ÉTUDES SUR LES DIFFÉRENCES PHYSIQUES DES MÊMES GROUPES
Comme je l'ai déjà exposé, le mobile principal qui dirigea l'attention de l'illustre fondateur de la Société d'anthropologie vers les études auxquelles il a consacré la majeure partie de son existence, est la question si souvent débattue, mais jamais résolue de 3a distinction de l'espèce. Aussi, dans ces savants plaidoyers du polygéniste, où il a fait preuve, d'une si vigoureuse intelligence et qui lui ont valu une si grande autorité, tant parmi ses collègues que dans le monde entier, tourne -t-il toujours autour de ce point qu'il étudie sous toutes les faces, dans toutes les circonstances, s'y intéressant par-dessus tout.
On peut dire que la controverse sur le monogénisme et le polygénisme n'est qu'accidentelle dans toutes ces bril- %: lantes discussions dont nous allons nous occuper. Je ne
pourrai d'ailleurs m'y arrêter que d'une manière succincte. Il y a une impossibilité patente d'examiner chacune des nombreuses et savantes questions qu'elle soulève, sans nuire aux proportions modestes et raisonnables que doit garder cet ouvrage.
a Si l'on ne consultait que l'observation, dit Broca, elle répondrait que le lévrier et le terre-neuve, animaux de même espèce» d'après la doctrine classique, se ressemblent moins que le cheval et Thémione, animaux d'espèces différentes; et le raisonnement, à son tour, interrogeant tous f les témoignages, comparant les mœurs, les langues, les
religions, s'appuyant sur l'histoire, sur la chronologie, sur la géographie, étudiant la répartition des hommes et des autres animaux à la surface du globe, interrogeant enfin l'anatomie, la physiologie et l'hygiène, le raisonnement, dis*-je, ne conduirait certainement pas à admettre que
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l'ours blanc et le kanguroo viennent de la Mésopotamie et que le Hottentot, le Celte, le Nègre et le Tartare, le Patagon et le Papou descendent du même père. C'est donc un article de foi et non de science. Introduit dans la science, cet élément n'est plus qu'une des hypothèses que l'on peut faire sur les origines de l'animalité, et c'est la moins satisfaisante, la moins scientifique de toutes, car, après avoir imposé à la raison de grands sacrifices, elle n'a même pas l'avantage de fournir la moindre donnée sur la distinction de l'espèce. »
Ce passage, que j'ai détaché de la première partie des Mémoires sur Vhybriditê de Broca, explique admirablement l'intention avec laquelle il met en œuvre tous les arguments, pour prouver que les hommes ne forment pas une seule et même espèce. D'après la définition classique qu'il rappelle lui-même : « L'espèce est l'ensemble des individus qui descendent en droite ligne et sans mélange d'un couple unique et primordial. » Si l'on pouvait prouver que tous les hommes ne sont pas de la même origine, ce serait du même coup démontrer l'inconsistance de la doctrine orthodoxe, au point de vue scientifique. Mais on peut bien se le demander. Le problème des origines de l'homme comme une foule d'autres choses qui tombent sous notre jugement, sera-t-il jamais nettement résolu? Saurons-nous jamais le dernier mot sur la force initiale qui a présidé à la formation des êtres, tels que nous les voyons ou tels qu'ils deviennent à l'aide d'une puissance interne développée par le jeu de l'évolution?
Nul ne peut répondre avec certitude.
En supposant que la solution en doive être trouvée un jour, on ne peut rien affirmer dans la phase actuelle de la science. Toutes les fois qu'il s'agira d'aller au fond des choses, de remonter à la source primordiale des faits et des connaissances humaines, il faudra donc toujours.
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avant d'aborder une hypothèse, quelque belle que nous la trouvions, se rappeler les paroles de Pline, à propos des causes premières : Latent in majestate mundi. Cependant
il est permis de se mettre sur les traces d'une investigation et tenter de reculer, si c'est possible, les bornes de l'inconnu, surtout quand l'investigateur est un Broca. L'essentiel est de garder son indépendance d'esprit, afin de n'admettre aucun prestige autre que celui de la vérité.
A la question : tous les hommes sont-ils de la même espèce? Notre auteur suppose le raisonnement suivant de l'école unitaire qui répond par l'affirmative : « Tous les types humains peuvent en se mariant donner des produits indéfiniment féconds, donc ils proviennent d'une souche commune. » C'est le contraire qu'il s'efforcera de prouver.
