MARTHE ET MARIE
Si elle ne se fait pas toujours elle-même, professeur, avocat ou médecin, il faut cependant qu'elle soilen mesure de comprendre et d'aider son mari médecin, avocat ou professeur. Il ne faut pas seulement qu'elle sache lui brosser son pardessus ou acquitter les factures en son nom ; il ne faut pas seulement qu'elle lui facilite l'exercice de sa profession en lui tenant bien sa maison, en lui ménageant la tranquillité et le silence de son cabinet de travail, en créant autour de lui une ambiance de paix et de sérénité, il ne faut pas, en un mol, qu'elle soit seulement sa servante attentive et vigilante, la Marthe d'une Béthanie nouvelle, soucieuse surtout du bien-être maté-
riel de son époux, il faut aussi qu'elle soit la Marie qui sait s'asseoir aux pieds du causeur, l'écouter, le comprendre et même lui répondre.
Marthe et Marie, qui nous apparaissent si délicieuses de vérité dans l'Evangile, sous les treilles de Bélhanie,en une vesprée lumineuse, à l'heure du repas au retour du Christ pérégrinateur, sont deux personnages qui symbolisent la femme complète, qui doit savoir réunir, coordonner, harmoniser en elle les qualités pratiques et l'élévation de la pensée, si elle veut qu'il y ait vraiment union d'âme entre elle et son mari.
L'ingéniosité, le dévouement, les petits soins ancillaires ne suffisent pas toujours — ils suf. fisent môme assez rarement — à gagner et à garder un mari.
Il est des femmes d'un dévouement vraiment touchant qui n'ont qu'un désir, qu'une pensée constante : entourer leur mari d'un bien-être auquel rien ne manque : assiduités»
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trouvailles d'une imagination attentive, gâteries de gourmet, table bien servie, pantoufles au coin du feu, la pipe à portée de la main.
Certes, ces femmes ont droit à la gratitude de leurs maris, et cependant elles risquent de ne pas l'obtenir et de faire seulement de ceuxci, sans le vouloir, certes,et sans qu'eux-mêmes s'en doutent, d'aimables égoïstes.
Heureux encore s'ils ne deviennent pas peu à peu exigeants et difficiles et si ce qui leur a paru d'abord une attention gracieuse ne leur parait pas bientôt l'unique devoir et la seule attribution des femmes.
Que celles-ci prennent garde de se réduire trop au rôle de la servante et de l'esclave antiques auxquelles parfois le maître, satisfait et mis en point, peut réserver ses faveurs et ses caresses, mais auxquelles aussi son âme et son esprit restent étrangers.
De deux choses l'une en effet : ou ce mari ainsi dorloté, bichonné, soigné, nourri, gâté
est un brave homme sans grand idéal, sans besoins intellectuels, à qui suffisent son journal et une conversation à bâtons rompus, bon et médiocre Chrysale, vivant de bonne soupe et non de beau langage : et alors il se complaira dans ces seuls témoignages d'affection culinaire. Bientôt il n'en demandera pas d'autres et ce sera un bon ménage bien bourgeois et sans pensées.
La sollicitude trop exclusivement matérielle de la femme aura enlisé le mari dans la matière et il est à craindre que la femme qui peut avoir au milieu de ses soucis de bien-être matériel, seuls apparents, conservé le goût des belles choses et la hantise de l'infini, ne se trouve bientôt trop peu payée vraiment de ses soins et ne se plaigne, comme Marthe, d'être toujours laissée seule à travailler.
Ou ce mari non insensible, certes, à ces gâteries — quel mari pourrait sincèrement dire qu'il n'y prend point un secret plaisir? — • est en même temps sollicité à de plus hautes
pensées : il porte en lui un idéal, idéal moral, scientifique, social, et il éprouve le besoin de s'épandre, de communiquer ses préoccupations, ses travaux, ses succès, au fur et à mesure qu'il les éprouve, les avance et les obtient. Pour se reposer des luttes soutenues, des combinaisons échafaudées, des difficultés entrevues, il a besoin de trouver à son foyer non pas les mêmes luttes, les mêmes combinaisons, les mêmes difficultés, mais quelqu'un qui en reçoive la confidence avec autant de perspicacité que de complaisance. Il ne doit pas y rencontrer seulement la bonne personne qui ne le contredit pas et qui l'approuve de confiance, lui disant seulement pour le reposer d'une pensée haute : « Tiens 1 voilà un bon potage bien chaud ! » mais il doit y trouver la femme attentive aux petits détails, et qui a aussi des ailes et des rayons, pour lui faciliter l'ascension dans ses rêves et le baigner d-e lumière bienfaisante.
Si le mari ne trouve pas ces aptitudes dans
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sa femme, ou il sera tenté de les chercher ailleurs, ou il renfermera sa pensée en luimême et un divorce intellectuel s'établira entre les époux. Us n'auront plus vraiment la vie commune de l'esprit.
Mais pour remplir cette fonction délicate de Marthe la ménagère et de Marie l'auditrice, l'épouse doit avoir reçu elle-même à l'avance une formation avisée, qui en ait fait une femme instruite sans en avoir fait une femme pédante, autre peste du foyer, et pour cela elle ne doit pas avoir été tenue à l'écart des problèmes contemporains.