BASES GÉNÉRALES DE LA HIÉRARCHISATION
Mais voyons comment et par quels arguments les esclavagistes intéressés, les philosophes inconscients ou les savants aveuglés tâchent d'établir et d'expliquer la théorie de l'inégalité des races humaines. Peut-être faudrait-il ne nprnmer que les anthropologistes : car encore que la plupart des écrivains qui en parlent prétendent le faire au nom de la science, les anthropologistes réclament le droit exclusif de se prononcer avec compétence sur toutes les matières qui se rapportent à l'étude de l'homme. Il est incontestable que s'ils se pénétraient de toutes les données qu'il faut réunir pour faire de la bonne anthropologie, personne ne serait mieux préparé ni plus autorisé qu'eux à
s'occuper des questions de cette nature. Malheureusement, la science, malgré l'indépendance relative qu'elle a conquise dans notre siècle de liberté, reste encore souvent altérée par l'influence des idées ambiantes. Il suffit qu'un savant de grand talent, capable de prendre la direction d'un courant scientifique, ait adopté une de ces idées aussi puissantes qu'éphémères et lui ait donné un attirail respectable, avec des formules et des procédés méthodiques particuliers, pour que l'esprit d'école enraye tout progrès dans cette branche de la science, jusqu'à ce qu'il soit évidemment reconnu que le grand homme s'était trompé. D'ici là, on fait des investigations, on discute; on aperçoit vaguement la vérité. On raisonne parfois si bien qu'on semble vouloir même la proclamer. Mais vienne la conclusion ï Si cette vérité est contraire à l'opinion de l'école, à la parole du maître, on aimera mieux faire preuve de la plus grande incapacité discursive, plutôt que de conclure contre la théorie adoptée.
En attendant, les anthropologistes après avoir divisé les types humains en trois groupes que les uns veulent appeler races, et les autres espèces (la distinction importe peu ici) ont unanimement admis la doctrine de l'inégalité morale et intellectuelle de ces divers groupes. En vain cherche-t-on dans la plupart de leurs ouvrages une dissertation
, en règle sur une question aussi grave. On ne la rencontre nulle part. Pourtant, ils raisonnent généralement comme s'il s'agissait d'un fait si bien démontré qu'il n'y eût nulle
t nécessité de lui chercher un fondement scientifique. Où donc découvrira-t-on l'exposition catégorique de cette doctrine mystérieuse implantée à l'égal d'un dogme dans l'esprit de nos savants ? Quif nous initiera à ces arcanes de la science de Phomme ?
Carus, en Allemagne, et M. de Gobineau, en France, ont écrit chacun un ouvrage spécial où la thèse de l'inégalité
des races a été soutenue d'une façon ostensible et positive. Le premier, encore qu'il fût un savant considérable, à la fois philologue, naturaliste et médecin, avait traité le sujet plutôt en philosophe qu'en anthropologiste. Quant au second, le plus radical, c'était un érudit, mais il manquait essentiellement de l'éducation scientifique exigée pour une telle œuvre. Il l'a conçue et écrite sans qu'il paraisse avoir eu le moindre soupçon ni des méthodes anthropologiques, ni des sciences accessoires qui y aboutissent. Il faut dire que lors de l'apparition de son ouvrage, l'anthropologie qui devait prendre un tel essort en France et à l'étranger, avec le zèle et le prosélytisme ardent de Broca, était encore fort négligée. Le traité sur Y Inégalité des races humaines parut en 1853 et ce n'est qu'en 4859 que fut fondée la « Société d'anthropologie de Paris » qui donna un nouveau branle à la science. Cependant les anthropologistes auraient-ils trouvé dans les conceptions fantaisistes et les paradoxes équivoques de M. de Gobineau une source de lumière tellement vive qu'ils en aient accepté les conclusions comme des paroles d'évangile? Sans le dire jamais, ils en donnent chaque jour la preuve.
Seulement, afin de revêtir cette doctrine d'un caractère scientifique, ils ont imaginé des expériences qui, basées tantôt sur Tanatomie, tantôt sur la physiologie, exécutées d'après leurs procédés, confirment à leur avis l'infériorité des noirs et des jaunes comparés aux blancs, suivant une échelle hiérarchique qui descend du Caucasien à l'Ethiopien dont les congénères occupent le plus bas degré. Tout cela n'est que confusément exprimé, çà et là, sans éclaircissement. Il est impossible de trouver dans un traité d'anthropologie un chapitre où l'ordre hiérarchique des races humaines soit explicitement reconnu; mais chaque ligne en implique l'idée. Je l'afdit plus haut, on en parle comme d'un fait qui n'a besoin d'au-
cune démonstration aux yeux des hommes de science. Je me propose pourtant d'étudier avec eux les procédés d'investigation qu'ils ont mis en usage dans une recherche aussi délicate. Là, on verra si les résultats sont suffisamment précis et concordants, si leur manifestation a surtout ce caractère invariable qui décèle des relations de cause à effet. Car, en l'absence d'un tel caractère, on ne pourrait tirer de ces investigations aucune conséquence logique et les constatations contradictoires se ruineraient les unes les autres.
Il faudra revenir sur la plupart des intéressantes questions que j*ai eu déjà l'occasion d'aborder. Mais au lieu d'être considérées au point de vue purement descriptif, ce sera sous une face nouvelle, beaucoup plus attrayante et instructive, avec une portée autrement grave, qu'elles se présenteront à notre examen.
Lés mêmes principes qui ont amené les savants à dé* elarer que l'homme noir est un intermédiaire entre lé singe et l'homme blanc, les ont conduits à considérer le premier comme inférieur au second, la racé mongoliquë tenant le juste milieu. Sous l'empire des anciennes idées philosophiques qui faisaient de l'intelligence Un don ce-" leste^ indépendant des accidents organiques du corps, il serait impossible de tenter une classification dont les facultés morales et intellectuelles fussent la base. Mais au^ jourd'hui qu'une psychologie rationnelle fait chaque j\>ur appel à l'expérience, afin de parvenir à la découverte des rapports probables qui existent entre les facultés intëllectives et le cerveau, on ne peut refuser à la science le droit incontestable de se livrer à de telles investigations. Qu'on crie au scandale du matérialisme ou qu'on y cède, c'est une conquête de l'esprit humain et elle doit lui rester en^ tière. -* Eh affirmant que la croissance du corps est une croissance mécanique et que la pensée, telle qu'elle est
exercée par nous a son corrélatif dans la constitution physique du cerveau, je crois que le matérialisme pourra maintenir sa position contre toute attaque. » Ainsi s'exprimait, en 1868, un des meilleurs esprits du siècle, le savant Tindall (1).
Chaque jour ne fait qu'apporter à cette opinion une confirmation de plus en plus éclatante. Aussi devrait-on accepter toutes les conclusions des anthropologistes, sans y voir un empiècement quelconque, si la science dont ils invoquent l'autorité nous répondait d'une manière claire et positive. Malheureusement pour eux, rien n'est moins certain que cette réponse.
