ESSAIS DE CLASSIFICATIONS LINGUISTIQUES
En s'occupant de l'étude morphologique des langues, on a été prompt à reconnaître qu'elles peuvent se diviser en trois grandes classes. 1° Les langues isolantes ou monosyllabiques, dans lesquelles les racines restent invariables, le rôle des mots dépendant de leur position comme dans le chinois, le cambodgien, l'annamite et le thaï ou siamois, ainsi que les dialectes qui s'y rapportent. 2U Les langues agglutinantes, où plusieurs racines s'unissent pour former un vocable ou un mot quelconque sans perdre leur signification primitive, l'une conservant son indépendance radicale et les autres se réduisant ,au rôle de simples signes auxiliaires : comme exemple, on peut citer le turc, le malay, le dravidien et la majeure partie des langues africaines, 3° Les langues inflexionnelles ou amalgamantes, dans lesquelles la racine principale d'un mot et ses désinences admettent également l'altération phonétique, telles que les langues indo-européennes, sémitiques et chamitiques.
Cette division ne semble-t-elle pas répondre à celle de l'espèce humaine en trois grandes races, la jaune, la noire et la blanche ? Une pareille coïncidence dut éveiller l'attention des ethnologues qui se demandèrent bientôt si certains groupes de l'humanité ne seraient pas mieux conformés pour se servir de telle forme de langage plutôt que de telle autre. Si l'on arrivait à une pareille systématisation, ne trouverait-on pas du coup une base taxiologique et une base hiérarchique pour la division des races humaines ? La linguistique ne viendrait-elle pas trancher le nœud gordien qui a défié si longtemps toutes les méthodes naturelles?
Ces idées une fois lancées, les philologues et les lin-
guistes virent dans leurs études une importance philosophique de premier ordre. Le fait parut d'autant plus intéressant que la majeure partie de la race blanche parle des langues infléchies; une grande partie de la race jaune parle des langues isolantes et presque tous les noirs Africains parlent des langues agglomérantes. On lutta de travail et de persévérance pour découvrir les corrélations qui peuvent exister entre les organes de la voix et le cerveau, d'une part, entre la pensée et la parole, de l'autre. Ce fut une vraie émulation dans toute l'Europe. Comme il fallait s'y attendre, plusieurs écoles furent érigées. Il en sortit tant de discussions passionnées, tant de brillantes mais stériles contradictions que, de guerre lasse, on désarma de toutes parts, laissant à la science le calme et le recueillement qui sont pour elle les meilleures garanties de progrès, après les périodes d'ardente polémique. Les choses sont bien changées maintenant. Aussi bien, on peut aborder froidement ces questions, sans réveiller les passions qui agitaient si fort tous les savants de la première moitié de ce siècle. Revenons-y donc quelques instants.
La première controverse historique qu'il faut mentionner est celle qui se manifesta à propos de l'origine du langage. Dès l'antiquité hellénique, l'étude du langage avait commencé à préoccuper les esprits. Les deux plus grands maîtres de la philosophie grecque, Aristote et Platon en ont laissé la preuve, l'un dans un traité spécial (de l'Interprétation ou du Langage), l'autre dans son Cratyle. L'école ; ^icurienne, dont toutes les idées sont condensées dans le magnifique poëme de Lucrèce, s'en était aussi occupé. En fit-on un bien grand cas? Etait-ce là une question de vif intérêt en dehors du cercle philosophique où l'on s'en occupait légèrement ? Il est certain que non. Avant le christianisme et les dogmes théolo-
giques, ir ne pouvait y avoir de discussions bien ardentes sur un tel sujet. Si, dans le dialogue de Platon, Hermogène considère le langage comme le produit d'une pare convention et croit que les signes en sont arbitraires, Socrate le réfute sans colère, en soutenant que la parole est une faculté naturelle qui se développe graduellement avec la pensée et que les signes dont on fait usage pour la axer ont des rapports positifs avec la nature des choses.
