EN DINER DANS LE MONDE
Plusieurs fois en de ces dîners, où ne se disent pas dix phrases qui supporteraient la lecture, je me suis trouvé à table auprès de jeunes filles apparemment insouciantes, charmantes et nulles.
Elles portaient, avec toute la minutie de l'orthodoxie mondaine, la toilette servilement semblable à celle que l'on voyait partout, ce même jour; elles n'auraient sans doute pas
osé l'imaginer la veille et elles l'ont sans doute trouvée horrible le lendemain : elles avaient les cheveux noués, ou échafaudés, ou lissés^ ou rembourrés à la même fantaisie du jour. L'ébouriffure exagérée ou le placage trop collant des bandeaux n'arrivait point cependant à les enlaidir, de même que je pus m'apercevoir, au cours de causeries inattendues, que leur déplorable éducation n'était pas parvenue à les gâter complètement.
Et de même qu'à l'extérieur elles m'étaient apparues comme des jeunes filles exactement et lamentablement semblables à toutes les autres, je me suis convaincu avec raison, je crois, en les entendant, que beaucoup d'autres peuvent et doivent ressembler à l'intérieur à ce que celles-ci étaient vraiment, c'est-à-dire très supérieures, virtuellement, aux apparences.
Je m'étais assis près d'elles, tout d'abord sans enthousiasme, résigné seulement, par une condescendance assez peu brave aux usages reçus, à me cantonner dans les banalités
d'un papotage mondain, pour ne rien froisser de ces opinions banales et commodes qui sont les passe-partout de la conversation, à ne rien brusquer de ces malentendus sur lesquels est établie l'entente universelle.
Mes voisins d'en face, d'autres au bout de la table, faisaient de même, esquissant les mêmes gestes quasi rituels, essayant les mêmes compliments fades, effilant, pour les laisser tomber aussitôt, les mêmes traits. La conversation ne s'arrêtait à rien, effleurant seulement les sujets; et les jeunes filles, comme naturellement, suivaient ces sautillements de la causerie qui semblaient préluder aux prochaines danses.
Mais plus souvent queje ne l'aurais supposé, il m'est arrivé alors de surprendre, dans une question posée comme d'aventure, une curiosité plus avertie, mieux orientée, une émotion plus profonde, révélatrice inattendue d'une vie intérieure insoupçonnée, la supplication muette et exquise en sa timidité d'être prise au sérieux un instant. Et alors la conversation
s'engageait avec un charme sans égal sur les questions les plus hautes de religion, de morale, de psychologie, de sentiment.
Je sentais alors avec une émotion profonde moi-même et avec un ravissement auquel je ne résistais point qu'un jardin secret dont personne jusque-là n'avait été tenté de regarder, à travers les treillis, les fleurs avides de n'éclore pasenvain,s'ouvrait devant moi, m'embaumant déjà d'une multiplicité de parfums suaves.
Je constatais qu'un cœur ardent et généreux s'échappait de ces prisons de dentelles si inextricables parfois, toiles d'araignées transparentes et mortelles. Il me semblait qu'une gratitude heureuse prenait ces voisines éphémères d'une table mondaine d'être enfin écoutées sans balançoires mièvres et la source des confidences douces et troublantes coulait à mi-voix ; comme un isolement se faisait autour de nous parmi le cliquetis des cristaux, le miroitement des argenteries, mettant soudain une âme au repas.
J'ai dit troublantes, et certes, oui ; car ces confidences, qui parfois même s'attendrissaient derrière l'éventail, m'ont souvent ouvert l'abîme des maladresses dangereuses d'une éducation ou trop libre ou trop étroite, mal avisée toujours, mal adaptée aux inclinations, à la nature de ces jeunes filles ; l'abîme aussi d'un désœuvrement ennuyé, d'une lassitude morale, d'une impatience de changement, d'une curiosité ou trop vite satisfaite ou s'exacerbant par la contrainte des existences murées.
