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CHAPITRE VL

Hiérarchisation factice des races humaines.

En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons par une conséquence nécessaire la distinction désolante des races supérieures et des races inférieures. (Alex, de Huvboldt).

U DOCTRINE DE i/lNÉGALITÉ ET SES CONSÉQUENCES LOGIQUES.

Bien que M. de Gobineau (1), qui réunissait à une grande érudition une faiblesse de conception et un manque de logique avérés, ait prétendu que * l'idée d'une inégalité native, originelle, tranchée et permanente entre les races est, dans le monde, une des opinions les plus anciennement répandues et adoptées », personne de ceux qui ont étudié l'histoire ne saurait admettre une telle assertion. Peut-être observe-t-on un esprit fait d'égoïsme et d'orgueil, qui a toujours porté les peuples civilisés à se croire d'une nature supérieure aux nations qui les entourent ; mais on peut affirmer qu'il n'y a jamais eu la moindre relation entre ce sentiment, qui est la conséquence d'un patriotisme étroit mais hautement respectable, et une idée positive de hiérarchie systématiquement établie parmi les races humaines.

Ainsi, dès l'antiquité la plus reculée, on voit les Égyptiens désigner les nations de race blanche, qui leur étaient connues, par les expressions de race maudite de Scket ou •plaie de Schet (2). Mais traitaient-ils différemment les

(1) De Gobineau, De finég alité des races humaines , p, 35.

(2) Beau regard, Des divinités égyptiennes*

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Ethiopiens, vainqueurs ou vaincus dans les guerres fréquentes qu'ils se faisaient, en évoluant sur tout le long parcours du Nil? Les Grecs considéraient les Perses comme dés barbares; mais ils ne traitaient pas moins dédaigneusement les Macédoniens. Les Romains, quand ils luttaient contre les peuples étrangers, ne faisaient pas de distinction entre les Numides bronzés et les Gaulois aux cheveux blonds.

La division des peuples en races distinctes, classées d'après les principes des sciences naturelles, n'a commencé à prendre place comme notion positive, dans l'esprit hu« main, qu'avec la naissance de la science ethnographique. Celle-ci, tout en paraissant çà et là^ xromme autant de lueurs indicatives, dans les œuvres historiques d'une importance sérieuse, ne s'est définitivement constituée qu'avec les travaux systématiques des naturalistes de la fin du XVIIIe siècle, ainsi qu'il en a été fait, mention. N'est-il donc pas absolument inexact d'avancer que l'idée de l'inégalité originelle entre les races a été une des opinions les plus anciennement répandues, surtout quand on parie des races humaines dans le sens que la science moderne attache à ces termes? .

La doctrine anti-philosophique et pseudo-scientïfique de l'inégalité des races ne repose que sur l'idée de l'exploitation de l'homme par l'homme. L'école américaine a été seule conséquente avec elle-même, en soutenant cette doctrine; car ses adeptes ne cachaient pas l'intérêt capital qu'ils avaient à la préconiser. Aussi doit-on leur rendre cet hommage : autant les savants européens ont été timides, émettant leurs opinions avec des chétifs sous-êntendus, autant ils ont été radicaux et logiques, même dans leurs erreurs. L'Européen tout en admettant la pluralité des espèces et leur inégalité comparative, protestera contre l'esclavage en des tirades magnifiques, Ce n'est pour lui

qu'une occasion superbe de cueillir une palme nouvelle dans le jardin fleuri de la rhétorique et de prouver par son humanitarisme de convention, qu'il a bien fait ses humanités. Mais qui ne sent la contradiction d'une telle tactique?

Pour moi, toutes les fois que je lis ces passages enlevés, ce style grave et pompeux où, tout en flétrissant ma race sur le front de laquelle on semble imprimer le sceau de la stupidité, on proteste éioquemment contre l'immoralité de l'esclavage, je ne puism'empêcher de crier au pharisaïsme.