Aristote, qui cherchait surtout à approfondir les notions par l'analyse, afin de parvenir à une systématisation générale de la connaissance, tout en reconnaissant dans le langage une faculté naturelle, y voyait de plus un caractère particulier à l'intelligence humaine, un produit de Yâme intellectuelle, pour nous servir de sa terminologie. Sans s'arrêter sur les abstractions, il analyse les qualités du langage et les lois de l'interprétation des signes, d une façon insuffisante si on en compare le résultat à tout ce qui a été fait après lui, mais avec une sagacité remarquable. Cependant ce point n'a jamais soulevé de graves discussions dans les anciennes controverses philosophiques, soit parmi les péripatéticiens, soit entre les écoles opposées.
Quant à Lucrèce, qui considère Epicure à Fégal d'un dieu, il opine avec lui que les premiers hommes émirent instinctivement les sons variés du langage et furent poussés par la nécessité à donner un nom à chaque chose. L'origine du langage découlerait ainsi de la nature même de l'homme et de ses facultés innées. Il en aurait usé spontanément, comme les autres animaux émettent leurs cris fe ou leurs chants. ;
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Sentit enim vim quisque suam, quoaâ possit ahuti (1).
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(1) Lucrèce, De naturâ rerum, Liv. V, v. 1030.
Toutes ces théories passèrent inaperçues ou n'attirèrent que légèrement l'attention. Autre fut l'impression quanb la question fut reprise vers la fin du XVII* siècle, par CondiJlac et, après lui, Leibniz. La grande lutte philosophique aujourd'hui oubliée entre les sensualistes et les spiritualistes fut entraînée sur le terrain de la linguistique. L'un soutenait à peu près la théorie de l'Hermogène de Platon, l'autre répliquait en développant l'argumentation socratique, sous l'inspiration générale du spiritualisme classique. Qui a eu raison, qui a eu tort? Leurs contemporains lurent partagés et indécis : la division et l'indécision régnent encore. Cependant la théorie de Condillac était adaptée à tout un système. Il voulait trouver un terme transactionnel qui conciliât les différentes hypothèses, en les faisant aboutir à sa théorie de la sensation.
Pour lui l'homme acquiert successivement toutes ses facultés par la sensation. Celle-ci, en se transformant en idées, se traduit naturellement par la parole composée primitivement de signes naturels et, plus tard, de signe» arbi* traires conventionnellement admis dans le langage. Sans la parole, l'homme est impuissant à analyser ses pensées. Aussi tout l'art de penser consiste-t-il à s'approprier une* langue bien faite! D'après ce raisonnement, l'origine delà parole serait purement et simplement dans la sensation perceptive. Mais dans notre époque d'industrialisme et de positivisme, on ne comprend plus, héias ! le charme qu'il y avait à se délecter ainsi dans les enchantements de la métaphysique.
Au commencement de ce siècle, Bonald, esprit cultivé, mais paradoxal, qui croyait pouvoir réagir contre les tendances et les convictions de son temps, déploya une rare énergie à prendre le contre-pied de tout ce qui semblait concorder avec les idées persistantes de la grande
Révolution française. Or, admettre qu'il avait suffi des seules forces de l'intelligence humaine pour inventer le langage, comme le XVIIIe siècle le proclamait avec l'école épicurienne, n'était-ce pas élever un piédestal à Torgueilhumain, et légitimer toutes les tendances tumultueuses qu'on manifestait hardiment, avec la prétentieuse formule : « Chaque homme est le seul ouvrier de sa propre destinée? » Il lui parut donc faire œuvre pie et conservatrice, en préconisant une théorie contraire. D'après lui, la parole nous serait venue d'une source plus haute, nos premiers parents l'ayant reçue de Dieu luimême par les moyens surnaturels de la révélation. « Suivant Bonald, dit Fr. Lenormant, l'homme, au moment où Dieu l'a placé dans le monde, était muet et privé de pensée ; ses facultés intellectuelles existaient en lui à l'état de germe, mais elles étaient frappées d'impuissance, incapables de se manifester et par suite de se produire. Tout à coup, la lumière a éclairé ces ténèbres et le miracle a été produit par la parole de Dieu qui a frappé l'oreille de l'homme et lui a révélé Je langage. »
Impossible de condenser en moins de mots et d'une manière plus saisissante, tant par l'élévation du style que par la sûreté de l'interprétation,, la théorie que l'auteur des Recherches philosophiques avait imaginée pour expliquer l'origine du langage. Mais là encore, c'était le terrain de la métaphysique ; peut-être même de la théologie politique. La question manquait donc de base scientifique. En effet, la linguistique à l'aide de laquelle on pouvait l'étudier avec fruit, n'était pas encore constituée d'une manière systématique et rationnelle.