Je me souviens en particulier d'un soir où, félicitant ma voisine de table de sa majorité qui sonnait le lendemain, et des joies que je soupçonnais remplir son cœur, une longue doléance abandonnée et comme grosse de sanglots me répondit : Ah ! vous croyez les jeunes filles heureuses parce qu'elles n'ont aucun souci apparent! comme vous êtes loin de la vérité : la vérité est que nous n'avons pas le droit d'avoir des soucis et des peines ; personne ne nous prend au sérieux : chagrins de
poupées, dit-on, soucis d'enfants ; larmes de jeunes filles, ondées d'avril qui font plus frais le teint et les yeux plus limpides !
Nul ne soupçonne ce qui se passe dans un cœur de jeune fille, nul ne songe à y regarder comme si nous ne pensions pas, comme si nous ne sentions pas. Nos pères nous gâtent, mais comme d'éternelles enfants : nos mères s'effarouchent dès que nous faisons mine de les interroger, nos frères ne savent que nous taquiner. On attribue à des nerfs trop sensibles nos tristesses et nos peines. On nous rive aux futilités parce qu'on ne nous croit pas capables d'autre chose. Si nous voulons par hasard causer et soutenir ce que nous croyons être la justice et la vérité, on nous répond par une caresse injurieuse en disant que nous ne connaissons pas la vie.
Mais ce reproche, qui peut être aussi une vérité, n'a jamais incité personne à nous instruire de la vie, à nous mettre en mesure de la comprendre et d'y jouer un rôle effectif. A
quelles œuvres inlelligenles nous a-l-on fait collaborer intelligemment? J'entends, en effet, à des œuvres vivantes qui ne soient pas seulement prétexte à petites circulaires et à insignes plus ou moins sottement belliqueux?
dans quels milieux nouveaux et éducateurs nous a-t-on menées? Ce soir, que nous diton ? pour quoi comptons-nous? quel sujet assez enfantin cherche-t-on qu'on ne juge encore supérieur à notre faculté d'attention ?
C'est la première fois, ce soir, que j'exprime ces choses et que je trouve quelqu'un qui ne me réponde pas par un madrigal défraîchi. Mais voici que déjà le dessert s'achève; on va se lever de table, où il serait malséant de prendre le café commodément, et l'usage veut que nous allions papoter au salon, de riens, toujours de riens, tandis que vous allez passer au fumoir et vous y éterniser. Car vous ne savez vous-mêmes causer un peu librement qu'entre hommes et notre compagnie vous pèse. Quand vous reviendrez enfin au
salon, on dansera sans doute et il me faudra passer des bras de l'un dans les bras de l'autre, entendre de chacun les mêmes fadaises et s'il m'est permis de m'user ainsi à des phrases insignifiantes, il ne siérait pas que je m'attardasse à deviser plus sérieusementavec quelqu'un qui m'intéresserait ou que j'intéresserais. Cela ne se fait pas en France. Ah ! nous sommes plus d'uneà souffrir de cet état : qui donc nous en délivrera jamais ?
Et cette jeune fille était sincère en sasouffrance intime exposée sans rélicence, et dont l'expression aurait détonné singulièrement au milieu de ce repas, si, par hasard, un silence instantané s'était établi dans la salle; mais il n'était pas possible de douter qu'elle ne dît vrai et d'ailleurs la conclusion de sa conversation se vérifiait.
Un froufrou discret de robe du côté delà maîtresse de maison. ..chacunse levait, coupait la conversation, arrondissait exagérément le bras pour l'offrir aux dames et les conduire
au salon ; puis les hommes se retrouvaient au fumoir sans regret des causeries commencées, puisque ces causeries étaient quelconques et \ides.
Mais cette conversation interrompue pour moi-même me remettait en l'esprit les débuts du petit traité de Fénelon, sur l'Education des filles : « Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles ; la coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout. On suppose qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction... Pour les filles, dit-on, il ne faut pas qu'elles soient savantes, la curiosité les rend vaines et précieuses ; il suffit qu'elles sachent gouverner un jour leur ménage et obéir à leur mari sans raisonner. »
Fénelon avait un sens profond de la justice, c'était un chimérique : il était aussi enclin à prendre au sérieux même les rêveries extravagantes des pauvres femmes. Il est facile aux sceptiques de s'en moquer et d'en faire rire un public superficiel. Si l'aimable archevêque
de Cambrai revenait aujourd'hui, il trouverait sans doute encore qu'il y a dans l'éducation des filles « un grand vide » .
C'est un peu de ce vide que je voudrais essayer de combler.