Le savant Broca commence par affirmer un fait que ni l'histoire ni la science n'ont aucunement prouvé. Tous les artistes égyptiens, avance-t-il, ont rendu les caractères du type éthiopien « avec cette tête laineuse, étroite, prognathe, ce front fuyant, ce nez épaté, ces dents obliques, ce*s lèvres saillantes et même, chose remarquable, cet angle facial aigu, compris entre 65 et 70 degrés, dont la signification zoologique n'a été reconnue que depuis la fin du dernier siècle. »
Il n'y a pourtant pas un seul ethnologiste qui ignore aujourd'hui que les Ethiopiens, quoique noirs, ont d'aussi belles formes que les races blanches. C'est à ce "point que la plupart des écrivains les ont longtemps groupés dans la division des peuples du type caucasien. Un homme de la compétence du professeur Broca aura-t-il pu ignorer ce que tout le monde savait autour de lui? M 'est-ce pas dans le but de tirer plus tard de cette affirmation un argument favorable à sa thèse, qu'il a mieux aimé se fier ici à la parole de Morton, en négligeant les vraies sources d'informations ? C'est d'autant plus incompréhensible que les
peintures égyptiennes même dont parle le célèbre polygéniste ne font rien moins que consolider son affirmation (1).
Mais il est temps d'aborder les principales argumentations des polygénistes à la tête desquels lutte l'éminent anthropologiste. Il faut, avant tout, se rappeler que je n'attache aucune importance à ce que les hommes soient placés dans une seule espèce ou qu'on les sépare en espèces différentes. S'il m'arrive de réfuter une opinion quelconque, je ne le.fais que lorsque ma thèse en est contrariée, au détriment de la vérité que je m'efforce d'établir. De plus, il se fait ainsi une démonstration graduelle de l'insuffisance de cette science orgueilleuse, mais imparfaite, dont s'autorisent tant d'écrivains, qui parlent continuellement des races inférieures, encore qu'ils soient impuissants à démêler les plus simples contradictions que soulève chaque partie des propositions qu'ils établissent.
« La nature de notre travail, dit Broca, nous dispense
* de suivre minutieusement, dans les diverses races, toutes « les modifications du crâne, de la face, du tronc et des « membres. Nous nous bornerons donc à comparer, dans « un parraJlèîe incomplet et rapide, les hommes apparte- « nant au type dit Caucasique avec ceux qui se rattachent
* au type dit Éthiopien. » On ne peut que rendre hommage à l'adresse et à la sagacité avec lesquelles la thèse est présentée. En effet, pour comparer les races entre elles et étudier l'importance des variétés qui surgissent autour d'un type donné, aucun naturaliste, soit en botanique, soit en zoologie, ne se serait avisé de choisir dans la série
(1) Voyez, dans l'Hist. ano. de VOrient, de Fr. Lenormant, tome I, page 111» la gravure représentant les quatre races humaines admises par les anciens Égyptiens, d'après les peintures du tombeau du roi Séti Ier à Thèbes. On constatera avec étonnement que le nahasiou ou nègre africain est loin de répondre à la description que le savant Broca en donne. Ou il n'avait jamais vu cette peinture égyptienne dont il parle de confiance, ou il a été aveuglé par sa thèse.
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à examiner les variétés qui sont aux deux extrémités de l'espèce, en négligeant les intermédiaires, qui aident à suivre la déviation du type commun dans un sens ou. dans Fautre. C'est pourtant ce que font les polygénistes avec une parfaite sécurité de conscience* C'est que la différence qui existe entre un blond Germain et un noir Soudanien est si frappante, à la seule vue du visage blanc rosé de l'un et noir violacé de l'autre, qu'on ne peut croire à une organisation semblable des deux êtres, si on ne connaît pas le mulâtre et toutes les autres variétés qui le font tourner
|à au noir ou au blanc. Aussi le fait de la variété de colo-
ration de la peau dans les races humaines, si suradondamment expliqué par Prichard, qui démontre la relation qu'elle présente avec les différences de la température atmosphérique, revient-il en tête des arguments du savant professeur.