Il est vrai que depuis 1787, Hervas, savant jésuite espagnol, nommé par Pie Vil préfet de la bibliothèque Quirinale, après que son ordre avait été chassé de l'Espagne, a écrit en italien un ouvrage volumineux où l'on trouve de
très savantes recherches de linguistique ; mais le titre (1) même de l'ouvrage prouvé que la science qui nous occupe n'y avait qu'une place accessoire. C'est une espèce d'encyclopédie prenant le contre-pied de l'œuvre des Voltaire, des Diderot et des D'AIembert. En 1805, le même auteur publia à Madrid un Catalogue raisonné de toutes les langues connues. En 1815, Vater, continuant les travaux d'Adelung, avait aussi publié une Table alphabétique de toutes les langues du monde (2). Enfin, Klaproth, en 1823,, publia son Asia polyglotta qui fit la plus grande sensation dans le monde savant. Mais jusque-là, ce n'était que de brillants aperçus jetés sur un coin de l'esprit humain. Les études devaient y prendre toutefois la plus belle extension et le plus haut intérêt.
La linguistique a été véritablement et définitivement constituée à partir des travaux de l'immortel Bopp dont la Grammaire comparée des langues indo-européennes conserve encore une grande autorité parmi les savants les plus spéciaux. — Par son traité Des rapports des langues malayo-polynésiennes atiec les langues indo-germaniques, il a surtout jeté la première base de l'étude organique des langues et des lois phonétiques qui président à la formation des mots. Peut-on oublier le professeur Eichloff? Par ses éminents travaux de philologie comparée ou de linguistique proprement dite, il a puissamment contribué à donner à la glottologie le caractère positif et scientifique qu'elle possède à notre époque.
Dans cette nouvelle phase de la science, la question de l'origine du langage fut de nouveau agitée, mais avec une tout autre compétence. Ceux qui l'abordèrent le firent
(1) Idea dell'universo, ohe contiene la storia délia vita dell'uomo elementi cosmograftci, viaggio estatîco al mondo planetario e storia délia terra, Césène, 1778-1787, 21 vol. ia-4.
(2) Linguarum tottus orbis inieœ alphabetîcum.
avec une véritable autorité. Ce furent les Ch. Bell, les Duchenne et les Gratiolet, d'une part; les Renan, les Guillaume de Humboldt, les Pott et les Max Mûller, de l'autre»
Dans le langage il y a deux choses à considérer fort distinctes : l'émission de la parole et l'expression. Quant au premier point qui a trait au langage naturel, les physiologistes éminents qui s'en occupèrent, ne s'écartent pas sensiblement de l'opinion de Lucrèce. Ils n'ont fait que ïa compléter, en lui donnant un cachet scientifique que le disciple d'Epicure ne pouvait même soupçonner. Suivant eux, les mouvements du corps et des membres expriment certains besoins ou certains actes, parce qu'ils en sont les signes naturels, tels que les modifications de la physionomie qui s'accordent spontanément et simultanément avec le jeu de certains muscles du visage. Ceux-ci obéissent aux impulsions intimes qui résultent de la sensation. Les cris, les gestes, qui sont d'abord instinctivement produits, peuvent se répéter volontairement et finissent par s'adapter à la désignation des objets. Les enfants en donnent l'exemple continuel, jusqu'à ce qu'ils apprennent enfin leur langue maternelle Çl).
