‹ De l'égalité des races humainesChapitre 17 sur 78 · HUMAINS · texte numérisé non relu

HUMAINS

Nous connaissons bien maintenant les deux illustres

^ défenseurs du polygénisme que nous avons choisis, à

cause même de leur grand renom scientifique, comme les

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(1) Id. Ibidem, t. III, p. 393.

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interprètes les plus autorisés de ceux qui pensent devoir diviser l'humanité en plusieurs espèces* Pour leur rendre la complète indépendance de leurs arguments, nous prendrons successivement le genre de preuves dans lequel chacun, a semblé se mieux complaire. Broca insiste sur les preuves physiques, mais son émule incline surtout poi^r les preuves intellectuelles et morales.

a La véritable anthropologie, dit M. Pouchet, envisageant l'homme tout entier, ne doit pas négliger sa valeur psychique et psychologique ; quoique la cranioscopie ne soit, en fin de compte, qu'une appréciation détournée de celle-ci, on n'avait jamais pensé jusqu'à ses dernières années à mettre en avant le caractère purement intellectuel des races comme devant aider à leur classification. C'est pourtant un point de départ plus rationnel que de classer les hommes d'après le siège matériel de ces différences; et « Técole américaine », adoptant aujourd'hui complètement ces vues, a rétabli les variétés morales à leur véritable place comme dominant la craniologie et toutes les différences matérielles qu'on a observées et qui n'en sont que l'expression (1). »

Cette base de classification, si contraire à celles dont se sont servis la plupart des an thropologistes, pourrait faire croire que M. Pouchet accepte l'unité d'organisation physique parmi les hommes, et ne reconnaît des différences entre eux que dans les manifestations intellectuelles et morales. Mais avec cette habitude des formules invétérée chez les savants, il a conçu une règle dont les termes catégoriques ne le cèdent en rien, quant à la concision, aux plus beaux théorèmes de géométrie. « Deux organismes semblables supposent les puissances psychiques servies par eux, également semblables. » Aussi l'auteur de la Plu-

(1) Georges Pouchet, loco citato, p. 192.

ralité des races humaines semble-t-il croire qu'en démontrant les différences psychologiques des races, on démontre du même coup leur différence d'origine !

Comme on devait bien s'y attendre, il aborde la question religieuse, la corde sensible dont la seule vibration suffit pour faire trembler toutes les consciences et agiter toutes les passions. S'arrêtant à une vérité qui est devenue triviale à force d'être répétée, il rejette l'unité de l'esprit humain établie sur la prétendue croyance universelle en un être suprême. « L'idée de Dieu, dit-il, n'est pas universelle * comme on l'a cru longtemps et comme le croient encore « ceux qui n'hésitent pas à prouver l'existence de Dieu « par le consentement unanime de tous les peuples... A « côté des peuples de l'Asie, de l'Europe et de l'Amérique, « où les idées religieuses et la civilisation semblent s'être « développées simultanément quoique dans des directions « différentes, on trouve des peuples qui n'ont ni idées « religieuses, ni dieux,, ni religion. Trois vastes régions de œ la terre paraissent être restées jusqu'à notre époque « franches de croyances religieuses : c'est l'Afrique centrale, « l'Australie et les terres boréales. »

Je crois, malgré l'autorité de M. Pouchet, aujourd'hui professeur d'anatomie comparée au Muséum de Paris, que l'absence de croyances religieuses dans une race quelconque ne saurait avoir aucune importance dans la question de l'unité ou de la pluralité des espèces humaines. Mais à part l'insignifiance qu'a un tel fait dans le débat soulevé entre les monogénistes et les polygénistes, l'étude des religions forme une matière trop complexe et trop vague pour qu'on s'y appuie, à droite ou à gauche, dans la démonstration d'une thèse scientifique. Quelle que soit la lumière que semble y projeter les travaux remarquables d'un Burnoufj d'un Draper et d'autres savants qui s'en occupent depuis peu, elle reste encore imparfaite et con-

fuse. C'est que l'étude des civilisations primitives, qui peut seule l'éclairer par un groupement intelligent de faits habilement comparés, compte à peine un demi-siècle d'existence et tâtonne aujourd'hui encore dans les difficultés de ses investigations.