« Parmi les caractères anatomiques qui distinguent l'Éthiopien du Caucasien, je choisirai, d'abord, dit-il, sinon le plus grave, du moins le plus apparent, la couleur de la peau. » Il passe alors en revue les principaux peuples de la terre et tâche de prouver que sous les mêmes latitudes géographiques, on rencontre des hommes blancs, bruns ou noirs, selon que l'on passe de l'Europe en Amérique ou en Afrique. Mais il vaut mieux citer textuellement sa conclusion. « Récapitulons maintenant les résultats que nous avons obtenus, dit-il, dans cette promenade du Nord au Sud, sur le rivage occidental des deux Amériques, Nous
jpf ayons rencontré successivement dans l'Amérique russe, sous la latitude de la Norwège, une race d'un jaune brun mêlé de rouge; sous la latitude de l'Angleterre, une race parfaitement blanche, sous celle de l'Espagne et de l'Algérie une race noire; de là jusqu'à Féquateur, dans le Mexique et l'Amérique centrale, sous la latitude de la Guinée et du Soudan des races simplement brunes, incom-
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parablement plus claires que la précédente ; de l'équateur à la Terre de feu, des races toujours brunes, mais dont la couleur s'éclaircit de plus en plus ; en Patagonie enfin, sous un ciel rigoureux, une ou plusieurs races noirâtres ou entièrement noires. — Et nous avons laissé de côté, je 3e répète, les neuf dixièmes de r Amérique. Que pourrionsnous ajouter au tableau? »
Vraiment, je ne puis cesser d'admirer le talent avec lequel Broca présente ses preuves, et je suis convaincu qu'il ferait un avocat hors ligne si, au lieu de commencer à faire de la physiologie, il avait songé plutôt à la science des Demolombe et des Bonnier. Avec quelle habileté fait-il miroiter à nos yeux la générosité dont il use, en laissant de côté les neuf dixièmes de l'Amérique ? C'est pourtant dans ces parties négligées qu'il aurait rencontré les plus grandes difficultés pour son argumentation. Mais quoi qu'il en ait dit et malgré sa conviction sincère ou non, il n'aurait qu'à réfléchir un instant pour reconnaître que si en Amérique, sous les mêmes parallèles, on ne rencontre pas des races de même nuance que celles de l'Europe ou de l'Afrique, les gradations suivent une marche dont l'uniformité prouve une relation hautement caractéristique.
A ce premier examen, pour ainsi dire, brut des faits constatés, il faudrait ajouter les circonstances météorologiques et la différence de courbes qui existe entre les lignes isothermes et les parallèles géographiques, différence résultant des accidents topographiques, tels que l'altitude de certains lieux au-dessus du niveau de la mer, leur proximité des côtes et la constitution géologique du terrain dont la végétion influe plus ou moins sur l'atmosphère ambiante. Les courants marins y exercent aussi une influence positive.
Le grand courant équatorial donne naissance au Guîfstream qui traverse l'Atlantique à la hauteur du Sénégal, remonte vers Terre-Neuve, puis quitte les côtes améri-
caines pour aller se perdre dans les régions polaires de la Scandinavie. Ces différents facteurs, dont les forces combinées ou neutralisées rendent si difficile la connaissance précise de leur résultat, agissent dans un sens ou dans l'autre, avec des influences fort variées. — Ainsi, Ton constate souvent dans J 'intérieur de la Californie, qui est assez éloignée de l'équateur, que le thermomètre monte à l'ombre jusqu'à 48 degrés centigrades. C'est une des plus hautes températures qu'on ait pu observer sur le globe. Il faut aussi dire que, par l'effet des brises du matin ou du soir, le thermomètre descend parfois jusqu'à 25 et 22 degrés (1). — Sur la côte de Glenarn, dans le nord-est de l'Irlande, il se constate des faits tout aussi curieux: « Il y gèle à peine en hiver, et cependant les chaleurs de l'été ne suffisent pas pour mûrir le raisin. » D'autre part : « Les mares et les petits lacs des îles Feroë ne se couvrent pas / 1 de glace pendant l'hiver, malgré leur latitude de 67*...* En Angleterre, sur les côtes du Devonshire, les myrthes, le camélia japonica, la fuchsia cpccinea et le bodleya globosa passent l'hiver, sans abri, en pleine terre. A Salcombe, les hivers sont tellement doux qu'on y a vu des orangers en espalier, portant du fruit et à peine abrités par le moyen des estères (2).