Broca, par exemple, qui n'hésite pas à dire son fait au noir Ethiopien, s'exprime avec une curieuse indignation contre le régime de l'esclavage. Mais croit-on que c'est sous ^'inspiration des idées philosophiques de justice et de solidarité qu'il .Hève la voix?... Non, il n'est contrarié que parce que la question de l'esclavage était, à son avis, le principal obstacle mis à la propagation de la théorie polygéniste.

« Lorsque de généreux philantropes, dit-il, réclamèrent avec une constance infatigable la liberté pour les noirs, les partisans de l'ancien ordre de choses, menacés dans leurs intérêts les plus chers, furent bien aises fi.e pouvoir dire que les Nègres n'étaient pas des hommes mais seulement des animaux domestiques plus intelligents et plus productifs que les autres. A cette époque, la question scientifique fit place à une question de sentiment, et quiconque faisait des vœux pour l'abolition de l'esclavage, se crut obligé d'admettre que les Nègres étaient des Caucasiens noircis et fris« >r le soleil. Aujourd'hui que les deux plus grandes nations civilisées, la France et l'Angleterre, ont émancipé définitivement les esclaves, ia science peut réclamer ses droits, sans s'inquiéter des sophismes. des esclavagistes. » Il est évident que ces paroles de Broca ne renferment rien d'exagéré. Comme tout son amour-

propre était mis en jeu dans la controverse du polygénisme et du monogénisme, il ne s'occupait que du triomphe de sa cause. Il pouvait bien oublier que le plus grand nombre d'esclaves noirs se trouvaient aux États-Unis et subissaient encore l'effet de la triste doctrine qu'il défendait si ardemment.

Cependant parmi les monogénistes, il y eut aussi des esclavagistes, en petit nombre d'ailleurs. Ceux-là n'imaginèrent rien de mieux que de faire de l'esclavage une institution divine. Ce fut une belle occasion pour leur terrible adversaire. Avec sa perspicacité, son sens exquis de dialecticien habile, Broca ne la négligea pas.

* Si tous les hommes descendent d'un seul couple, dit-il, si l'inégalité des races a été le résultat d'une malédiction plus ou moins méritée, ou bien encore si les unes se sont dégradées, et ont laissé éteindre le flambleau de leur intelligence primitive, pendant que les autres gardaient intacts les dons précieux du Créateur; en d'autres termes, s'il y a des races bénies et des races maudites, des races qui ont répondu au vœu de la nature et des races qui ont démérité, alors le révérend John Backmann a raison de dire que l'esclavage est de droit divin ; c'est une punition providentielle, et il est juste, jusqu'à un certain point, que les races qui se sont dégradées soient placées sous la protection des autres, pour emprunter un ingénieux euphémisme au langage des esclavagistes. Mais si l'Ethiopien est roi du Soudan au même titre que le Caucasien est roi de l'Europe, de quel droit celui-ci imposerait-il des lois à celui-là, si ce n'est du droit que donne la force ? »

Toute cette argumentation est irréprochable, à première vue, mais quelle en est la valeur réelle avec la doctrine de * l'inégalité des races? Elle ne paraît si logique qu'en impliquant que l'Ethiopien, roi du Soudan, est l'égal du Caucasien, roi de l'Europe. Il suffit de supposer le premier infé*

rieur au second pour qu'elle devienne le plus spécieux des paralogismes. En effet, l'homme ne justifie sa domination sur les autres êtres de Ja création que par le sentiment qu'il a de sa supériorité, surtout intellectuelle et morale, sur tout ce qui vit et s'agite sur la surface du globe.