Mais il y a un fait indiscutable qu'on peut reconnaître sans que l'on veuille se ranger pour ou contre les unitaires. Partout où Ton rencontre un homme, il montre toujours une aptitude positive à se représenter les choses absentes, par l'impulsion des causes les plus diverses. Se représenter les choses absentes et les garder tellement bien en face de l'esprit, qu'on semble vivre avec elles dans un monde à part, c'est abstraire. C'est la faculté de voir dans les objets non seulement la matière tangible, mais encore la forme impalpable qui reste incrustée dans l'esprit et qu'on peut évoquer par une incitation quelconque. Cette faculté ne peut être refusée à certains hommes puisque bien des philosophes, et les polygénistes même, l'accordent aux animaux, bien inférieurs à l'homme. Ce point admis, comment supposer, comment comprendre que tous les hommes ne soient pas aptes à imaginer une religion quelconque, qu'on l'appelle fétichisme, totémisme, idolâtrie ou déisme? Tous ceux qui ont étudié la marche du développement religieux, qui semble être une phase naturelle de l'esprit humain, ont remarqué combien elle varie de formes dans ses manifestations. Cependant quelle que soit la liturgie, grossière ou délicate, quelle que soit la croyance, absurde ou rationnelle, on y devine toujours le même mobile.

Un exemple entre mille. On sait que les Veddahs forment une de ces populations noires du Ceylan que l'on regarde, à tort ou à raison, comme de vrais sauvages. Des savants éminents avaient longtemps soutenu que ces gens n'ont aucune religion. Pourtant Belley raconte le fait

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suivant constaté parmi eux. Une flèche est plantée droit dans le sol, et le Veddah en fait lentement le tour, en dansant et en chantant cette invocation d'un rythme presque musical :

Ma mîya, ma miy, ma deyâ,

Topang Koyièhetti mittiganyandâh!.*.

« Ami qui m'as fui, ami qui m'as fui, mon dieu, « Eu quels lieux vas-tu errant? »

<c Cette invocation, continue l'intelligent ethnographe, semble être en usage dès que l'intervention des esprits protecteurs est réclamée dans les maladies, dans les préliminaires de la chasse, etc. Parfois, ils préparent de la nourriture et la placent dans le lit d'une rivière à sec, ou quelque autre lieu retiré, puis ils appellent leurs ancêtres morts par leur nom : %. Venez et prenez part à ceci. Donnez^nous la subsistance comme vous nous la donniez dans l'autre viel Venez! où que vous soyez, sur un arbre, sur un rocher, dans la forêt, venez! » Puis ils dansent autour de l'offrande, moitié chantant, moitié criant l'invocation (1). »

Avant les belles études des Tylor, des John Lubboçk, des Herbert Spencer, des Girard de Rialle, on pourrait dire que ce même Veddah, répondant négativement à un voyageur qui lui demande s'il existe un Dieu, est un homme dont l'esprit grossier est incapable de s'élever à pf une conception religieuse. Mais personne n'ignore aujour-

d'hui qu'une des formes primitives les plus générales de la religion a été le culte des ancêtres. Le sauvage Veddah y est parvenu tout naturellement, car ceux qui ne sont plus vivent encore dans son esprit. Son culte en vaut bien un autre. Pour ma part, je le trouve plus touchant,

(1) Belley in Ethnoîogioaî Society of London's Rev*

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plus pénétré de poétique tristesse et de tendre effusion que bien des cérémonies liturgiques, qui exciteraient souvent l'hilarité, n'était le respect humain, n'était surtout cette délicate convenance que Ton doit garder devant tout acte de foi. Aussi M. G. Pouchet ne s'arrête pas sur la seule question religieuse, qu'il a d'ailleurs développée avec complaisance, réunissant autour de sa thèse mille petits faits qui ont été trop souvent réfutés ou sont trop controversés pour qu'il soit utile de les remettre en discussion.

De la religion il faut passer à la morale.

Sans aucune réserve, le savant écrivain aborde ce terrain avec des affirmations bien téméraires, malgré l'assurance avec laquelle elles sont énoncées. « L'inégalité morale des races, dit-il, est désormais un fait acquis ainsi que l'a prouvé M. Renan; sous le rapport moral, plus encore que sous le rapport physique, les unes diffèrent des autres dans des limites infranchissables, qui font de chaque race, autant d'entités distinctes : différences -profondes et immuables, qui suffiraient à elles seules pour fonder des classifications bien définies et parfaitement limitées. Quand on considère l'humanité à ce point de vue, un curieux spectacle frappe les yeux*; les mêmes montagnes, les mêmes fleuves qui séparent les races d'hommes, réparent aussi leurs diverses religions. Armés du sabre ou des armes plus pacifiques de la persuasion, les disciples de toutes les croyances se sont toujours arrêtés devant certaines limites qu'il ne leur a pas été donné de franchir. Le Sémite, lui, comprend Dieu grand, très grand, et c'est tout ; nous, nous ne sommes pas capables de saisir ainsi l'idée de Dieu; le monothéisme pur, né en Orient, n'a conquis l'Occident et les races iraniennes (indo-persanes) qu'en se transformant au gré de celles-ci. La race qui florissait à Athènes et à Rome n'a accepté le christia-