Le professeur Broca ne pouvait ignorer ces détails et une foule d'autres qu'on ne saurait négliger dans une étude des influences climatologiques, pour ne s'arrêter qu'à la comparaison des parallèles géographiques. Aussi fût-il obligé d'en parler. Mais au lieu de dire l'application qu'il a essayé d'en faire, il s'est contenté d'adresser une objurgation directe à l'esprit aveugle des unitaires. C'est un mouvement adroit pour celui qui est pris et emporté dans un
(1) Voir Simonin, Revue des Deux-Mondes, avril 1861. {2\ Alex, de Humboldt, Asie centrale, t. III, p. 147-148.
engrenage où il tourne sans fin, impuissant â se maintenir en équilibre. En mécanique, cela s'appelle fuir par la tangente.
Il est inutile de suivre le savant anthropologiste en Afrique où sa promenade n'est pas plus fructueuse qu'en Amérique. Déjà M. Elisée Reclus a abordé l'Afrique, dans le savant ouvrage qu'il publie actuellement sur la Géographie universelle et qui est le compendium de toutes les connaissances géographiques acquises jusqu'à nos jours. A propos de la température du continent noir, on peut consulter, pour l'étude des lignes isothermes, la carte publiée par Féminent géographe (1). Il sera facile d'y voir combien ces lignes suivent des courbes, capricieuses, et combien profondément on se tromperait, si on ne voulait suivre que les parallèles géographiques pour se faire une juste idée du climat africain. On n'a qu'à bien étudier les isothermes pour se rendre compte de la distribution des divers groupes ethniques qui se partagent la terre d'Afrique. Leur diversité de coloration est plutôt un argument certainement contraire à la thèse des poiygénistes.
Cette coïncidence de la couleur plus ou moins foncée de certaines races humaines avec la chaleur plus ou moins intense du climat est un fait qui saute aux yeux. Aussi, dès la plus haute antiquité, les hommes les plus compétents l'ont-ils reconnue et signalée. On connaît ces vers d'Ovide :
Sanguine tum oredunt in oorpora summa vocato JE ùhiopum populos nigrwm traxisse colorem*
Broca les rappelle en faisant finement remarquer que Leucat les cite mal. Preuve que notre savant auteur n'oublie rien, pas même le texte des Métamorphoses. Mais
(1) Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, 54e série, p. 16.
Ovide n'a fait que répéter une opinion qui était celle de tous les anciens. Le mot Éthiopien même (en grec, AîQfo-f , de atOeiv brûler, et &\>, visage), qui est déjà employé par Homère, en dit plus que tout le reste. Longtemps avant Ovide, on rencontre la même idée exprimée dans un ancien tragique grec, qui vivait au IVe siècle avant Jésus-Christ. C'est Théodecte de Phasélis. Strabon (1) rapporte de lui les vers suivants :
Otç «YxtTsppaw vjAtoç ScopTjXaTwv cxotsivov avOoç H-e/pcrtce Atyvuoç etç ffwfAar avSpwv xat <juvé<7Tp£^£v xotxaç (xopïpaiç avau^Towt cuvr/féaç Trupo;.
« Ceu# dowf le soleil brûlant s'approche trop dans sa course, sont revêtus d'une couleur de suie et leurs cheveux s'entortillent, gonflés et desséchés par la chaleur. » !f !>; Je sais que les polygénistes s'empresseront de répondre
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que cette croyance n'emprunte aucun caractère de certiv, , tude à l'ancienneté de son existence. Ils auront droit d'ar-
guer que la science au nom de laquelle ils prétendent parler était dans sa première enfance, au temps où cette j^' -lée commença de se vulgariser comme une juste inter-
prétation de la réalité. Ils demanderont qu'elle soit appuyée d'autorités autrement compétentes. Peut-être refuseront-ils même que ces autorités soient choisies parmi lés partisans du monogénisme. Ce serait déjà bjen des exigences.
D'autres pourraient aussi avoir la velléité de contester
au poiygénisme le privilège exclusif de considérer ses
adeptes comme les seuls aptes à comprendre et mani-
||t fester la vérité. Mais que penserait-on si les polygénistes
les plus autorisés reconnaissaient aussi l'influence du cli-
(1) Strabon, Livre XV, chap. î.