Cette science ne nous trompe-t-elle jamais quand elle proclame l'existence d'une corrélation évidente entre les aptitudes du cerveau et la race? Bien plus, est- on même parvenu à découvrir le mécanisme par lequel les opérations intellectuelles correspondent aux fonctions du cerveau et comment elles se relient ? Nous verrons plus tard la réponse des plus grands spécialistes. Mais pour en venir au fait, il vaut mieux aborder les différentes bases de comparaisons imaginées dans le but d'établir ou de consolider la doctrine de l'inégalité des races.
La supériorité d'un homme sur son semblable peut provenir de causes diverses. Au premier rang, il faut placer l'intelligence qui est le titre de supériorité le plus évident et iè moins contestable. Viennent ensuite les avantages corporels, tels que la taille, la proportion des membres, la force musculaire, etc. A côté de l'intelligence, on pourrait bien mettre la moralité, comme à côté des avantages corporels, la beauté. Mais au point de vue pratique, c'est parfaitement mutile. Dans une lutte où il s'agirait que l'un des adversaires soumît l'autre à sa volonté, la mô-
(1) BHttech association for the advàncemênt of science, 1868.
ralité ne serait qu'une qualité négative. Le simple bon sens, qui est la forme élémentaire et pratique de l'intelligence, en ferait beaucoup mieux l'affaire.
On ne peut disconvenir qu'un haut développement moral ne soit une force respectable, puisqu'il concourt à raffermir la volonté et donne à l'homme cette faculté de la résistance qui çst la manifestation la plus éloquente et la plus élevée de la vertu. Par elle, on trouve le secret de dominer les hommes et les choses, de braver même la douleur et la mort, dans la pratique d'un stoïcisme transcendant. Mais dans toutes les races comme dans tous les siècles, ceux qui pourront s'élever à ce degré de moralité seront toujours de nobles mais rares exceptions. On ne saurait logiquement prendre pour exemple ces natures d'élite qui, à force de contempler l'idéal du vrai et du bien, se sont insensiblement écartés de la règle commune.
Les mêmes réflexions s'appliquent à la beauté. Il faut bien convenir qu'elle accorde â celui qui la possède un avantage positif dans la grande lutte pour l'existence, aux époques où fleurit déjà la civilisation, quand les sentiments ont enfin acquis cette culture supérieure par laquelle la nature affinée de l'homme s'extasie devant les formes délicates et gracieuses et rend un culte muet à la troublante déesse. Mais ce prestige mystérieux n'exerce jamais sur l'homme un tel empire, que Ton puisse le compter comme un facteur sérieux dans les causes supposantes de la supériorité ou de l'infériorité des races. Si. donc, je venais à envisager les comparaisons qu'on a essayé d'établir ou qu'il serait possible d'établir entre les différentes races humaines, soit au point de vue*de la moralité, soit à celui de la beauté, ce ne sera nullement pour en tirer un argument indispensable à la thèse de l'égalité des races. Ce sera plutôt dans le but de constater des faits qui prouvent l'aptitude semblable de tous les groupes humains à ma-
nifester toutes les qualités, à côté de toutes les imperfections.
ni.
MESURES CRANIENNES.
Pour se faire une idée des aptitudes intellectuelles d'un individu que l'on rencontre pour la première fois, on n'examine pas tous les détails de sa face, dont l'ensemble compose la physionomie et doit indiquer, suivant certaines gens, ses inclinations générales. On s'occupe plus particulièrement du développement de son front, et de la forme générale de sa boîte crânienne. Cela se fait instinctivement, comme si l'on pouvait lire dans ces protubérances, dans ces dépressions et dans ces courbes tantôt larges, tantôt étroites que présente la tête osseuse, les traces indélébiles des manifestations du cerveau. Chose curieuse ! Des personnes qui n'ont aucune idée de l'anthropologie, des gens illettrés même ont constamment cherché et cru trouver dans les formes de la tête le plus sûr indice de l'intelligence. La science n'a donc fait que suivre cet accord universel, en admettant, après des raisonnements plus ou moins probants, l'opinion aprioristique du vulgaire.
Les anthropologistes, se conformant à ridée commune, ont imaginé plusieurs méthodes pour mesurer la capacité crânienne. La première en date est peut-être le cubage, dont j'ai déjà parlé et qui, selon moi, vaut bien les autres. Il est inutile de revenir sur les réflexions que j'y ai faites et j'aime mieux renvoyer le lecteur à la page 138 de cet ouvrage, où l'on constatera combien sont vagues et peu concordants les résultats que les anthropologistes en ont obtenus.
Cependant, à côté de ces incertitudes, il est bon que l'on remarque l'opinion du savant naturaliste Tiedemann. Au lieu d'opérer comme Broca, c'est-à-dire de procéder à
une double opération de jaugeage et de cubage, rémineni professeur de Heidelberg se contentait du jaugeage, en se servant de grains de mil, qu'il entassait dans le crâne par des procédés invariables (4). a D'après les recherches de Tiedemann, dit César Cantu, le cerveau ordinaire d'un Européen adulte pèse de 3 livres 3 onces à 4 livres 11 onces (gr. 1212,50 à 1834,55); celui d'une femme de 4 à 8 onces de moins. A la naissance de l'homme, blanc ou noir, son cerveau pèse le sixième de son corps; à deux ans le quinzième, à trois ans le dix-huitième, à quinze ans le vingtquatrième, enfin entre les vingt et les soixante-dix ans, d'un trente-cinquième à un quarante-cinquième. L'illustre savant en déduit que la prééminence actuelle du blanc sur le nègre ne tient à aucune supériorité congénitale de l'intelligence, mais à la seule éducation (2). »
En citant les paroles du grand historien, nous nous appuyons sur deux autorités, au lieu d'une; car il partage sans réserve les idées de Tiedemann. Toutes les fois qu'on rencontre ces hommes vraiment supérieurs, qui n'ont pas craint de diminuer leur mérite en proclamant des vérités qu'un sot orgueil falsifie dans la bouche de tant d'autres, on sent le besoin de saluer en eux les vrais représentants de la science et de la philosophie* En supposant même que les moyens d'investigation de Tiedemann ne fussent pas exempts de critique* comme l'a affirmé Broca, dont les théories anthropologistes sont absolument contredites par l'opinion consciencieuse du savant allemand, Favenïrprou- Vera de plus en plus que la raison était du côté de celui-ci.
M. Paolo Mantegazza (3), marchant sans doute sur les
{1} Das Him des Negers mit dem des Europàers und Orang-Outangs vergleiohen.
(2) César Cantu, Histoire universelle.
