‹ De l'éducation populaire dans l'Allemagne du Nord et de ses rapports avec les doctrines philosophiques et religieusesChapitre 54 sur 131 · Pascal, Grandeur et misère de l'homme · texte numérisé non relu

Pascal, Grandeur et misère de l'homme

SECONDE PARTIE

cérité de son esprit, uiie Gerlrud : le rôle de l’idée religieuse y est à peine indiqué; cette idée n’y est guère qu’une sorte de théorie de l’entendement. Dans les Nachforschungen ' que devient le christianisme? une simple donnée morale. Lisez, enfin, le livre de Léonard, el Gertrude : le représentant du dogme, l’homme de l'autorité disparaît dans la personne de Léonard. Que reste-t-il? non le pasteur qui enseigne, mais le moraliste qui conseille.

Or, à quoi bon l'Église, si elle n’est plus que l’interprète bénévole d’une morale générale ? si elle n’apparait point comme la source féconde de certaines vertus réservées, s’épanouissant dans l’atmosphère qu'elle a vivifiée de son souffle? Chose digne de remarque ! Schleiermacher a mieux compris que Pestalozzi; le philosophe a saisi plus pratiquement que le pédagogue la mission qui, dans l’œuVre de l’éducation, appartient àl'Église : « L’Égliseetl’Ètatfont alliance, dit Schleiermacher; pour le second, la tâche principale est le développement des facultés intellectuelles; à la communauté chrétienne appartient la culture morale de l’âme 2 ;» et c’est, à ses yeux, le grand caractère des siècles modernes, qu’à la différence des temps anciens, l’Église peut y développer sa vie, sans être absorbée par l’Étal 5 : l’Église, la Famille, l’État, voilà, pour lui, les trois

1 . Richercftes sur Ig marche de la nature dans le développement de l'humanité; ce titre pompeux cache le vide de l’ouvrage ; Postalozzi lui-même a écrit au sujet de co livre : ■ Je ne trouvais pas deux hommes qui ne me donnassent à entendre qu’ils regardaient tout le livre comme un galimatias. ..Et maintenant encore, un homme de mérite et qui m’est attaché, me répète avec la franchise helvétique : N’est-ce pas, vous sentiez bien, quand vous écriviez ce livre , que vous ne saviez pas précisément ce que vous vouliez?*

2. * . ,.Er (der Staat) wird sagen : ich erkenne die christliche Gemeinschaft an als vorzllglich auf B.ldungder Gesinnung berechnet, wShrend bei mir Bildung des Talents die Hauptsachc ist.* < Christliche Sitte, s. 329.)

V. aussi l’ouvrage intitulé : Die Idee dtr Volkschule nach den Schriflen Fr. Schleiermacher's. — Lcipsig, 1852.

.3. So beruht der Unterschied zwischen unsererZeit als der

puissances qui doivent diriger et vivifier l'éducation*. Et l’enseignement religieux est, dans sa pensée, non point cet enseignement humanitaire que Basedow vient offrir indifféremment au Turc, au Chrétien et au Juif, mais l'enseignement positif et pratique : « une religion générale , déclare le philosophe, est une chimère, non moins qu’une langue commune et une nationalité universelle*. •

De ces trois puissances dont parle Schleiermacher , les deux dernières seulement, à vrai dire, sont appelées par Pestalozzi à élever l’édifice qui doit abriter les générations nouvelles. « Aujourd’hui, s’écriait-on au parlement de Francfort, aujourd’hui, l’État est resté dépositaire de la religion humanitaire; l’État est devenu plus religieux que l’Église, et c’est à l’État seul qu’appartient l’enseignement. » Pestalozzi n’a point parlé ce langage révolutionnaire des politiques de Francfort; et quand, de ses lèvres mourantes, s’échappaient les paroles de pardon qu’il adressait à ses ennemis, c’était certes le chrétien qui se révélait au moment suprême. Cependant, il faut le confesser, Pestalozzi n’a jamais assigné un rang principal et distinct à l’élément religieux dans l’éducation : le point de vue duquel il jugeait la nature humaine en voilait pour lui l’une des faces; et, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, il est un des pères de la doctrine qui se résumait, en 1848, dans la devise devenue célèbre de l’autre côté du Rhin : èman-

christlicben und der friiheren als der beidniscben darin, dass unsere Zeit, die christliche, ausser dem gemeinsamen Leben im Staate noch das Leben in der Kirche kennt. Eins kann aber dem andern nicht subordinirt werd en. • ( Erziehunyslehre , s. 13.)