Hors de ce sentiment qui a pris dans nos consciences l'importance d'un fait indiscutable, planant au-dessus de toute démonstration, il faudrait bien considérer comme des actes de pure violence, l'usage arbitraire que nous faisons de tous les animaux, au gré de nos besoins.— Le fier lion que nous cherchons à détruire dans l'impossibilité où l'on est de le soumettre, l'éléphant gigantesque que nous dressons à notre usage, ne sont-ils pas aussi les rois du désert ou des forêts humides? Le poisson, dont nous alimentons nos estomacs délicats, n'est-il pas encore le roi des océans à Tonde amère? Si, parce que tous ces êtres ont un domaine qui leur est propre, il fallait les respecter, ne pas en disposer suivant nos besoins, ne pas nous reconnaître des droits sur eux, tout progrès deviendrait irréalisable. L'humanité, au lieu de dominer le reste de la nature, se serait condamnée à un étroit scrupule où toute personnalité et toute énergie auraient disparu.

Nous n'usons et n'abusons donc de tous les êtres de la création que par la conviction intime et profonde que nous avons de leur être supérieurs, ayant à réaliser une destinée d'une préceilence incontestable, lorsqu'il s'agit de la com^ parer à leur chétive existence. Ce point de philosophie est d'une vérité irréfragable. Pour en offrir une preuve sensible, il suffit d'une réminiscence historique.

Dans les premiers temps du prosélytisme chrétien, les nouveaux convertis se sentaient pris d'un tel délire d'humilité que, bien souvent, leur idéal le plus élevé était de s'anéantir individuellement, afin de se mieux confondre dans l'ineffable unité de l'Église naissante. Cette interpré*

tation des Évangiles, où se découvre l'exagération des idées morbides issues des doctrines néo-platoniciennes, était surtout sortie de la secte des gnostiques. Parmi ceux-ci, les Carpocratiens exagéraient à ce point le principe qu'ils s'abaissaient parfois jusqu'au niveau de la brute- Dans les agapes dont le scandale n'a pris fin que par l'interdiction du concile de Carthage, au IVe siècle, ils s'oubliaient religieusement dans une promiscuité irritante et malsaine; mais ils voyaient un frère, un égal dans chaque animal.

Mangeaient-ils de la chair? ils en demandaient pardon à l'animai dont elle provenait. C'était une vraie folie- Et si toute l'Eglise avait versé dans une telle ornière, on ne pourrait imaginer jamais un plus grand obstacle contre le progrès de l'espèce humaine.

On peut faire la même réflexion sur les prescriptions religieuses de Boudha, où il est recommandé de respecter toute créature vivante, à l'égal de l'homme. Elles n'ont servi qu'à paralyser toute énergie humaine, retirant à l'humanité le stimulant nécessaire pour progresser et réaliser ses hautes destinées.

Il est évident que la supériorité de l'homme sur les autres créatures lui constitue seule un droit indiscutable de se les approprier et de s'en servir comme les éléments indispensables à son développement progressif. Si parmi les races humaines, Tune était reconnue supérieure aux autres, ce serait donc son droit de les asservir, en vertu d'une loi naturelle et logique, qui veut que les plus aptes dominent sur la terre. Sous ce rapport, le grand Stagirite que l'on a tant calomnié, par une fausse et insuffisante interprétation, est irréprochable en tant que logicien. S'il laisse quelque chose à -critiquer dans ses déductions, ce n'est pas ses conclusions, mais bien les prémices d'où elles sont tirées. L'esclavage n'est une injustice qu'autant que

nous reconnaissons l'égalité virtuelle de tous les hommes et de toutes les races. Admettre leur inégalité, c'est donc légitimer la servitude de ceux qu'on prétend inférieurs. J'y insiste particulièrement ; car si, dans la politique intérieure et internationale, on reconnaît l'égalité de tous les hommes et de toutes les races aux mêmes charges comme aux mêmes dignités, il se conçoit peu qu'on érige, à côté de ces faits légaux, une théorie scientifique qui serait l'antipode de la théorie juridique.

L'inégalité des races humaines, si elle était réelle, légitimerait si bien l'esclavage que, d'une façon manifeste, le propriétaire de l'esclave ne peut le considérer un seul instant comme son égal, sans qu'il soit en même temps aiguillonné et accablé par la répulsion de sa propre conscience.