(3) Dei earatteri gerarchia, del cranio umano in Aroh. dell antrop. e la etnol. Florence, 1875.
traces de Broca, a cru trouver un caractère de distinction hiérarchique entre les races humaines dans les diverses dimensions de la cavité orbitaire. Après différentes mensurations et comparaisons faites sur des crânes humains et des crânes de singes anthropomorphes, reposant d'ailleurs sur des données aussi arbitraires que celles dont tous les anthropologistes nous fournissent le fréquent exemple, le savant professeur de Florence a formulé une proposition assez bizarre. A son avis, * la capacité orbitaire serait d'autant plus petite relativement à la capacité cérébrale, que ïa place hiérarchique est moins élevée dans la série organique, » Je ne nie aucunement la sagacité de M. Mantegazza, dont les qualités d'observateur ëminent sont bien connues dans le monde savant. Mais ne pourrait-on pas se demander, en considérant la topographie ostéologique du crâne, quel rapport sérieux il peut y avoir entre la capacité de l'orbite et le fonctionnement du cerveau? Malgré toute la bonne volonté que Ton puisse mettre à accepter ces méthodes de généralisation hâtive, à l'aide desquelles on prétend tirer des sciences naturelles beaucoup plus qu'elles ne peuvent donner, on ne saurait rien trouver ici qui justifie une telle hypothèse. Peut-être le savant anthropologiste florentin y voyait-il un cas de subordination des caractères, principe un peu vague, mais assez commode pour établir des théories plus ou moins rationnelles. Mais alors il n'a pu arriver à une telle déduction que par l'étude de faits nombreux, constants, concourant harmoniquement à la consécration de son hypothèse. Or, tous les faits viennent en prouver l'inconsistance avec une profusion vraiment désespérante. En étudiant la capacité orbitaire des diverses races humaines, on ne trouve aucun résultat qui confirme la hiérarchie supposée par M. Mantegazza. Pour s'en convaincre, il suffit de revoir les groupements qui figurent dans le tableau qu'en
a transcrit M. Topinard et que nous avons vu précédemment (1).
Il faut donc passer à d'autres procédés.
Il existe une méthode de mensuration extérieure du crâne, fort simple et dont on se sert pour en avoir la circonférence horizontale. On l'exécute à l'aide d'un ruban qu'on a soin de graduer auparavant. La plupart des anthropologistes prennent cette mesure, en partant du point susorbitaire et en contournant la tête jusqu'à la plus grande saillie occipitale, d'où ils reviennent au point de départ en continuant par le côté opposé (2). Mais M. Welcker a pensé qu'il vaut mieux opérer en faisant passer le ruban par les bosses frontales, bien au-dessus de l'arcade sourcilière, en parcourant la circonférence entière. Je crois que le mode d'opérer du savant anthropologiste allemand est de beaucoup le meilleur; car dans tous les crânes d'un beau développement, il y a toujours une augmentation assez sensible du diamètre antéro-postérieur, vers la région des protubérances appelées vulgairement bosses frontales.
a Mesurée de cette façon, dit M. Topinard, et par le procédé ordinaire, îa différence était de trois millimètres en moins par le procédé de Welcker chez 25 Auvergnats et de 18 en plus chez 25 Nègres. Ce qui provient de ce que la région des bosses frontales était peu développée chez les premiers et, au contraire, très saillante» très «élevée chez les Nègres que le hasard nous a livrés. »
Ce fait est d'autant plus notable que la physiologie du.cerveau a généralement démontré que la portion antérieure et élevée de l'encéphale, comprenant les lobes cérébraux, est celle où se trouvent réunis tous les organes des facultés intellectives. Peut-être n'y a-t-il pas toujours une
(1) Voir page 139 de cet ouvrage.
(2) Voir Topinard, L'anthrop., p. 251.
DES RACES HUMAINES- «*m
coïncidence positive entre ces bosses frontales dont l'aspect nous impressionne tant et les faits dont elles paraissent être les signes; mais c'est bien ici le cas d'invoquer la loi de la corrélation des caractères. Il arrive bien rarement que ces protubérances du crâne ne soient pas l'indice de grandes dispositions intellectuelles, que les fonctions du cerveau aient été bien exercées ou non. Toutes les fois qu'on rencontre un individu avec un tel signe sur son front, on peut bien affirmer que s'il n'est pas une puissance, il a au moins toute l'étoffe nécessaire pour le devenir : l'intelligence et la volonté ! Puissance essentiellement libre et indépendante, d'ailleurs, capable d'autant de bien que de mal, mais la seule qui accorde à l'homme le privilège de dominer ici-bas. Sans doute, elle reste souvent latente, et meurt avec l'agent qui aura passé inutile sur la terre, dans l'ignorance de sa propre force et de son haut prestige ; mais c'est comme ces matières inflammables qui s'évaporent lentement dans l'espace tranquille, quand elles pourraient embraser le monde si une seule étincelle y tombait. Cette étincelle ici, c'est l'instruction. Le jour où les Noirs seront instruits; que l'idée, enfermée en ces larges fronts aux bosses superbes, sera mise en fermentation par le levain que composent pour l'esprit les signes mystérieux de l'alphabet, il sera l'heure de comparer les races humaines, avec leurs aptitudes respectives. Agir dès maintenant, dans la recherche d'un résultat sérieux, mais en jugeant les arbres selon les fruits qu'ils ont portés, c'est illogique et prématuré. Cependant, dores et déjà, on sent que l'œuvre se réalise lentement, invisiblement. C'est comme la fleur encore enfermée en son calice, ayant sa corolle enroulée^ ses pétales pleins de sève; les pistils et les étamines frissonnant dans leur amour occulte : fleur vraiment riche d'espérance, mais qui n'attend que les rayons du soleil pour y puiser d abord le parfum et la
m% PE LÉGALITÉ
beauté, et étaler ensuite en pleine lumière, le germe des créations futures !
Que de grains enfouis dans la terre généreuse et destinés à devenir de gros arbres ! On n'a besoin ni de la sibylle antique, ni de la pythonisse biblique pour pressentir cette éclosion de l'avenir et la saluer par le cœur. Déjà elle est manifeste, jûeus, ecce Deusf...
Mais il faut quitter ce ton. En mettant la main à cet ouvrage, nous nous sommes bien promis de n'y apporter aucun enthousiasme ni aucune colère. Ce qu'il faut pour éclaircir des questions de l'importance de celle qui nous occupe, c'est le langage simple et austère de la science. Minerve était sans fard. Passons donc à un autre de ces caractères anthropologiques, en lesquels on croit saisir une marque de hiérarchie entre les groupes bigarrés de l'espèce humaine.