1 . .Es komml bei der Erziehung ailes darauf an, dass Familie, Staat und Kirche in Uebereinstimmung ihren Einfluss auf die jüngerc Génération ausilben. • (Ibid.)

2 . . Eine allgemeine Religion und eine von aller Nationalité entblflsste Sinne sind eben solcbe Chimüren, wie eine allgemeine Sprache und ein, allgemeiner Staat. •

d 96 SECONDE PARTIE.

dpation de l' école . Dans les derniers jours d’une vie pleine de déceptions, ce noble esprit, assure-t-on, avait reconnu l’erreur qui paralysa de généreux efforts; et n’est-ce pas en ce sens. qu’il faut entendre l'aveu que lui dictait un sentiment profond : « J’avais perdu la vérité intérieure, et j’en étais venu à honorer les airs de trompette et les recettes de charlatan avec lesquels le temps actuel prétend sauver l’humanité. » Aujourd'hui, l’école conservatrice allemande porte un jugement sévère sur l'influence exercée par Pestalozzi. Le créateur d’Yverdun n’est plus entouré de ces hommages incontestés qui semblaient devenus une sorte de culte. On se croit en droit de faire remonter jusqu’à lui , en partie du moins, la responsabilité de cette insurrection morale qui, depuis trente années, a éclaté dans le monde pédagogique au delà du Rhin ; ou l'accuse, lui et ses disciples, d’avoir méconnu « le but, la mission et les lois de l'école populaire* ; » on lui dénie le pouvoir de résoudre le problème ; on déclare hautement qu’il n’en possède pas les éléments.

Quel rapport, à première vue, entre les conceptions métaphysiques et l’enseignement de l’école primaire? Qu’on ne s’y trompe pas cependant, tout système de pédagogie procède d’une pensée supérieure et y retourne. Cette pensée sera tantôt le christianisme, tantôt le naturalisme de Rousseau et de Basedow ; et s’il arrive que le panthéisme s’empare un jour des régions élevées de la science, l’école primaire, qu’on n’en doute pas, alors comme toujours, sera l’écho des universités.

Que dit la philosophie allemande depuis cinquante ans ?

1. • Eine so augenfallige Unwissenheit Uber Zweck, Ziel, Aufgabe

und Verhallnisse der wirklichen Volkschute ( Einrichtungs-und Lehr-

plan, von Theod. Goltzsch ; p. 2 ; ouvrage auquel a souscrit, on le sait, le Ministre de l’instruction publique, pour le répandre dans toute la Prusse). ^

bôle de la science pédagogique. 4 97

La raison crée tout ce qu’elle conçoit; en pensant le monde extérieur, le moi l’objective, et lui donne l’existence. Le moi est donc le principe de tout et l’unique réalité, à la fois sujet et objet, ces deux faces de l’absolu. Voilà le principe de Fiehte; et le philosophe terminait un de ses discours par ce défi de l’orgueil : « Dans la prochaine leçon, nous créerons Dieu ! » Delà aux formules de Feuerbach, il n’y a que la distance de la conséquence au principe : « L’homme porte en lui-mérae ce qu’il adore sous le nom de Dieu... Il n'adore un objet qu’après s’être transporté dans cet objet. C’est la formule définitive qui se concentre en celle-ci : L’homme s’adore lui-même, l’homme ne peut pas ne point s’adorer lui-même 1 .»

Fiehte partait du moi pour conquérir l 'absolu ; il créait Dieu. Schelling se plaça du premier bond au sein de l’absolu. «Tout est un, dit-il, et identique quant à l’essence. » Pendant vingt années, pendant toute la première partie d’un enseignement dont l’illustre vieillard, en inaugurant la philosophie de la révélation*, a déserté les conséquences, toute la philosophie de la nature n’est que le développement de ce principe. Survient Hegel : Dieu, déclare le philosophe, n’est Dieu qu’en tant