C'est un fait curieux que les Romains, qui ne se préoccupaient nullement des classifications naturelles, mais qui voyaient plutôt la question au point de vue juridique et et philosophique, avaient pourtant senti le besoin de régulariser par une fiction spécieuse le droit de possession de l'homme par l'homme. Ces conquérants infatigables offrent, en effet, ce trait distinctif que, dans toute leur longue histoire, ils ont continuellement aspiré à édifier partout un ordre de choses légal et régulier, gage d'une paix stable qu'ils se croyaient destinés à imposer au monde entier par la force des armes !

Basa tibi erunt artes, pacique imjponere morem..*,.

Eh bien, afin de légitimer l'esclavage, qui est une déroga- ' ^ tion évidente au droit des gens, ils n'imaginèrent d'autre moyen que celui de faire de l'esclave un être inférieur aux 1

autres membres de l'humanité. Aussi le droit romain définit-il l'esclavage par ces termes expressifs : capitis diminutio. Les esclaves, les diminuti capitis, présentaient aux yeux des citoyens une personnalité incomplète et infé-

rieure. L'homme ainsi diminué pouvait bien être considéré comme un objet de commerce dont la possession paraît tout aussi naturelle que celle d'une chose quelconque. C'est surtout le càté moral et intellectuel qu'on supposait annulé en lui ; car c'est de là que vient principalement la personnalité humaine.

Malgré l'avilissement profond dans lequel est tombé l'esclave, son maître le regarde encore comme plus nul que vil* Non tam vilis quam nullus, disait-on, en le désignant.

Cela expliquait tout. En réalité, ii n'y a rien de moins acceptable que cette fiction qui subalternise un homme au point d'en faire une chose ; mais au point de vue de la logique pure, étant donné que l'esclavage existait, il fallait bien trouver une raison pour en légitimer l'institution, et jamais raison ne fut plus plausible que l'infériorité intellectuelle et morale (diminutio capitis) qu'on supposait juridiquement comme naturelle à l'esclave.

Les Romains allèrent plus loin dans les conséquences logiques du principe établi. Non-seulement ils considéraient les esclaves comme des êtres inférieurs aux autres hommes, ils en faisaient aussi, — longtemps avant les esclavagistes américains, — une espèce distincte. Florus le dit en termes exprès. D'après cet historien, les esclaves sont regardés comme une seconde espèce humaine, quasi secundum hominum genus sunt. Curieuse coïncidence î N'y a-t-il pas à s'étonner de voir s'agiter toutes ces questions d'inégalité ethnique et de pluralité des espèces humaines dans la vieille civilisation romaine, si longtemps avant que la science anthropologique se fût constituée ? Mais il faut se rappeler surtout que les esclav.es de l'antiquité étaient presque toujours de la même race que leurs maîtres et le plus souvent de la même nation. Non-seulement le blanc 1 était l'esclave du blanc, mais des citoyens aujourd'hui

égaux en droit pouvaient se trouver demain dans les rap-

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ports de chose à personne. Il faut donc que les anciens aient trouvé une justification bien puissante dans l'idée de la domination naturelle et illimitée des êtres supérieurs sur les inférieurs, pour qu'ils aient eu le courage de pousser si loin la fiction légale, afin d'adapter les faits aux principes qui découlent de cette idée.

Une telle coïncidence prouve jusqu'à l'évidence que les esclavagistes sont seuls conséquents avec eux-mêmes en soutenant la théorie de l'inégalité des races humaines, étayée sur celle de la pluralité des espèces.

Il paraît donc impossible d'accepter l'existence de races supérieures et de races inférieures, sans reconnaître aux premières le droit de réduire les autres à la servitude, pourvu que la chose leur fasse utilité. Logiquement la loi qui veut que les meilleurs se développent par tous les moyens en leur pouvoir ne se circonscrit, dans les relations humaines et sociales, que par l'égalité des facultés qui implique l'égalité des besoins.

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