Il s'agit du transverse frontal minimum. «Il se mesure, dit M, Topinard, des deux points les plus rapprochés de la crête temporale, au-dessus des apophises orbitaires externes. » Pour trouver ces deux points, il suffit, en tenant l'index et le pouce fixés en forme d'équerre sur chaque côté de la partie supérieure du front, de les glisser ensemble et de haut en bas : le diamètre se rétrécit assez sensible^ ment jusqu'au point où les arcades sourcilières les arrê. tent. On peut considérer cette mesure comme un. des indices du volume du cerveau, car elle donne la largeur de sa base antérieure. Voici les résultats qu'en offre M. le professeur Topinard :
384 Parisiens w ^ n
88 Auvergnats # yj 7
60 Basques espagnols. 96.1
58 ™ français..... 9^3
69 Bretons-Çallots. e 98.0
mm
63 Bas-Bretons 97,3
18 Caverne de l'Homme-Mort 92.0
8 Lapons 10o.<y
28 Chinois , , 92,5
45 Esquimaux 94^
82 Nègres d'Afrique 94.2
22' Nubiens. 93#2
54 Néo-Calédoniens. * 93.5
8 Tasmaniens 94.0
12 Australiens 92.7
Pour se dispenser de toute dissertation oiseuse sur ce. tableau; il suffît d'observer que les groupes dont les moyennes se rapprochent le plus sont les Basques français, les Basques espagnols, les Parisiens, les Nègres d'Afrique et les Esquimaux. Pour obtenir ce rapprochement, j'ai pris les Parisiens comme terme moyen de com- ~ paraison. Ce choix est d'autant plus rationnel que, chose curieuse! le chiffre de 95«™7, représentant la moyenne des - Parisiens, est aussi celui qui se rapproche le plus de la moyenne de tous les chiffres du tableau, laquelle est de 95.2.
Quelle conclusion peut-on tirer de pareilles constatations ? Peut-on y trouver un caractère de hiérarchie quelconque? Non seulement les chiffres intermédiaires sont distribués entre des races absolument distinctes les unes des autres, mais encore les Lapons ont une moyenne infiniment supérieure à celle des autres groupes et le Chinois vient au-dessous des Austr^ -. Partout c'est donc le même désordre. La nature se moque des anthropologistes et les confond au moment même où ils exécutent ces savantes mensurations qui ne sont en réalité que des jeux puérils, plutôt un sujet de distraction que l'objet d'une investigation sérieuse.
Cependant il n'est pas possible que la science admette des catégories distinctes, hiérarchiques, parmi les races humaines, avant qu'elle ait exposé et discuté les preuves expérimentales dont elle s'étaye pour affirmer un fait de cette importance. II faut donc recourir éternellement â de nouveaux procédés.
Nous parlerons encore une fois de Yangîe facial de Camper, bien qu'à notre avis elle n'ait aucune signification dans Tordre des recherches que nous faisons actuellement. M. Topinard, qui a fait une étude savante sur ce genre d'investigation anthropologique, compte quatre variantes de l'angle facial et .conclut en faveur de celle de Cloquet. Malheureusement, lorsque la dernière édition de Y Anthropologie a paru, les mensurations faites dans les conditions indiquées comme les meilleures n'étaient pas encore exécutées et nous ne savons, au juste, où les trouver, en cas qu'elles aient été exécutées depuis. Le tableau que le lecteur va parcourir est donc un résultat obtenu par le procédé de Jacquart. Pour ne pas embrouiller l'esprit avec un trop grand amas de chiffres, je n'inscrirai ici que l'angle pris au point sus-orbitaire, ou angle ophrio-spinal de Broca.
Il est inutile de signaler les différences qui existent entre cet angle et celui mesuré ordinairement de la glabelle à l'épine nasale.
Dans ces conditions, nous avons le tableau suivant tiré de celui qu'a inséré M. Topinard à la page 294 de son Anthropologie, ouvrage où je prends la majeure partie de mes chiffres. J'ai omis les chiffres présentés pour les femmes de diverses races les trouvant inutiles ici.
3 Auvergnats . . . 75.11
28 Bas-Bretons. . .- 76.81
36 Bretons-Gallots 74.42
29 Basques français. 75.41
42 Basques espagnols 75.18
13 Esquimaux 74.43
28 Chinois 72.37
35 Malais 74.12
136 Nègres d'Afrique 74,81
69 Néo-Calédoniens 72.39
En étudiant ce tableau, on voit que l'angle facial le plus ouvert, qui se trouve dans la race blanche, est celui des Bas-Bretons, mesurant 76.81; l'angle le plas aigu est celui des Chinois, race jaune, mesurant 72.37. Les Nègres viennent avant les Bretons-Gallots et la différence entre eux et les Bas-Bretons n'est que de deux degrés (76.81 — 74.81). Bien que les chiffres de Broca ne soient pas les mêmes que ceux donnés par M. Topinard, Fauteur des Mémoires d'Anthropologie avait constaté cette même différence de deux degrés, « chiffre inférieur ,. dit-il, à l'étendue des er eurs qui résultent des variétés de direction et de volume de l'épine nasale (1). »
Il faut encore se rappeler qu'il ne s'agit ici que des ! mojrennes qui n'auront jamais d'autre valeur, en anthro-, pologie, que l'approximation d'un type idéal, caractérisant chaque groupe ethnique, type qui n'existe pas dans la nature et qui varie selon le caprice de l'investigateur. Dans les oscillations des maxima et des minima qu'on a con- \ fondus dans chaque série, a un d'en tirer les moyennes que nous venons de lire, il doit y avoir un désordre, un entrecroisement encore plus évident et significatif, dénonçant l'inanité des théories arbitraires par lesquelles on persiste à' diviser les races humaines en supérieures et inférieures. « Si Ton n'étudiait que les caractères qui établissent le degré de supériorité ou d'infériorité des diverses races
(1) Broca, loco citatoy t. IV, p. 676.
226 de L'ÉGàUTÉ
humaines, on n'en étudierait qu'un bien petit nombre (1),» dit Broca, en parlant de cet angle de Jacquart. Mais quel est ce petit nombre de caractères ? Le maître s'est-il donné la peine de nous les indiquer ? On a beau les chercher, c'est en vain, on ne les rencontre pas. Comme la pierre philosophale des alchimistes du moyen âge, ce petit nombre de caractères semblent toujours se laisser découvrir; mais quand les savants anthropologistes croient y mettre la main, un génie malfaisant les nargue et les abandonne morfondus devant les crânes grimaçants et les instruments qui luisent entre leurs doigts, sans leur offrir jamais cette lumière après laquelle ils aspirent. Il faut donc que ce petit nombre soit bien petit et, jusqu'à preuve du contraire, on est autorisé à le considérer comme égal à zéro.
Mais alors comprend-on des affirmations aussi catégoriques que celles de M. de Quatrefages qui n'écrit pas en philosophe philosophant, mais en anthropologiste authentique, ex professo ? Ne croirait-on pas, à lire les expressions fières et prétentieuses de réminent naturaliste, qu'il p arle d'après des données scientifiques, non-seulement établies, mais encore indiscutables? Mais tournons plutôt une page de VEspèce humaine.
a L'ensemble des conditions qui a fait les races, dit l'auteur, a eu pour résultat d'établir une inégalité actuelle, qu'il est impossible de nier. Telle est pourtant l'exagération des négrophiles de profession, lorsqu'ils ont soutenu que le Nègre était dans le passé et tel qu'il est, l'égal du Blanc. Un seul fait suffit pour leur répondre.
« Les découvertes de Barth ont mis hors de doute ce dont on pouvait douter jusqu'à lui, l'existence d'une histoire politique chez les Nègres. Mais cela même ne fait que
(1) Broca, Ibidem, p. 680.