DES BACES HUMAINES. 75
mat sur la différenciation des races humaines et même des autres animaux et des végétaux ? Ne faudrait-il pas avouer que la loi admise par Pricbard et toute l'école unitaire, est appuyée par le consentement universel dont la poids est si improtant dans la recherche des caractères de la certitude? Citons pourt^^atJSQrexau'on peut considérer à bon droit comme le créateur de la doctrine polygé* nique.
^Transportons-nous, dit-il, sur le sol aride et brûlant de la Guinée et de l'Ethiopie et voyons perpétuellement le soleil verser des flots d'une vive lumière qui noircit, dessèche et charbonne, pour ainsi dire, les animaux et les / plantes exposés à ses brûlants rayons. Les cheveux se \ crispent, se contournent par la dessiccation sur la tête du ! nègre; sa peau exsude une huile noire qui salit le linge; le chien, perdant ses poils, ainsi que les mandrils et les j babouins, ne montre plus qu'une peau tannée et violâtre \ comme le museau de ces singes. Le chat, le bœuf, le lapin noircissent, le mouton abandonne sa laine fine et blanche pour se hérisser de poils fauves et rudes. La poule se couvre de plumes d'un noir foncé ; ainsi, à Mosambique, il y a des poules nègres, dont la chaire est noire.
<t Une teinte sombre remplit toutes les créatures ; le feuillage des herbes, au lieu de cette verdure tendre et gaie de nos climats, devient livide et acre ; les plantes sont pe- / tites, ligneuses, tordues et rapetissées par la sécheresse, / et leur bois acquiert de la solidité, des nuances fauves et / obscures comme l'ébène, les aspalathus, les sideroxylons, \ les clêrodendrons, espèces de bois nègres. Il n'y a point ( d'herbes tendres mais des tiges coriaces, solides ; les fruits se cachent souvent, comme les cocos, dans des coques ligneuses et brunes. Presque toutes les fleurs se peignent de couleurs foncées et vives ou bien violettes, plombées ou d'un rouge noir comme du sang desséché. Les feuilles
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même portent des tâches noires, comme les noires tiges et le sombre feuillage des capsicum, des cestrum, des strychnos, des solarium, des apocynum, etc., qui décèlent des plantes acres, vénéneuses, stupéfiantes, tant leurs principes sont exaltés, portés au dernier degré de coction et de maturité par l'ardent soleil et la lumière du climat africain (1). »
En lisant cette description, où le style du naturaliste s'empreint d'un coloris vraiment superbe, on sent je ne sais quel vague souvenir du * Paradis perdu » de Miiton. Cette lecture fait en effet penser au poëte qui, avec une énergie de touche, une élévation de style où perce le fanatisme presbytérien et révolutionnaire, décrit ainsi les régions infernales ;
Régions of sorrow, doleful shades, where peace And rest can never dwel, hope never cornes That cornes to ail, but torture without end Still urges, and a fïery déluge, fed With ever-burning sulphur inconsumed (2).
Mais ne demandons pas si ce tableau n'est pas trop chargé ; si on n'y sent pas trop cette littérature quelque peu guindée qui caractérise la fin du XVIIIe siècle. Il vaut mieux s'arrêter sur la partie de cette description, où le savant écrivain parle de cette huile noire qu'exsude la peau de* l'Africain. Il n'y a rien de moins exact que ces termes souvent employés de peau huileuse des noirs. L'épiderme de cette catégorie de l'espèce humaine n'a rien de particulier qui puisse justifier cette expression dont je ne puis rapporter l'origine qu'à une simple métaphore.
(1) Virey, Histoire du genre humain.
(2) Régions de chagrin, triste obscurité où ïa paix et le repos ne peuvent jamais demeurer, l'espérance jamais venir, elle qui vient à tous; mais où se déroulent une torture sans fin et un déluge de feu nourri par un souffre qui brûle éternellement, sans se consumer. — Milton, The Paradise lost> Book I, V. 65-69.
