DE LA POSSIBILITE D UNE EDUCATION ADEQUATE DES FILLES
Mais de cette éducalion supérieure, les filles sont-elles susceptibles? est-il honnête qu'elles sachent tant de choses et n'est-ce pas s'exposer, en agissant ainsi, à provoquer un fâcheux déclassement des sexes?
L'exemple des précieuses ridicules comme M"' de Scudéry ou des pédantes égoïstes et raisonneuses comme M°' de Grignan ne doit pas être oublié.
Certes, il ne s'agit point ici de contredire à l'Espril-Saint et au bon sens qui ont tracé, il y a des siècles et pour l'éternité, ce portrait de la femme forte que Fénelon se plaisait à mettre sous les yeux de ses correspondantes;
« Son prix est comme celui de ce qui vient de loin et des extrémités de la terre, salumière ne s'éteint jamais pendant la nuit, sa main s'attache aux travaux rudes et ses doigts pren-
nent le fuseau. Elle ouvre sa bouche à la sagesse et une loi de douceur est sur sa langue : elle observe dans sa maison jusqu'aux traces de ses pas et elle ne mange jamais son pain sans occupation. »
Celte ménagère vigilante n'est pas devenue inutile; rien ne la remplacera jamais, comme personne ne remplacera le laboureur penché sur le sillon, le moissonneur qui va lier les gerbes. Mais la civilisation qui progresse, en môme temps qu'elle affine les êtres humains, fait plus complexes leurs occupations et leurs devoirs.
La femme d'aujourd'hui, que par ailleurs on n'a jamais autant rappelée à l'école ménagère, doit prendre de la vie religieuse, sociale et sentimentale, une conception, je ne dirai pas nouvelle, mais plus complète.
Une nouvelle éducation s'impose pour la femme, et puisqu'elle s'impose, il faut croire qu'elle est possible, pour peu que l'on veuille bien l'essayer.
d'où vient la légèreté des femmes ?
On afiirmo, il est vrai, parmi ceux qui semblent les fréquenter le plus, sinon les connaître le mieux, que les jeunes filles n'aiment point les conversations graves et suivies: rien ne saurait fixer ni même retenir lon^ftemps leur attention évaporée. Avec la légèreté du papillon, dont elles ont la grâce séduisante et le coloris charmeur, elles laissent courir leur esprit à fleur de pensée sans le faire pénétrer auxracinesdes principes, sans l'étendre jamais aux horizons des idées générales.
Elles vivent dans un monde qui leur paraît charmant, puisque ce monde est elles-mêmes. Mais ce monde est étroit, puisque c'est ellesmêmes, et elles n'en sortent point. Saventelles seulement qu'il en existe un autre, plusieurs autres? Faire son entrée dans le monde pour une jeune fille, c'est faire son entrée dîins quelques douzaines de salons, d'un ameu-
blement et d'une menlalilé de mode et de conventionjouer quelques morceaux de piano entendus partout et dont le bruit couvre pour elle le fracas réel des masses en marche ; c'est danser, c'est-à-direlourner sans avancer; c'est flirter, c'est-à-dire se donner la contrefaçon d'aimer ; c'est papoter, faute de savoir parler ; c'est grignoter les idées comme des biscuits et se faire une mentalité sans consistance, comme un tempérament sans robustesse; c'est jouer au tennis et se renvoyer toujours la même balle avec les mêmes mots ; image des jugements tous faits à l'avance que l'on promènera au gré des événements prévus aussi qui traverseront la vie.
Un moraliste ou seulement un causeur, à plus forte raison, un apôtre d'une idée quelconque qui aurait la prétention ou la naïveté de vouloir les arrêter, ne serait-ce qu'un instant, ne saurait obtenir d'elles, à supposer même qu'elles veuillent se montrer bonnes filles, la moindre persistante attention.
Dî L'ÉDUCATION SOCIALE DES FILLES 43