'esprit humain n'est pas fait pour pénétrer tous les admirables ressorts qui fontmouvoir l'univers aérien.
Plusieurs physiciens ont même établi que l'œil est trop foible et trop obtus pour voir la nature telle qu'elle est, ou sous son plus bel aspect. On dislingue sur
(i) Philosophie paturalis principia mathcxuatica.
ce point , la gracieuse production d'ut* savant académicien (1), qui ,. sous le titre modeste de Roman d optique , donne des preuves si positives , qu elles plaisent à la fois au cœur et à l'esprit.
C'est cette difficulté de bien voir les choses et de bien concevoir leur nature, leur ordre et leurs lois, qui a fait dire à plusieurs , que puisque nous ne pouvons que si imparfaitement pénétrer les ouvrages de la nature, nous ne saurions jamais en acquérir d'idées assez claires et assez distinctes qui puissent mériter le nom de sciences. Locke s'en exprime ainsi. « Quoique le monde soit plein de « systèmes sur cette partie de la philou sophie, je ne saurois dire que j'en « connoisse aucun qui soit propre à « être enseigné à un enfant comme « ^science , ou il puisse s'assurer de trouk ver des connoissances certaines et « évidentes; ce qui est cependant ce fi que promettent toutes les sciences.
(i) M. l'abbé Mopssaud de la Rochelle.
« Je ne veux pas infe'rer de-là , que Ton « ne doive lire aucun système de ph) - « sique. Je crois au contraire qu'il faut « lire tous ceux qui nous sont connus, « plutôt pour savoir les hypothèses , ence tendre les termes et les façons de « parler des diverses sectes, que dans « l'espoir d'en obtenir par-là une conte noissance certaine et évidente des ou- « Vrages de la nature (î) ».
Ainsi, suivant Locke, il faudroit rayer la physique du rang des sciences, car si elle ne peut donner aucune démonstration certaine , elle n'est pas une science.
Alors pourquoi s'occuper de tous les traite's qui l'ont définie , de'veloppe'e , perfectionne^ ? A quoi servent des lectures dont il est évident que Ton ne peut retirer aucun fruit? C'est perdre du temps au lieu de l'employer utilement. Qu'importe la connoissance d'hypothèses ou fausses, ou conjecturales ? L'esprit Humain
(i) De l'éducation des enfans, t, i , p. 4go et 4gt»
( *9° ) n'a pas besoin de se meubler de chimères.
C est la ye'rité qu'il doit rechercher et saisir par tous les développemens, les operations , les inventions possibles. S'il est une science qui soit inutile aux hommes , il faut la rejeter. Le savoir n'est ni bon ni nécessaire , s'il est inutile. Mais la physique n'est point. idéale, quand elle se borne aux choses réelles, expérimentales , et aux phénomènes de la nature, justifiées par des vérifications ou des témoignages exacts; elle n'est point une science vaine , quand parcourant tous les êtres corporels qui nous environnent, elle apprend à connoître leur nature, leurs lois, ou du moins leurs effets»
Tout intéresse lame et l'esprit dans une telle étude ; tout y alimente la pensée et conduit à former des jugemens sains,-
La physique n'est point encore une science vaine f quand elle se borne à enseigner la sphère par les systèmes de Ptolémée et de Copernic , si bien développés par les -Kepler et les Newton j quand par les conséquences des premières lois du créateur, elle raisonne
( *9\ ) du centre de gravitation des corps, de leur dureté, de leur élasticité' etc. comme des causes secondaires. Mais si la physique veut dépasser les bornes propres à l'esprit humain, si elle examine comment on peut priver un corps de ses trois dimensions; si elle recherche un arrangement d'autres corps par des combinaisons générales d'un tout infini ou éternel; si elle veut trouver dans les mouvemens particuliers la cause unique du mouvement universel , alors point de doute que la physique tiesoit vaine, stérile, dangereuse même, puisqu'elle insulteroit à la puissance divine.
Mais quel doit être, selon J.*J. Rous»
seau , le mode d'enseigner la physique expérimentale? « Je veux dit-il, que « nous , fassions nous-mêmes toutos nos « machines, et je ne veux pas corn* « mencer par faire l'instrument avant ce l'expérience. MaÎ6 je veux qu'après <c avoir entrevu l'expérience comme par a hasard, nous inventions peu-à-peu f « l'instrument qui doit la vérifier »,
Ainsi l'élève devroit être tout à- la-
fois mécanicien ,, physicien , inventeur.
Quelle tache! Ou prendre un tel prodige ? Du moins on lui donnerait le temps d'opérer tant de choses si diffi- . ciles. Qu'importe alors s'il emploie vingt années à perfectionner un seul instrument, ou une seule expérience. Qu'importe s'il deviendra utile à la société , et utile à lui même. Assurément un tel élève ne pouroit jamais dire avec Martial :
Hoc est, Virere , bis , yita posse priore frai.
On pouroit dire aucontraire qu'avant qu'il eût pu créer , exécuter , perfectionner lui seul, tout ce qu'il devrait sa* voir, sa vie serait déjà passée.