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La couleur du nègre provient d'une couche de pigment qui se trouve disposée en fines granulations dans les cellules épithéliaies du réseau de Malpighi, en contact immédiat avec le derme. On sait que ce réseau muqueux a une autre couche où les cellules sont sans noyaux ou à noyaux sans granulations pigmentaîres ; après celle-ci vient la couche cornée ou épidermique, formée de cellules lamelleuses minces, très adhérentes entre elles, généralement sans noyaux (Ch. Robin) (1) ou laissant apercevoir des traces de noyaux par la réaction de l'acide acétique (Leydig) (2). Le pigment colorant est lui-même composé d'une substance organique qui est la mélanine. Cette substance ne se dissout qu'à chaud dans la potasse pure, en dégageant de l'ammoniaque; l'acide chlorhydrique Fen précipite en flocons qui, à leur tour, se dissolvent à froid dans la potasse. Nul autre agent ne la dissout. On peut donc se demander comment elle a pu colorer cette prétendue huile noire qu'exsude la peau du nègre. Y a-t-il dans l'organisme de l'Éthiopien un laboratoire spécial où la potasse pure se trouve en quantité et énergie suffisantes pour opérer cette dissolution de la mélanine, laquelle, jointe à un flux merveilleux de matières sébacées, composerait cette huile dont parle Virey? Mais la mélanine dont la composition chimique est très peu stable, comme toutes les substances organiques, se conserverait-elle alors assez invariable dans les cellules épithéliaies pour donner à la peau du noir cette coloration remarquable, qui ne pâlit que dans les cas morbides, dans les grandes émotions, ou par suite d'un séjour trop prolongé dans les climats froids et humides ?
Il est certain que Virey, en s'exprimant comme nous Pa-
(1) Mot. de Médecine de : jLittré et Ch.JRobia ,13*édit. //
(2) Franz Leydig, Ànatomie comparée de i'komme^eTdes animait», '
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vons vu, n'a fait que se conformer à une idée vulgaire dont les savants négligent de vérifier la véracité. Mais on ne sera pas moins surpris de rencontrer le même fait cité comme une preuve de la différence anatomo-physiologïque qui distingue l'Ethiopien du Caucasien.
On pourrait s'arrêter à Virey, dont le témoignage suffit pour démontrer qu'un des plus remarquables adversaires du monogénisme ne refuse pas de reconnaître la corrélation qu'il y a entre le climat et la couleur des animaux qui l'habitent. Cependant, afin que les polygénistes n'aient rien à répliquer, nous devons leur présenter un autre collègue (1) dont l'autorité est incontestable. « Aux îles Mariannes, dit Jacquinot, nous eûmes un exemple frappant de Faction du soleil sur l'espèce humaine, relativement à la couleur. Des habitants, des îles Sandwich, hommes, femmes et enfants, avaient été pris par un corsaire américain ; ils étaient devenus si bruns que nous avions de la peine à les reconnaître pour appartenir à la race jaune.
« Nous avons vu nous-même, dans Farchipel indien, les Chinois bateliers, pêcheurs, beaucoup plus bruns que les Chinois marchands, restant constamment dans leurs boutiques. Nous avons déjà vu qu'il y a des hommes à peau noire dans les races caucasiques et mongoles; et une preuve que cette influence solaire se fait sentir partout, c'est que nous avons observé nous-même que la peau de certains Océaniens était d'un noir plus foncé, plus bleuâtre, surtout à la face externe des membres, tandis que Uelle des femmes était au contraire d'un noir roux (2). »
(1) C'est par erreur que le Dr Topinard parle de Jacquinot comme ayant adopté les trois races de ïa classification unitaire de Cuvier, Ce naturaliste, en reconnaissant trois races différentes, donnait au mot race le même sens que M. Georges Poucheti
(2) Jacquinot, Zoologie^ t. II, p. 18.
On pourrait citer des centaines d'auteurs qui pensent et s'expriment comme les deux savants polygénistes, mais à quoi bon! Ceux qui discutent ne sont- pas moins éclairés sur ce fait; et il faudrait une naïveté bien rare pour peser chaque expression comme le reflet sincère de la conviction de celui qui l'émet. Nous ne pouvons pourtant en finir avec cette question de l'influence des milieux sur la coloration de la peau, sans citer l'opinion de l'un des anthropologistes les plus compétents et qui tient actuellement la même position qu'avait acquise Broca parmi ses collègues, Je veux nommer M. Topinard. a Les variations individuelles, à coup sûr, dépendent en partie du milieu et de la santé, dit-il ; M. Broca lui-même l'admet pour certaines différences entre les sexes ; une statistique de Quetelet sur les enfants sains et malades le prouve.