DES RiCES HUMAMES* 227
mettre encore plus en relief l'absence de cette histoire intellectuelle qui se traduit par un mouvement général progressif, par les monuments littéraires, artistiques, architecturaux. Livrée à elle-même la race nègre n'a rien produit dans ce genre. Les peuples de couleur noire qu'on a voulu lui rattacher, pour déguièer cette infériorité par trop manifeste, ne tiennent à elle tout au plus que par des croisements où domine le sang supérieur* »
Voilà des paroles bien tranchantes, en vérité. L'opinion du savant professeur du Muséum de Paris est claire, précise et expresse sur cette question de la hiérarchie -des races humaines. Cela suffit-il, cependant? J'accepterais volontiers que M. Renan — ou bien M. de Gobineau, qui ne se doutait de rien, —parlât ainsi, ore rotundo, croyant que l'artifice d'une période bien tournée suffit pour consacrer des suggestions arbitraires et changer une pensée orgueilleuse en vérité indiscutable. Mais quand la parole est donnée à un naturaliste entouré de tout le prestige et de toutxéclat que procurent la conquête successive de toutes les palmes universitaires et Fautorité incontestable du talent toujours égal à lui-même, il n'en saurait être ainsi.
M. de Quatrefages a eu tous les genres de succès de la chaire professorale et tout le rayonnement de la gloire qu'attire sur l'écrivain Funion des formes élégantes avec la profondeur du savoir. Néanmoins, ce qu'on a droit de rechercher en lui, c'est plutôt le savant, non un savant quelconque, mais le savant naturaliste, le savant anthropologiste. Or, le fait qu'il avance pour réfuter ceux qui font profession de croire que le Noir est égal au Blanc* n'est pas une réponse scientifique, c'est un pur jeu de rhétorique que nous pourrions réduire à sa juste valeur, en lui posant une simple question. Depuis combien de temps les blancs Européens possèdent-ils cette histoire intellectuelle dont parle M. de Quatrefages, en faisant semblant
d'ignorer l'histoire générale des nations et des races qu'ils
représentent? Mais ce n'est pas encore le moment de
faire une réponse capable d'édifier l'illustre savant.
Cherchons donc encore dans l'arsenal des méthodes anthropologiques et voyons si nous n'en trouverons pas une qui, appliquée au crâne, fasse voir d'une manière catégorique que l'infériorité du nègre est un fait évident et incontestable.
Par le plus heureux à-propos, il nous tombe ici, sous les yeux, un procédé comparatif • imaginé par le professeur de Quatrefages lui-même : c'est la mesure de Y angle pariétal. Pour trouver cet angle, on mène de chaque côté de la face, — aux extrémités externes des arcades bizigomatiques, en bas, et à celles du diamètre frontal maximum, en haut, — deux lignes qui se rencontrent en haut quand l'angle est positif, sont parallèles quand l'angle est nui et se rencontrent en bas quand l'angle est négatif. M. Topinard a donné la liste des moyennes groupées d'après cette mesure avec leurs variations de minima à maxirna. Je n'insère pas ici ce tableau parce que, d'une part, cet ouvrage est déjà passablement hérissé de chiffres et, de l'autre, le résumé donné par l'auteur de Y Anthropologie en explique assez clairement le résultat pour qu'on puisse se passer du reste.
«De ces données, dit-il, il résulte : 1° que les limites individuelles de l'angle pariétal varient de — 5 à -h 30, et les moyennes des races les plus divergentes de -f- 2,5 à + 20,3 ; 2° que les angles de 35 à 39 degrés représentés sur les figures qui accompagnent la description de Prichard et qui le portaient à qualifier le crâne mongol de pyramidal ne s'observent jamais ; 3° que le crâne le plus ogival, pour se servir de son expression, celui dont les arcades zigomatiques sont le plus visibles par la méthode de Blumenbach, se rencontre chez les Nègres océaniens et non chez les
Mongols ; 4° que dans l'ordre inverse, l'angle négatif, celui dont les arcades zigomatiques sont les moins saillantes, s'observent chez les Auvergnats, les Lapons et les Nègres africains (1). »
La remarque finale est caractéristique, en ce que les Auvergnats, les Lapons et les Nègres africains qui se trouvent réunis dans les races dont les arcades zigomatiques paraissent cryptoziges sont les représentants des trois principales races, à savoir : la blanche, la jaune et la noire.
La conclusion du professeur. Topinard est positive. * L'angle pariétal de M. de Quatrefages, en somme, four^ nit un excellent caractère à la craniologie, maisfZ n'a rien de sériel et contrarie les vues émises par Blumenbach et Prichard. »
C'est donc en vain que nous nous efforcerions de découvrir un procédé craniométrique, par lequel on puisse dénicher le caractère mystérieux qui aide les anthropologistes à reconnaître les différences qui indiquent une hiérarchie naturelle entre les divers groupes de l'espèce humaine. Qu'on tourne ou retourne le crâne, il reste muet, avec son aspect sépulcral. Sombre sphinx, il semble nous dire plutôt qu'en parcourant tout le cycle de la vie, depuis le premier mouvement du protoplasma, qui prend des ébats savants dans la vésicule germinative, jusqu'à l'heure où, le front courbé vers la tombe, le vieillard exsangue s'éteint et ferme les yeux à la lumière, l'homme vit, s'agite et progresse, mais rentre enfin au réservoir commun qui est la source des êtres et le grand niveau égalitaire. Assurément, ce n'est pas cette égalité dans la mort qui fait l'objet de nos investigations actuelles; mais les têtes de mort, quoi qu'on fasse, ne diront jamais autre chose. La
(1) Topinard, loeo citato, p. 296.
pensée, l'intelligence, la volonté, en un mot, tout ce qui constitue une supériorité réelle a certainement résidé en elles. Mais c'est comme les princes qui ont passé quelques instants sous des toits humbles et bas : ces lieux ne peuvent jamais garder intégralement le cachet magnifique dont ils ont eu l'empreinte passagère.
Aussi quitterons-nous le crâne extérieur,, qui paraît impuissant à nous éclairer, pour suivre les anthropologistes dans l'étude spéciale du cerveau. Là sans doute, nous trouverons le secret, la recondita dottrina, que nous recherchons avec tant d'ardeur; secret magique à l'aide duquel ©n peut distinguer enfin le sceau, de supériorité dont la nature a marqué les uns, et les signes d'infériorité qui font des autres les plus infimes représentants de l'espèce humaine.
Si la science, devant laquelle je suis habitué à m'incliner, me dévoile enfin le mot cabalistique ou le fil caché qu'il faut avoir pour forcer la nature à parler, alors même que ma conviction devrait faire place aux plus pénibles désillusions, j'écouterai déconcerté, mais résigné. Mais, si malgré la meilleure volonté, il est impossible de pénétrer ces arcanes de l'anthropologie ; si, telle qu'une courtisane capricieuse, elle a caché toutes ses faveurs, pour en faire comme une auréole autour du front illuminé des Morton, des Renan, des Broca, des Carus, des de Quatrefages, des Bùchner, des de Gobineau, toute la phalange fière et .orgueilleuse qui proclame que l'homme noir est destiné à servir de marchepied à la puissance de l'homme blanc, j'aurai droit de lui dire, à cette anthropologie mensongère : « Non, tu n'es pas une science ! »
En effet, la science n'est pas faite à l'usage d'un cénacle fermé, fût-il aussi grand que l'Europe entière augmentée d'une partie de l'Amérique î Le mystère, qui convient au dogme, l'étouffé en l'avilissant.