nisme qu'en le dépouillant de son caractère originel (4). *> En suivant avec attention le développement des idées de M. G. Pouchet, on sent bien que tout en s'émancipant du dogmatisme théologique, il confond involontairement les aptitudes morales des races avec leur système religieux; c'est une méthode d'autant plus fausse que la morale, telle qu'on la conçoit à notre époque de libre pensée et de positivisme, ne relève aucunement de la religion et n'a avec elle aucune solidarité. Mais est -il vrai que certaines races, par leur constitution organique, soient plus aptes ou mieux disposées que d autres à concevoir certaine idée religieuse? Rien n'est plus controversable qu'une telle affirmation.

Sans aller bien loin, tous les érudits reconnaissent aujourd'hui que le monothéisme n'est pas plus naturel aux Orientaux qu'aux races occidentales. M. Jules Baissac (2) de même que M. Jules Soury (3) ont démontré que les Sémites n'ont pas toujours compris Dieu si grand que le dit notre auteur. Le peuple hébreu, lui-même, a passé par l'idolâtrie et les cultes des dieux chthoniens, a^ant de transformer son Javeh en ce dieu fulminant aue Moïse ne pouvait regarder face à face et qui nous éblouit encoi'e dans la poésie dlsaïe.

Il faut bien l'avouer. Cette catégorie d'arguments offre bien peu d'avantage s à ceux qui défendent la thèse du polygénisme. Aussi est-ce pourquoi Broca^plus avisé, ne les a jamais employé >, encore qu'il réunît à un degré supérieur toute la souplesse d esprit et l'habileté de diaclectique qui en rendem le maniement accessible. Que M. Georges Pouchet se soit montré très faible dans toute

(1) Georges Pouchet, loco oitato, p. 110

(2) Jules Baissac, Les origines de la religion.

(3) Jules Soury, Etudes historiques sur les religions, etc. Comparez aussi Ewald : Gesehicthe des Volkes Israël.

son argumentation, rien de plus évident. La science Ja plus profonde, l'intelligence la plus vive, et l'érudition la plus large ne suffisent pas pour faire la* preuve d'une théorie dont les bases ne reposent sur aucune réalité* Sans doute, en prenant ia piume pour buriner ces deux cents pages remarquables, où il a déployé toutes ses ressources d'écrivain et tout son zèle de savant, afin d'établir la pluralité des races humaines, il croyait travailler à une œuvre de la première importance. Il le faut bien; car par la forme même de ses protestations, il trahit l'effort qu'a dû faire sa conscience d'homme, pour rester à la hauteur où la science doit, selon lui, planer. « Le savant, dit-il, doit se débarrasser, dut-il en coûter à l'homme, des sentiments infiniment honorables d'égalité et de confraternité qu'un noble cœur doit ressentir pour tous les hommes, quelle que soit leur origine, quelle que soit leur couleur. De tels instincts honorent celui qu'ils animent; mais ils ne peuvent que nuire à la science, quand ils interviennent.

J'admire ce dévouement à la science qui aide le savant auteur à refouler au fond de son cœur toutes les impulsions généreuses que le vulgaire appelle la voix de la nature, pour ne contempler que la déesse imperturbable que les anciens Égyptiens vénéraient sous le nom de Tauth. J'adore cet héroïsme. Mais ne faudrait-il pas voir dans les paroles de M. G. Pouchet une absence regrettable de toute idée philosophique? Comment peut-il trouver honorables et nobles des sentiments si contraires à la vérité que le savant doive s'en débarrasser? Depuis quand le beau et le bien sont-ils devenus opposés au vrai ? On verra par la conclusion de M. Pouchet le résultat négatif que cette déviation de toute saine notion philosophique a tiré de la science. Mais nous allons aborder un polygéniste autrement habile, autrement intransigeant, je veux nommer l'éminent Broca.

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