« L'accroissement de la matière pigmentaire s'expliquerait par là aisément. Le système cutané, excité par le contact de l'air, de la chaleur et de la lumière, fonctionne davantage, son appareil glandulaire secrète davantage et la matière noire se dépose en plus grande abondance dans les jeunes cellules sous-épidermiques. De là, et peutêtre par action réflexe sur les capsules surénales ou le foie, l'hypersécrétion se propagerait à tout Forganisme et partout la matière colorante dérivant du sang, de la matière biliaire, ou d'ailleurs, augmenterait. — Des particularités propres à chaque race feraient que Tune deviendrait franchement noire, l'autre jaunâtre ou olivâtre ou rougeâtre. Une des objections tomberait ainsi : pourquoi les parties exposées à l'air ne sont-elles pas les seules noires? Le phénomène inverse, un défaut d'excitation, produirait au contraire la décoloration, c'est-à-dire une sorte d'anémie comme chez les mineurs. Les Antisiens blancs du Pérou, dit d'Orbigny, habitent au pied de rochers à pic, sous des arbres gigantesques dont les branches forment
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un vaste berceau impénétrable aux rayons du soleil, où régnent une atmosphère humide et une végétation luxuriante; leurs cinq tribus y vivent plongées dans l'obscurité et sont plus claires de teint que les Maxos du voisinage, dans les plaines découvertes, et les Aimaras sur des plateaux élevés (1). »
On peut dire maintenant que cette question de l'influence du climat sur la coloration des différentes races humaines est vidée. La conclusion en est favorable à la théorie de l'unité de l'espèce humaine. Maïs en est-il ainsi de l'explication qu'on voudrait avoir sur les variétés de la chevelure? Il est certain qu'on se trouve ici en face d'un phénomène beaucoup plus complexe. Cependant, quoi qu'on en puisse prétendre, la considération du système pileux serait une base de classification de beaucoup moins sérieuse que celle de la couleur, encore insuffisante que soit cette dernière. Non-seulement la structure du cheveu n'est pas toujours constante dans une même race, mais jusqu'ici aucun accord formel n'est établi sur la diversité de formes que quelques histologistes croient y avoir observée, relativement aux différences ethniques* Il y a un fait d'une valeur positive, c'est que, par les soins de la toilette, la chevelure peut sinon se transformer, mais prendre un nouvel aspect bien différent de celui qu'elle a, lorsqu'elle est négligée. Si donc il n'est pas permis d'expliquer , par le seul effet de la sécheresse des climats chauds l'espèce d'héiicoïde aplati dont le cheveu du Nigritiën offre la ^figure, on ne peut nier que l'état hygrométrique de l'air ' ambiant n'y exerce une grande influence. Or, on n'a jamais fait une étude spéciale et locale sur l'état hygrométrique des différentes contrées du globe. La chaleur n'est pas toujours accompagnée d'un air sec, ni le froid d'humidité.
(1) Paul Topinard, loco eitato, p. 404.
C'est un fait bien connu en physique, Et, chose assez curieuse, dans les constatations météorologiques, on rencontre le plus souvent de grandes chaleurs en relation avec un air humide bien caractérisé. De là l'influence malsaine qui rend certain climat chaud inhabitable à ceux qui n'ont pas encore l'immunité de l'acclimatement.
C'est donc Jl tort que le professeur Broca croyait battre en brèche la doctrine unitaire, en s'efforçant de démontrer les deux propositions suivantes :
1° « Quoique la plupart des peuples à chevelure laineuse habitent sous la zone torride, plusieurs d'entre eux vivent dans les zones tempérées et quelques-uns même occupent des pays dont le climat est aussi froid que celui de l'Europe.
2° « Quoique plusieurs races tropicales aient les cheveux laineux, un très grand nombre de races fixées sous la même zone depuis une époque antérieure aux temps historiques ont les cheveux parfaitement lisses. »
Le savant professeur a continué à disserter comme s'il fallait se référer à l'influence de la chaleur ou du froid pour expliquer la rigidité et la torsion, ou la souplesse et le développement du cheveu, tandis que ce phénomène se rattache plus directement à la sécheresse ou l'humidité de l'air, d'après toutes les probabilités scientifiques.