LE CERVEAU ET i/lNTELLECT.
De toutes les études biologiques, la plus intéressante est sans contredit la physiologie du système nerveux. C'est un champ plein de surprises et de prestigieux enchantements pour l'esprit. L'étude particulière du cerveau est surtout celle qui nous remue le plus. Nul ne l'aborde sans un certain tressaillement, sans une émotion confuse, indéfinissable. C'est qu'en touchant à ces notions positives que la science, depuis Haller jusqu'à Claude Bernard, expose avec une clarté et une précision chaque jour plus complètes et plus étonnantes, l'intelligence humaine sent mystérieusement qu'elle opère sur elle-même et accomplit une réelle introspection.
* Qui donc .ne serait pas profondément ému, dit le professeur Huschke, à l'idée de ce siège de l'âme et de la pensée ? Nous demeurons interdits en face du sanctuaire au sein duquel agissent et se meuvent les forces de l'esprit, en face des formes énigmatiques qui, dans tous les modes de la vie et du mouvement, dans tous les actes et dans toutes les aspirations du genre humain, ont rempli mystérieusement leur rôle, depuis les origines jusqu au temps où nous sommes. »
Cette étude intime de l'être qui cherche à connaître et raisonner sa propre nature a certainement un attrait exquis et troublant dans la psychologie, l'ancienne psychologie spiritualiste, où l'homme commence par se regarder comme un ange et ne s'occupe de ses facultés qu'en les considérant comme des gerbes émergeant d'une source divine, ces facultés étant irréductibles et immortelles tout aussi bien que l'âme dont elles sont la manifestation trans-
cendentale. Mais ici les choses prennent un aspect autrement sévère, une signification autrement grave. L'esprit n'est plus en face de l*esprit, se contemplant dans les abstractions métaphysiques où Berckley touche à l'insaisissable; Kant, au sublime; Hegel, à l'incompréhensible, le tout donnant à Victor Cousin l'avantage de disserter toute sa vie, dans un langage divin, pour ne rien dire qui ne vînt d'un autre; mais il est mis en face de la matière, c'est-àdire de la réalité tangible. Au Heu de se contenter de généralités, il faut pousser l'investigation scientifique jusqu'au point où elle nous aide à dévoiler la vérité ; au lieu de spéculer sur les noumènes, il faut étudier les phénomènes et deviner leur loi.
Mens agitât molem... disait-on hier avec Virgile ; Okne Phosphorus, hein Gedankef répond -on aujourd'hui, avec Moleschott. Peut-être ny a-t-il au fond aucune contradiction entre les deux affirmations. Qui sait, en effet, combien les faits qui nous paraissent les plus discordants s'harmonisent admirablement sous l'empire des lois mystérieuses de la vie ? Mais à quoi bon ces questions troublantes où l'on s'attarde trop facilement dans une fascination inexplicable ï On comprend l'exultation dans laquelle doit être transporté un Maine de Biran, lorsqu'il observe dans le recueillement du sens intime, les différentsétats d'activité de l'âme humaine, se traduisant en habitudes actives et passives, élaborant les principes de la connaissance par l'union de la volonté et de l'intelligence. Toutes ces courses dans le monde idéal, dans les régions de la pensée pure ont un charme de suavité auquel il est difficile de résister. Mais ce n'est pas, à coup sûr, la meilleure préparation pour celui qui va bientôt entrer dans un iabo- I ratoire ou une salle de dissection. C'est pourtant là seule- ! ment que la science parle. Elle donne à une constatation de l'œil armé du microscope cent fois plus de valeur que
la plus belle pensée glanée dans les champs féeriques de la métaphysique.
Pour étudier le cerveau, au point de vue anthropologique, il faut donc se dépouiller de toute idée préconçue; il faut considérer froidement les organes cérébraux, comme si on en ignorait la destination. C'est le meilleur moye^i de se décider avec toute liberté, quand on aura rencontré un de ces caractères qui répondent à une manifestation d'un mode quelconque d'intelligence. Tous les savants physiologistes qui ont eu la gloire d'arriver à des découvertes remarquables n'ont jamais procédé autrement. L'anthropologie physiologique ne saurait abandonner cette méthode sans verser, involontairement ou non, dans l'ornière des hypothèses où Gali et Spurzheim dameront toujours le pion aux Flourens et aux Gratiolet. Même un Claude Bernard, malgré toute la sagacité qu'il déployait dans les recherches expérimentales, donnant là preuve d'une sûreté de vue et d'une activité d'esprit rares dans le monde scientifique, perdrait absolument son prestige si, au lieu d'étudier la nature comme une grande inconnue qu'on tâche de dévoiler respectueusement et délicatement, il abordait les organes p dont il voulait étudier les fonctions avec l'idée fixe d'y trouver la confirmation d'une doctrine ou d'un système quelconque. « L'idée systématique,, dit le grand physiologiste, donne à l'esprit une sorte d'assurance trompeuse et une inflexibilité qui s'accorde mal avec la liberté du doute que doit toujours garder l'expé-; rimentateur dans ses recherches. Les systèmes sont nécessairement incomplets; ils ne sauraient jamais représenter tout ce qui est dans la nature, mais seulement ce qui est dans l'esprit des hommes (1). » Paroles profondes î On pourrait les appliquer non-seulement aux dé-
(1) Cl. Bernard, La Science expérimentale.
ductions hâtives et téméraires que les anthropologistes tirent de leurs expériences systématiques, mais encore à toutes les pesées, tous les cubages et autres opérations anthropométriques, par lesquelles on cherche à établir des différenciations organiques ou hiérarchiques entre les divers groupes de l'humanité. Là on ne s'étaye que de règles formulées en dehors de la nature et qui se contredisent mutuellement; mais on a un but arrêté, systématique, autour duquel tout gravite d'une façon évidente.
En prémunissant ainsi l'esprit du lecteur contre tout empressement à s'enthousiasmer de l'opinion de ceux qui ont cru trouver, en étudiant le cerveau, des signes évidents de ses différents -modes d'activité, c'est-à-dire la source positive de nos facultés mentales, je ne prétends nullement méconnaître l'importance scientifique de cette étude. Les progrès réalisés par la science depuis cinquante ans me confondraient bien vite. Mais dans le courant etpar suite de ces progrès mêmes, tous ceux qui regardent attentivement le cerveau ne peuvent s'empêcher d'y voir le théâtre d'une action jusqu'ici indéchiffrable. En étudiant tous ces dessins délicats, aux contours gracieux et aux lignes déliées, s'enchevêtrant en mille complications capricieuses, on sent dans ce magnifique instrument, qui est l'encéphale, des secrets que notre science, encore dans l'enfance, ne saurait complètement deviner.