Pour ce qui concerne l'origine du langage artificiel, c'est-à-dire la faculté de l'expression, on a imaginé pour l'expliquer, diverses hypothèses aussi valables les unes que les autres. On a tour à tour produit la théorie des onomatopées et celle des interjections. Les premières décèleraient en l'homme une tendance instinctive à imiter les sons naturels et les secondes seraient le simple effet des grandes émotions. Il est certain que ces théories, prises isolément, ne représentent pas la vraie nature des choses. Elles doivent se compléter et s'aider d'autres don-
Ci) Voir Albert Lemoine, De la physionomie et de la parole.
nées avant d'offrir des bases scientifiques plus solides*
Max Mûller et M. Renan, les trouvant insuffisantes, ont cherché d'autres raisons. Ils considèrent les racines comme des types phoniques produits spontanément par une faculté inhérente à la nature humaine, celle de nommer les choses en les ramenant à des idées générales, suivant ia puissance naturelle de l'esprit.
Mais que savait-on des racines? Les pouvait-on étudier d'une manière précise, de façon à déduire des conclusions valables sur leur origine? Comme après la découverte du sanscrit toutes les langues indo-européennes ont pu être classées, on commença par distinguer les radicaux des éléments formels qui y sont ajoutés d'après les règles de la phonétique. Les radicaux considérés comme les éléments^ primitifs de la langue furent divisés ensuite en racines attributives et racines démonstratives.
Pour expliquer l'origine d'une langue, il suffirait donc d'étudier ces racines qui sont d'ordinaire en nombre restreint dans chaque langue et les suivre attentivement dans leurs transformations phoniques.
Mais en quoi ces particularités linguistiques peuventelles intéresser l'anthropologie dans la recherche d'une base de classification des races humaines? Continuons le raisonnement et les conséquences s'en déduiront. Les racines étant considérées comme produites spontanément par la faculté que l'homme a de nommer les choses, il semble que la pensée plus ou moins éclairée devient la grande régulatrice de la parole, à laquelle elle communique seule la vie et le mouvement. Le langage ne doit-ii pas alors être rangé parmi les facultés que l'homme développe lui-même, par les seules excitations de la vie sociale?
C'est une conclusion indispensable. Le professeur Sayce, un des plus brillants disciples de Max Mûller, l'exprime en
iU DE L'ÉGALITÉ
ces termes : « Le langage, tel que nous le trouvons, est aussi bien une création de l'homme que ïa peinture ou tel autre des beaux-arts... Le langage appartient à la multitude; il fait communiquer l'homme avec l'homme; il est le produit de causes et d'influences combinées qui affectent également tous les hommes (1). »
Peut-être les idées de M. Renan ne sont-elles pas bien claires sur ce point fondamental. Voici d'ailleurs comme il s'exprime. « Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses sentiments est naturel à l'homme. Tout ce qu'il pense, il l'exprime intérieurement et extérieurement.* Rien non plus d'arbitraire dans l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par une vue de convenance ou de commodité, ni par une imitation des animaux que l'homme a choisi la parole pour formuler et communiquer ses pensées, mais parce que la parole est I chez lui naturelle et quant à sa production naturelle et quant à sa valeur (2). » Subtiles et délicates sont les pensées de réminent philosophe; mais plus subtiles et plus fines sont ses expressions !
En somme, il opine que îa parole est un résultat des facultés de l'homme agissant spontanément plutôt qu'une création de l'homme même. C'est à ce point qu'on peut facilement rattacher son opinion à celle de toute l'école théologique en distinguant la parole en puissance de la parole en acte. Dieu l'aura créée dans l'homme sous la première espèce; mais elle se manifestera sous la seconde. ' C'est ainsi que l'œil voit ou que l'oreille entend, sous une simple impulsion visuelle ou auditive, sans que l'on puisse logiquement dire que l'homme est le propre créateur de
(1) A. H, Sajce, Principes de philologie comparée (Trad. de M. C.