Dans ces questions, d'ailleurs, on ne doit pas raisonner d'après les influences actuelles du climat, ni sur les hommes qui ont vécu depuis les époques historiques. Il faut voir la possibilité où serait cette influence d'opérer ces transformations durant le laps de temps où les hommes, trop faibles et trop ignorants pour s'éloigner beaucoup de leur zone géographique primitive, ni se protéger contre les inclémences de l'atmosphère, étaient impuissants à s'en affranchir. Le fait très important des migrations historiques ou antéhistoriques demeure donc réservé.
« On peut, dit Broca, parcourir toute l'Europe, toute l'Asie, les deux Amériques et la Polynésie, sans rencontrer dans la population indigène une seule tête laineuse. » C'est encore une de ces affirmations aventurées qui ne sont avancées que par insuffisance d'études spéciales. Des peuplades noires à cheveux crépus ont été découvertes dans les montagnes chinoises du Kouenloun(l); les Rajeh et les Rawats sont des noirs à cheveux crépus et laineux habitant le Kamaoun (2); les Samang(3)t sauvages de l'Assam, offrent le même caractère. On pourrait encore citer Elphinstone qui parle de la présence d'une peuplade nègre dans le Sedjistan (4), et beaucoup d'autres témoignages ; mais ce n'est pas nécessaire.
Une particularité des plus curieuses, c'est que, d'après Benfey (5), le mot varvara ou barhara indique en sanscrit un homme à cheveux crépus, Comme cette épithète a été souvent donnée à la plupart des peuples qui entouraient les Indiens, il faudrait supposer que les hommes noirs à cheveux crépus furent considérablement nombreux en Asie, dès la plus haute antiquité.
L'expérience prouve aussi que les nègres transportés hors d'Afrique perdent, après quatre ou cinq générations, cette chevelure caractéristique que Livingstone a nommée corn peper ou grain de poivre. Le changement se produit à vue d'œil, pourvu que l'on soigne les cheveux, en leur conservant un certain degré d'humidité et d'onction, par l'emploi de Feau pure ou mieux d'une substance mucilagineuse, avec une portion modéjrée de pommade ou d'huile.
(1) Ritter, Erdkundey Asîen* — Lassen, Indiohe Àlkerthumshunde, t.I, p. 391.
(2) Ritter, looo citato% t. II, p. 1044.
(3) Idem, Ibidem, t. IV, p. 1131.
(4) Ephinstone, Account of the Kingdom of Gabul, p. 493.
(5) Beûfey. Encyclopced. Erseh. und Gruber, Indien, p. 7-
A part les deux grandes questions de la couleur et des cheveux, il y en a plusieurs autres absolument insignifiantes que l'on soulève dans le but de prouver une différence organique entre le blanc et le noir. Peut-être faudra-t-il y revenir. Mais disons dès maintenant que la prétendue membrane clignotante de l'œil particulière à la race noire, dont parle Broca sur l'autorité de Sœm- ; mering, est une pure fantaisie. Ce fait imaginaire n'a , été pris au sérieux que pour amener cette conclusion / si chère au savant anthropologiste : « La conformation \ « physique du nègre est en quelque sorte intermédiaire \ « entre celle de l'Européen et celle du singe (1). » Il faut ! avouer que les singes ne sont pas plus malins ni plus entêtés.
Il me serait facile de pousser plus loin l'examen des arguments que l'illustre fondateur de la Société d'anthropologie de Paris a invoqués, les uns après les autres, afin de prouver une distance spécifique entre l'homme de l'Europe et l'homme de l'Afrique. Pour le besoin de sa thèse, il a constamment cherché à rabaisser la race noire, afin de la rendre moins acceptable dans la communauté d'espèce que les Européens reconnaissent entre eux. C'est un mode d'argumentation dont l'emploi ne s'explique que par le besoin de la cause, moyen fallacieux et risqué, dont on ne tire jamais le moindre avantage. Les arguments qui en font les frais ont été nommés par Claude Bernard, arguments de tendance. Aussi dans un demi siècle, les Mémoires d'Anthropologie du célèbre physiologiste seront tellement en contradiction avec les faits, alors hautement reconnus par la science, que ce sera un malheur pour son nom qu'il n'ait pas conservé seule la gloire d'une découverte qui l'immortalise*
(1) Broca, looo citaio, p. 397.