Que le simple stimulus de la vie suffise pour en tir.er les plus merveilleux effets, c'est incontestable. De là un besoin naturel de l'esprit de rattacher à chaque forme visible de cet instrument, dépression ou relief, cercles concentriques ou courbes savantes, une destination spéciale dans la production des effets constatés. Ce besoin de tout expliquer se produit parfois en des assertions audacieuses, surtout de la part des écrivains qui parlent du cerveau sans l'avoir spécialement étudié. *
« Avec une richesse d'invention qui ferait envie à un dessinateur, dit Carus Sterne, les énergies intrinsèques de la plus simple et de la plus indifférente combinaison connue s'unissent aux influences morphologiques du de* hors (1). »
Malgré le ton affîrtnatif de cette phrase, elle n'exprime qu'une idée vague, tendant chaque jour, il est vrai, à s'enraciner dans nos habitudes intellectuelles, mais qui ne repose que sur des probabilités et qui ne possède, par conséquent, que la valeur d'une opinion plus ou moins plausible. D'autres, pour avoir mieux cherché, sont beaucoup plus circonspects. Considérant ces mêmes dessins, dont la richesse d'invention est si légitimement admise par l'auteur que je viens de citer, un autre savant allemand, après avoir longtemps étudié le cerveau avec ses formes bizarres, a conclu positivement à l'incapacité où nous sommes d'y rien comprendre d'une façon catégorique. Ce n'est certes pas à l'effet d'une timidité paralysante, qui n'a jamais de prise sur l'esprit du vrai savant, qu'il faut attribuer son opinion, mais à une conviction réelle d'observateur consciencieux,
« Nous trouvons dans le cerveau, dit Huschke, des montagnes et des vallées, des ponts et des aqueducs, des piliers et des voûtes, des viroles et des crochets, des griffes et des ammonites, des arbres et des germes, des lyres et des cordes, etc. Personne n^a jamais désigné la signification de ces formes singulières (2). »
Depuis une trentaine d'années que ces paroles ont été imprimées, la science a continué de marcher. Ce grand problème de la corrélation qui existe entre le cerveau et la
(1) Carus Sterne, Seyn und Werden*
(2) Huschke, Shâdely JETim, Seele des Menschen und der T'-iore. léna,
pensée n'a pas cessé d'agiter l'esprit humain, devenu chaque jour plus curieux, plus anxieux de connaître sa propre source. On a tenté maintes systématisations et des découvertes sérieuses en ont consacré plusieurs. Ainsi, d'après Broca, 4Longet et le professeur Vulpian, les fibres nerveuses dont est constituée la substance blanche jouent dans les phénomènes de cérébration, le simple rôle de conducteur. Elles ne font que relier les diverses parties cérébrales, et leurs fonctions semblent varier suivant les points qu'elles doivent mettre en relation. La substance grise aurait, au contraire, le rôle principal et son activité spéciale coïnciderait merveilleusement avec toutes les manifestations intellectives et vclitionnelles, qui se réalisent particulièrement dans les deux hémisphères cérébraux. Là se réuniraient aussi les localisations les plus importantes telles que celles en rapport avec l'intelligence, la volonté, la sensibilité et la force motrice. C'est ainsi que la complication des circonvolutions cérébrales formées par les plis de la couche corticale, rendant en général sa surface beaucoup plus étendue, serait en corrélation directe avec des facultés très développées.
Autant d'affirmations discutées entre les physiologistes, appuyées ou combattues par les philosophes. Les derniers surtout en font beaucoup de bruit. Les écoles se dressent les unes contre les autres. Au-dessus des doctrines, on entend, de temps à autre, des objurgations bruyantes au nom de tout ce qu'il y a de plus élevé, de plus sacré parmi les choses humaines. Tandis que les uns veulent tout mesurer, afin de ramener les notions les plus abstraites aux proportions de vérités d'ordre purement expérimental, les autres protestent au nom de l'idéal, dont la fleur douce et parfumée s'étiole et se fane languissamment à la chaleur des chalumeaux ou au contact des acides. Mais les laboratoires fonctionnent et Yau-delà gémit encore. Les
savants au front blême ne s'occupent pas des philosophes au front rayonnant; ils ont cherché et ils cherchent toujours dans le silence, alors même qu'ils ne disent mot. Pourtant, on peut le répéter, nous restons en face du cerveau comme en face du sphinx.
Il faut sans doute proclamer bien haut le mérite trans» cendant de quelques découvertes que le siècle a eu la gloire de réaliser dans 1 étude fonctionnelle du cerveau. Broca et Claude Bernard ont remporté des palmes bien dignes d'exciter l'orgueil de l'humanité. La doctrine des localisations cérébrales, que Fiourens avait si ardemment combattue, a reçu par leurs travaux une confirmation évidente. Mais est-elle tout à fait victorieuse? Est-elle reçue par toute les autorités scientifiques, comme une vérité incontestable? Assurément non. Et quels sont ceux qui en doutent encore? C'est, entre autres, un des physiologistes les plus compétents, un vétéran de la science française.
Voici comment s'exprimait le professeur Vulpian, tout dernièrement à la Faculté de Médecine de Paris. * Pour * moi, dit-il, jusqu'à présent, la vérité de cette doctrine « n'est pas rigoureusement démontrée (1). » En réalité, ce qu'on sait pèse si peu à côté de ce qu'on ignore, que l'on deviendrait bien humble si on voulait un seul instant y réfléchir. De tous ces vastes départements que présente la construction du cerveau, on n*a touché que le seuil* On voit, on sent plutôt confusément combien vastes, combien ornés en sont les compartiments, mais ils paraissent comme dans un milieu obscur et lointain.
Apparet domus intus et atria long a patescunt. Plus de trente ans après Huschke, la science n'ose ga-
(1) Vulpian, Les localisations cérébrales in Revue scientifique, n° 15s 11 avril 1885.
rantir le résultat final des investigations qui se poursuivent dans le but d'expliquer le mode d'activité que déploie le cerveau dans la production de la volonté et de l'intelligence, ainsi que de toutes les hautes facultés qui font de l'homme un être incomparable, quelle que soit l'enveloppe dont il est revêtu, a Nous ne sommes encore qu'au seuil de ces recherches, dit le docteur Ferrier, et Ton peut se demander si le temps est venu de tenter une explication du mécanisme du cerveau et de ses fonctions. Ce temps peut paraître à des esprits sérieux aussi éloigné que jamais (1). » On doit peut-être mitiger la conclusion du savant physiologiste et se dégager un peu de ce découragement profond où semble tomber un homme qui aura étudié longtemps, religieusement, sans voir ses recherches aboutir à rien de concluant. Il n'y a rien de plus opposé à l'esprit scientifique que la rigidité absolue du mot jamais. Il faut toujours l'écarter dans toutes les prédictions que Ton fait sur les problèmes dont la solution est réservée à l'avenir, à moins qu'il ne s'agisse de vérités d'ordre éternel, telles que les lois mathématiques suffisamment vérifiées et contrôlées par la méthode discursive. Mais tout en corrigeant l'excès du doute, on peut y prendre note que l'état actuel de la science ne permet nullement de prédire, par la simple inspection du cerveau, que tel homme a été plus intelligent que tel autre* Tout ce qui a été dit ou fait en ce genre doit être accepté sous la réserve la plus expresse. Encore moins peut-on inférer de sa conformation extérieure ou de son poids, qu'une race est supérieure à une autre race,
Aussi la physiologie psychique, quoique abordant à peine la période positive, semble^t-elle caractériser sa tendance à ne point considérer le volume et le poids du cer-
(1) D* David Ferrier, The fumtiom of the brain. Londoa, 1877 (Préface in fine).