1 . Feuerbach, Qu'est-ce que la religion? trad. d’Ewerbec, p. 11. î. « Je reconnais, a dit M. de Schelling, dans son dernier enseignement, le fils de Dieu fait homme, et tout le contenu de la révélation comme autant de faits. Je les admets, quoique ce soient des mystères. » — La révélation , dit-il encore, est au-dessus de la raison autant que Dieu est audessus de l’homme. Elle dit elle-même qu’elle dépasse toute intelligence humaine. Et que serions-nous si cela n’était pas? La raison estballottéo de doute en doute. Or, ce ne peut être là sa doctrine dernière. Sa doctrine dernière est la science suprême. La science suprême est la foi. C’est le port assuré qui est offert à la raison errante sur l’Océan agité par la tempête. C’est donc là qu’il faut diriger ceux qui cherchent la science. La science est consommée dans Jésus-Christ; et saint Augustin a eu raison de dire : Prœter Chrislum scire est nihil s cire. •

Le philosophe admet la Trinité, la chute, la rédemption, l’Eglise; mais en expliquant les mystères, il renouvelle, à bien des égards, les doctrines du gnosticisme.

SECONDE PARTIE

qu’il sc connaît; et il ne se connaît qu’en tant qu’il a conscience de soi dans l'esprit de l’homme.

Arrêtons-nous sur le nom de Hegel. Le problème de l’éducation a vivement préoccupé l’audacieux sophiste aux pieds duquel l’Allemagne moderne a semblé, vingt années durant, abdiquer son indépendance.

Quelle est l’idée qu’implique le mot d 'éducation"! L’idée de développement. Or, se développer, devenir {werden), c’est là le fond de la métaphysique de Hegel. Pour Hegel, l’être, l’essence absolue, Dieu, nVs^pas, il devient. Demêmequel’é/re, selon une théorie que nous ne nous chargeons pas de rendre intelligible, sort du sein du néant, pour arriver, par une force latente d’expansion, à la conscience de son infinité; de même l’individu part d’un état inférieur, état où il est asservi par l’instinct, et par les passions, pour s’élever jusqu’à l’état où il n’obéit qu’aux lois générales, et participe au divin ( das Goitliché) .

Le point de départ de Hegel, on le voit, est fort différent de celui de Rousseau et de Basedow. Pour lui, la nature n’est point bonne; bien loin delà 1 : «L’homme, par sa nature, n’est pas ce qu’il doit être... La première naturalité doit être détruite... C'est un enseignement de l’Église, dit encore le philosophe, que l’homme naît mauvais, et que cette perversité est un vice dont héritent les générations. Le péché originel est donné par l’Église comme ayant sa cause dans un acte accidentel du premier homme. En réalité, la notion même de l’esprit implique ce principeque l’homme est naturellement

I. Ce point de vue de Hegel est curieux : «Der Naturzostand ist der Stand der Rohheit, Gewalt and Ungerechtigkeit... der Menscli ist niclit von Natur, was er sein soil... die Natur ist bflse von Hause ans, der Mensch ist an sich das Ebenbild Gottes, in der Existenz nor ist er natUrlich und das was an sich ist, soll hervorgebracht werden. Die ersle NaUi; lichkeit soit aufgehoben werden. Dies ist diedeedes Christenthums überhaupt, »

mauvais et l’on ne peut même se représenter qu’il en soit autrement 1 2 . » Ainsi, l’idée d’un vice intime, sinon le dogme de la chute originelle, devient, en quelque sorte, le fondement de sa théorie. La pédagogie sera donc l’art d’enfanter l’individu à une nouvelle vie, de transformer sa première nature en une seconde nature intellectuelle ( seine erste Natur zu einer zweiten geistigen umzuwandebi). Dans une certaine mesure, la pensée philosophique de Hegel se rapproche, au point de départ, de l’enseignement chrétien. Mais quelle sera celte seconde nature? Sur quel fondement reposeront les lois générales dont l’observation élève l’homme, de l’état naturel [natürlich) à l’état moral ( sittlich )? Ici tout devient arbitraire; car l’ètre, l’essence absolue, Dieu, est, pour Hegel, une abstraction métaphysique. Dès lors , quelles règles précises assigner à la liberté de l’homme? Et conséquemment, quel sera le caractère positif de l’éducation? Hegel veut, il est vrai, que l’âme subjugue le corps, le réduise en servage, et s’empare de lui comme d’un instrument qu’elle fera servir à ses desseins » ; il déclare que « la domination exercée sur ce qui tient au corps, et, pour employer ce mot barbare, sur la corporalité [Leiblichkeit) , est la condition de l’affranchissement de l’àme et de la possibilité où elle est d'arriver à

1. «BekannteLehre der Kirche ist es, dass der Mensch von Natur btfse sey, un dieses bflsesein von Natur wird als Erbsiinde bezeichnet... in der That, liegtes im Begriff des Geistes, dass der Mensch von Natur bflse ist, und mon hat sich nicht vorzustellen, dass dies auch sein konnte. »

Voyez les quatre volumes composés des morceaux de Hegel sur l’éducation, et publiés par le docteur Guslav Tbaulow, professeur à l’université de Kiel : Hegel’s Ansichieniiber Erziehung und Unterricht (1853, Kiel), 1 er vol. p. 57 et 58.