(2) Renan, Le Vorigine du langage.
DES RACES HUMAINES, 18r
ses facultés de voir et d'entendre. Combien de fois ne trouvera-t-on pas chez M. Renan ces réticences savantes où se trahit involontairement l'ancien séminariste de Saint- Sulpice !
Cependant il faut considérer comme absolument ruinée Ja théorie de Bonald, cherchant l'origine du langage dans une communication surnaturelle entre l'homme et Dieu, Cette thèse une fois écartée, le langage étant reconnu comme une création purement humaine, ne pouvait-on pas se demander si les races humaines, en créant chacune leur langue, conformément à leurs instincts et suivant leur constitution organique, ne laisseraient point deviner, dans la contexture idiomatique de ces diverses langues' des traces positives qui les distinguent les unes des autres ? Chaque race ne décèlerait-elle pas une complexion particulière, se trahissant dans la genèse de ses racines et dans le mode d'élaboration qu'il a employé pour en tirer les radicaux, le thème et enfin le mot infléchi, lorsque l'évolution linguistique a pu atteindre sa plus haute perfection ? Dans le cas de l'affirmative, l'étude de la linguistique offrirait un procédé d'investigation des plus sûrs dans la recherche des qualités constitutives des races et une base des plus solides pour leur classification méthodique.
Malheureusement, sans trop étudier si les choses étaient exactement telles qu'on les supposait, on s'empressa de formuler une classification linguistique, mais en la modelant, comme nous l'avons vu, sur la classification tripartite de l'école classique qui en devint un nouveau lit de Procuste.
Les trois groupes ainsi délimités ne devaient présenter que des différences ethniques, selon les uns ; mais d'autres y reconnaissaient des différences spécifiques multipliées à l'infini. C'était l'éternelle discussion à savoir s'il n'y a qu'une seule espèce humaine ou s'il faut en reconnaître
plusieurs. La première opinion eut, dès l'abord, une autorité bien grande dans la science et cette autorité n'a pas diminué. Ce fut aussi pour elle une force considérable que d'avoir eu le poids qu apporte à toute idée philosophique ou philologique — et il s'agit ici de l'une et de l'autre, — la flatteuse adhésion de M. Renan.
« En un sens, dit-il restrictivement, l'unité Je l'humanité est une proposition sacrée et scientifiquement incontestable ; on peut dire qu'il n'y a qu'une langue, qu'une littérature, qu'un système de traditions symboliques, puisque ce sont les mêmes principes qui ont présidé à la formation de toutes les langues, les mêmes sentiments qui partout ont fait vivre les littératures, les mêmes idées qui se sont produites par des symboles divers. Cette unité démontrée aux yeux du psychologue, aux yeux du moraliste et même du naturaliste signifîe-t-elle que l'espèce humaine est sortie d'un groupe unique, ou, dans un sens plus large, qu'elle est apparue sur un seul point du globe? Voilà ce qu'il serait téméraire d'affirmer (1). »
Encore que conditionnelle, cette adhésion est formelle.
François Lenormant reconnaît aussi l'unité de l'espèce humaine à côté de la diversité des langues. <c L'existence de plusieurs familles irréductibles de langues, écrit-il, n'emporte nullement, comme on l'a dit, la pluralité originelle des espèces humaines qui ont formé ces familles de langues. » ,
D'accord avec M. de Quatrefages, pour ne voir dans la langue humaine qu'un caractère secondaire, au point de vue taxonomique, c'est-à-dire un caractère de race, il a essayé d'expliquer la relation existant entre la race et la langue dans les termes suivants ; « La faculté de produire des articulations parfaitement nettes et infiniment variées,
(1) Renan, loco citato, p. 200.