veau comme les signes d'une activité supérieure. En étudiant l'encéphale, on a vite remarqué combien peu régulièrement la dimension répondait à l'énergie de l'organe* Par une induction logique, on a pu même découvrir que la richesse et la complication des circonvolutions présentaient un meilleur caractère de diagnostic, dans la recherche des rapports qui existent entre l'intelligence et le cerveau. A cette première étape où l'investigation scientifique n'allait pas plus loin qu'à la constatation de leurs formes, on croyait généralement que ces circonvolutions" exprimaient par leur seule configuration le degré et même la spécialité des aptitudes propres au cerveau où elles se trouvent i Mais plus tard, la science progressant toujours, on finit par deviner que la présence des circonvolutions ne coïncidait si bien avec une intelligence bien développée, que parce que les replis qui les forment sont tous tapissés d'une couche grise, ou substance corticale. En effet } les phénomènes ultimes de l'innervation prennent dans ce dernier tissu une activité de l'ordre le plus élevé, se traduisant par la sensibilité, la coordination des mouvements, l'intelligence et la volonté. Il s'ensuit qu'un cer veau d'un diamètre relativement petit peut bien, par sa richesse en circonvolutions multiples, être recouvert d'une couche corticale considérable. On peut facilement expliquer ainsi le fait si souvent constaté d'une grande intelligence accompagnant une petite tête ou un cerveau fort au-dessous de la moyenne,
La complexité du problème se manifeste de plus en plus, à mesure qu'on l'étudié mieux* Dans la substance corticale, on a découvert des cellules et des fibres nerveuses, enchevêtrées avec un art incomparable* Les cellules appartiennent plus spécialement à la substance grise où corticale* tandis que les fibres, qui semblent destinéesA transmettre au cerveau les impressions du dehors, sont
communes entre elle et la substance blanche où, comme nous l'avons vu, elles jouent le rôle de fil conducteur. Toutes les énergies intellectives ou volitionnelles se manifestent exclusivement dans les cellules nerveuses. Ainsi, le nerf sensitif ayant reçu une excitation venant du milieu extérieur ou du milieu organique, la transmet au cerveau sous forme de sensation ; cette sensation se transforme en perception dans la cellule nerveuse et, en accumulant les perceptions, le cerveau les coordonne pour les transformer en pensée ou en actes de volonté.
La substance grise diffère histologiquement de la substance blanche par la disposition de ses éléments nerveux, ainsi que nous l'avons expliqué ; mais ce qui la fait distinguer du premier coup d'œil, c'est surtout la teinte grisrougeâtre qu'elle présente, non d'une manière brusque et tranchée, mais en augmentant de nuance de l'intérieur à l'extérieur. Cette teinte elle-même provient d'une richesse vasculaire beaucoup plus grande que dans la substance blanche ; de telle sorte que le sang, agent vital par excellence, est maintenant reconnu comme la source de l'énergie non-seulement physique, mais encore intellectuelle et morale !
Voilà autant de faits constatés par la science, déduits et contrôlés par les plus habiles expériences répétées tant en Allemagne qu'en France". Mais y trouvons-nous un moyen sûr d'étudier dans le cerveau les caractères qui accompagnent infailliblement une grande intelligence ? Les plus grands physiologistes, ceux mêmes dont les magnifiques travaux sont l'honneur de ce siècle, reculent en déclarant leur impuissance, quand il faut formuler une conclusion si importante.
Il y eut un moment où l'on a cru pouvoir procéder par simple déduction. Puisque la substance corticale du cerveau est le lieu où toutes les hautes activités de l'esprit
prennent leur source, se disait-on, plus la couche grise qui la constitue est épaisse, plus grande doit être la puissance intellectuelle. Mais les expériences de Longet et d'autres éminents physiologistes ne tardèrent pas à démontrer, encore une fois, combien il faut être circonspect et sobre de généralisations orgueilleuses quand il s'agit des sciences naturelles et surtout biologiques, sciences où le principal facteur qui est la vie, n'a pu trouver jusqu'ici même une définition pratique.
Aussi la physiologie a-t-elle décliné l'honneur de découvrir le degré de l'intelligence par l'examen du cerveau soit en entier, soit en partie, « Ce n'est pas seulement la quantité, dit un savant physiologiste, c'est aussi la qualité du tissu et l'activité réciproque de chaque élément qui déterminent le niveau des facultés intellectuelles ( 1 ). » Ces paroles sont bien claires, les termes en lesquels le savant s'exprime ne présentent nulle difficulté à l'interprétation ; mais dans l'état actuel de la science pourra-t-on jamais distinguer les qualités du tissu cérébral? Certainement non. Il faudra peutêtre attendre bien longtemps avant que d'autres progrès, d'autres lumières viennent nous armer de connaissances assez positives sur ces délicates matières, pour nous autoriser à affirmer toutes les propositions qu'on semble regarder comme autant de vérités parfaitement démontrées.
Cet aperçu sur l'état des questions qui se posent dans l'étude du système nerveux et du degré de développement qu'a déjà reçu cette branche des connaissances humaines, suffira sans doute à préparer l'esprit du lecteur. Par ce moyen il pourra examiner consciencieusement la valeur des déductions que tirent les anthropologistes des procé*
(1) Valentin, Traité de physiologie .
m DE L'ÉGALITÉ
dés arbitrairement employés dans l'étude comparative
Il faut le déclarer. Cette partie des études anthropologiques, où nous devions rencontrer toutes les recherches destinées à établir la différence des aptitudes intellectuelles des diverses races humaines, est eelle qui a été le plus négligée. Mais, — on ne doit point se fatiguer de le demander, — en vertu de quel caractère scientifique considèret-on alors certaines races comme inférieures a certaines autres? Ne serait-ce pas le fait indéniable d'un grossier empirisme ? Plus on cherche la cause d'une telle inconséquence plus on est porté à la trouver dans l'Inspiration de raisons ou de motifs étrangers à la science, Nous les étudierons plus tard; quant à présent, nous allons examiner les résultats de la seule expérience que les anthropologistes aient imaginée pour comparer les aptitudes des races humaines suivant le cerveau. C'est la pesée.