2. • Die menschliche Seele hat viel damit eu thun, sich ihre Leiblichkeit zum Mittel zu machen. Der Mensch irniss seine» Kiirper gleichsam erst in Besitz nehmen, damit er das Instrument seiner Seele sei. {Hegel' s Ansichten, etc., p. 77).

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la conscience objective* ». Mais, l’âme une fois dans la plénitude de l’activité et de la puissance , vers quel point du monde moral se dirigeront cette puissance et cette activité? Voilà la question décisive. Je vois s’ouvrir une carrière immense , infinie ; je ne vois ni une direction ni un but. Se développer, devenir ( werden ), ces deux mots, sans une restriction qui en fixe le sens et en détermine la portée, contiennent à eux seuls tous les périls de l’avenir; et dans la théorie de Hegel je découvre d’avance les dédains des politiques de Francfort pour les leçons du passé, et la rupture violente avec le vieil esprit allemand.

Émancipation, indépendance 1 Tel a été, depuis Hegel, le fond de la doctrine scolaire. Indépendance de Dieu, de la tradition , des lois consacrées : cela a été enseigné, sous toutes les formes, dans les chaires des universités, dans les livres, dans les revues périodiques, dans les almanachs qui se glissent furtivement sous le toit du pauvre, pour y prendre place, à côté de la Bible, dans la bibliothèque de famille*; cela est descendu, plus ou moins modifié, dans les feuilles populaires rédigées par des pasteurs ; et

1 . Die Bemachtigung'der Leiblichkeit bildet die Bedingung des Freiwerdens der Seele, ihres Gelangens zum objectiven Bewusstseyn... ( Hegel’s Ansichten, etc., p. 77.)

On ne voit pas trop, du reste, comment cette idée, aussi juste que peu nouvelle, de la lutte de l’âme contre le corps, s’accorde avec la théorie de l’unité substantielle de l’une et de l’autre : • Die Seele ist die substantielle Einheit aller Bcstimmtbeilen des Leibes ; beide, Leib und Seele, sind nicht unterschiedenen welche zusammenkommen, sondern eine und dieselbe Totalitat derselben Bestimmungen... so ist auch das Leben nur als die Einheit der Seele und ihres Leibes zu erkennen. »

ï. Catéchisme de la libre Commune, par Schneider. — Almanach des Paysans, par Netf. — Almanach du peuple (1850), par Lilders, sous lo patronage d’Arnold Ruge : on y enseigne la sainteté du divorce, l’organisation de la polygamie, l’anéantissement des religions. — Almanach des sujets et des valets, 'etc., etc...

de chute en chute s’est infiltré dans l’école par les fissures de l’enseignement pédagogique.

« Toute Église, s’écriait -on au parlement de Francfort 1 2 , quel que soit le nom qu’elle porte, ou le principe dont elle est issue, est un obstacle à la civilisation. Chaque Église, par cela seul qu’elle a des articles de foi , est un obstacle ou libre essor de l’esprit humain. Je veux cet essor illimité; c’est pour cela que je ne veux point d’Eglise. »

« Point d’Eglise! » répétaient les pédagogues, d’accord avec les pasteurs des libres communes 3 . « Nous tenons les dogmes de l’Église pour décrépits, son enseignement pour pétrifié; ils ne répondent plus en rien à la vie du siècle. » Telle était, on ne l’a pas oublié, la profession de foi des Rheinische Blàtter. Et, il faut bien le dire, après avoir suivi dans ses développements l'histoire de l’évangélisme prussien, ce n’est pas au nom du principe protestant que nous irions condamner dans la bouche du pédagogue le cri insurrectionnel que la logique absout dans la bouche du pasteur : pourquoi M. Diesterweg ne serait-il pas en droit d’élever dans l’école le drapeau que M. Uhlich arborait dans le temple?

Que le maître d’école se donne donc libre carrière! « Une religion 3 qui se proclame immuable, éternelle, s’écriera-t-il avecM. Diesterweg, affiche, comme telle, des prétentions à la domination absolue de l’homme, exige de lui une

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