choisies et déterminées par sa volonté, de les manier délicatement pour ne pas parler ici de leur groupement et de leur succession calculée de manière à exprimer une suite logique d'idées, est l'apanage exclusif de l'homme. Seulement les variations physiques des races produisent des modifications et des différences dans la construction des organes buccaux, modifie leur jeu et ses effets, la nature des sons articulés qu'ils sont aptes à produire. Chaque race, chaque subdivision ethnique et presque chaque nation a des articulations qui lui sont propres, d'autres qui lui font défaut; d'un peuple à l'autre, les consonnes de même ordre éprouvent des altérations régulières et constantes, dont l'étude constitue dans la science du langage cette branche essentielle qu'on appelle la phonétique (1). » On peut rapprocher de cette opinion celle de Guillaume de Humboldt et d'autres linguistes, d'après laquelle il y aurait un rapport si intime entre la race et la langue, que les générations ne s'accoutumeraient que difficilement à bien prononcer les mots que ne savaient pas leurs ancêtres. Ces idées sont-elles conformes à la vérité scientifique? Nous y répondrons plus tard. Il n'est question ici ni de les contrôler, ni d y ouvrir une controverse quelconque. Il s'agit plutôt d'examiner si les données de la linguistique s'adaptent absolument bien à la classification qu'on a cru pouvoir établir sur les principales familles de langues formellement étudiées. On l'a généralement cru à un certain moment. C'est à ce point qu'à l'ancienne dénomination de race caucasienne par laquelle on s'est routinièrement habitué à désigner la race blanche, on tenta de substituer celle encore plus fausse de race indo-européenne, changeant une étiquette géographique contre une étiquette glottologique, sans la moindre compensation pour la science.
(1) Fr. Lenormant, ffist. ano. dt VOrient, tome I, p. 335,
Une première contradiction entre les classifications naturelles et les classifications linguistiques, c'est que la race jaune pour la plus grande partie de ses subdivisions, ne se trouve pas placée immédiatement après la race blanche, mais en est séparée par la noire. En effet, d'après la théorie de Jacob Grimm (1), les langues offrent dans leur développement organique une échelle de composition ascendante. Dans les périodes primitives, les mots courts et monosyllabiques, formés seulement de voyelles brèves et 4e sons élémentaires, sont les seuls en usage. Cette époque a dû coïncider avec l'unité des langues qui n'avaient encore subi aucune différenciation. Ensuite, chaque idiome passe successivement à l'état agglutinant et de là à l'état flexïonnel dans lequel on rencontre les langues dites aryennes, aussi haut qu'on puisse remonter dans les fastes du passé. Or, les langues africaines, ayant généralement la forme agglutinante, possèdent donc des qualités morphologiques supérieures à la langue chinoise, type des langues monosyllabiques, et se rapprochent davantage des langues infléchies.
Ce n'est peut-être qu'un simple détail ; car ce n'est pas pour la première fois que nous voyons le type jaune s'éloigner plus du blanc que ne le fait le type noir. Mais si le premier groupe linguistique, celui des langues isolantes ou monosyllabiques, appartient essentiellement à la race mongolique, il y a bien loin de cette convenance entre les deux autres groupes de langues et les races qui s'en servent. Parmi les peuples parlant les langues agglutinantes, ne trouve- t-on pas, des blancs, des jaunes et des noirs? Encore que la très grande majorité des peuples qui parlent les langues infléchies appartiennent à la race
(1) Abhandlungen der Akademie der Wissenschaften zuù Berlin, aus dem Jahr 1852.
Manche, ne peut-on pas mentionner plusieurs idiomes de nations noires dans la contexture desquels on découvre déjà la forme flexionnelle ?
« Les langues agglutinantes sont très nombreuses et parlées par des peuples de toutes les races de l'humanité, dit F. Lenormant. » En effet, les Dravidiens noirs de l'Inde, comme les Ougro-Japonais presque blancs, parlent des langues de cette classe. Les hommes de Bournou qui vivent dans l'Afrique centrale, les noirs Yolofs, le Hottentôt, si bizarre avec les kliks qu'il fait entendre au commencement de toutes les intonations vocales, en sont à la même étape que les Basques et une foule de peupjes blancs occupant lés versants du Caucase, tels que les Géorgiens, les Tcherkesses ou Circassiens et beaucoup d'autres types anthropologiques qu'on distingue du blanc Européen, en les nommant allophylles. Pour abréger, il suffirait de dire que tous les aborigènes de l'Amérique, où Ton rencontre les hommes de toutes les couleurs, parlent des langues agglutinantes.
Les langues à flexion se subdivisent en trois grandes branches, comprenant la famille chamitique, la famille syro-arabe et la famille dite indo-européenne. Les deux dernières appartiennent à des peuples qui sont tous de race blanche ou considérés comme tels par le plus grand nombre des ethnologues. Il est vrai que les Syriens ne sont pas positivement blancs, que beaucoup d'Arabes sont nonseulement bruns mais souvent noirs. La majeure partie des nations pariant les langues pracrites, — idiomes dont la parenté est directe avec le sanscrit qui est une langue morte, — sont évidemment noires ou très foncées. Mais on peut prétendre qu'elles étaient toutes blanches, à Forigine, et ce n'est pas le lieu de discuter une telle assertion.
Cependant pour la famille des langues chamitiques ou 'hamitiques, dites aussi égypto-berbères? il est positif
ISO DE L'ÉGALITÉ
qu'elles sont parlées par plusieurs peuples noirs, à cheveux crépus, de vrais nègres, pour répondre à la distinction spécieuse des anthropologistes. François Lenormant, la divisant en trois groupes, y compte : l'égyptien, l'éthiopien et le lybien. « Le groupe éthiopien, dit-il, est constitué par les langues parlées entre le Nil blanc et la mer, le galïa et ses différents dialectes, le hedja, le saho, le dankâli, le somâii qu'il importe de ne pas confondre avec les idiomes sémitiques ou syro-arabe de l'Abyssinie. Linguistiquement et géographiquement, le bischarri fait le lien entre ces langues et l'égyptien (i). »
Or, toutes ces langues sont parlées par des peuples de la race éthiopienne ,, comme' l'indique assez la dénomination générique que le savant orientaliste a donnée au groupe qui les embrasse. Le haoussa, parlé par les noirs de l'Afrique centrale, dont il est devenu là langue commerciale, appartient au groupe lybien et est parente du berbère et, par suite, du mosaby, du schelouh et du zénatya de Constantine. C'est au dire de F. Leîiormant, un idiome riche et harmonieux.
Dans les oasis du Sahara, on rencontre un peuple noir dont les caractères tranchent positivement avec celui des Arabes et dont l'idiome est un dialecte négro-berbère. «. Le 1> Weisgerber, dit M. Paul Bourde, a exécuté de nombreuses mesures anthropologiques qui aideront sans doute à déterminer à quel rameau de l'espèce humaine il faut rattacher la curieuse population des oasis. On sait qu'elle est noire et M. Weisgerber incline à penser qu'elle provient d'un métissage entre nègres et Berbères. Elle parie un dialecte berbère qui paraît se rapprocher beaucoup du zénaga du Soudan. Elle aime le travail autant que la race arabe l'abhorre et est acclimatée dans les bas-fonds
I— ii-ti
(1J Fr . Lenormant, loco oitdto^ p. 368.
DES RACES HUMAINES. loi
humides de l'Oued-Khir qui devient meurtrier pour celleci à certaines époques de l'année (1). *
Les langues syro-berbères ou sémitiques et égyptoberbères ou chamitiques ont d'ailleurs une telle analogie entre elles, que le savant Benfey (2) y formula une théorie d'après laquelle il les fait provenir d'une source commune, qui fut divisée plus tard en deux branches distinctes. Comme elles possédaient alors toute leur fécondité organique, elles ont continué à se développer, après la séparation, en divergeant de plus en plus. Bleck, allant plus loin, fait dériver d'une source commune toutes les langues africaines et sémitiques (3).