CONTROVERSES ET RÉFUTATIONS
Vers 1840, la vogue était aux études linguistiques. On prétendait, comme il a été déjà dît, qu'elles étaient plus propres qu'aucun autre moyen d'investigation à déterminer le caractère ethnique de chaque^ peuple et à lui fixer un rang dans la classification ethnologique. Benfey (I), suivi de Bunsen (2)t soutint que l'ancienne langue égyptienne doit être groupée parmi les langues d'origine sémitique. On en conclut immédiatement que le peuple des Pharaons avait dû émigrer, à une époque quelconque, d'Asie en Afrique. Malgré le peu de consistance qu'offre une telle théorie, elle fut complaisamment adoptée par les savants qui s'accrochent à toutes les branches, plutôt que de reconnaître qu'un peuple de race noire a pu s'élever à la grande culture intellectuelle et sociale dont les Egyptiens ont fait preuve.
M. de Gobineau n'alla pas si loin, mais il imagina que c'est un peuple blanc de l'Asie qui est venu civiliser les Egyptiens, en leur infusant la vertu et l'influence régénératrice du sang caucasique. Mais ce sang serait-il resté inefficace ùans toutes les nations blanches d'alors, pour ne produire ses résultats que là où il a été contaminé par la race maudite de ChamV Je serais curieux de savoir la réponse qu'on peut faire à une question aussi simple, mais aussi embarrassante pour le système de hiérarchisation des races humaines. Toujours advint-il que l'opinion d'une
{!) Th. Benfey, Ueber das VerhàUniss der œgyptischen Sprache zum semîtischen Sj,rcn htmann^ 18*4.
(2) Bunsen, ^gyptens Stella in der Wellgeschiolite, 1845-1857.
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origine asiatique des anciens Egyptiens, formulée d'après la linguistique, prit place dans le cerveau de plus d'un savant. M. Maspero, un des plus remarquables égyptologues de notre époque, n'en démord pas jusqu'ici (1).
Cependant, avec le sens supérieur dont M. Renan fait preuve dans toutes les questions de linguistique, il ne tarda pas à mettre en doute cette parenté spéciale entre l'ancien idiome de l'Egypte et les langues sémitiques.
Peut-être la théorie de Benfey eut-elle pu garder un certain caractère de probabilité dans l'application qu'on en faisait à l'égard de l'origine des Rétous; mais la linguistique continuant à progresser, s'est enfin aventurée dans l'étude des autres langues parlées chez des peuples de race incontestablement nigritique. Or, la plupart des ressemblances glottologiques qu'on a rencontrées entre l'égyptien et l'hébreu ou l'arabe, se rencontrent également dans le galla, le bedja, le somâli. En réalité, l'égyptien bien étudié, autant qu'on puisse le faire en s'aidant du copte, .présente le cas d'une grammaire mixte, comme l'a savamment observé M. Renan (2). « L'égyptien, dit aussi M. de Charency,est surtout curieux au point de vue qui nous occupe, parce que chez lui les éléments africains et sémitiques se rencontrent pour ainsi dire juxtaposés et ne sont pas encore complètement fondus l'un avec l'autre. Ainsi, à côté de féminins formés comme en arabe, au moyen , d'une désinence faible, ou une mutation interne de la voyelle, il en possédera d'autres marqués uniquement par l'adjonction d'un mot signifiant femme, femelle. C'est ce dernier procédé qu'emploient presque tous les peuples noirs, chez lesquels il n'existe pas de formes génériques. En copte, le pluriel se distingue du singulier quelquefois aussi par
(1) Voir G. Maspero, Hist. anc. des peuples de V Orient.
(2) Renan, Hist, générale des langues sémitiques*
un changement interne de la voyelle, mais plus souvent par la seule préfixe dont il est muni, ce qui nous rappelle la formation de ce nombre dans beaucoup d'idiomes centroafricains (4). »
Il faut ajouter l'opinion de M. Alfred Maury dont l'autorité est si grande dans une pareille question. « L'égyptien, dit-il, reconnaît deux articles, deux genres, deux nombres. Son système de conjugaison rappelle celui de la plupart des langues africaines. On y reconnaît la tendance agglutïnative qui appartient à toute cette famille. Par le bichari la langue égyptienne se rattache au danakil et conséquernment à tout le groupe nilotique; certaines particularités la lient étroitement au kanouri parlé au Burnou et qui porte les marques d'une culture ancienne (2). »
En face de telles preuves, je crois qu'il est permis de déclarer que ceux qui veulent encore admettre que les anciens Egyptiens appartenaient à la race blanche .de l'Asie antérieure, n'ont aucun droit de s'autoriser de la linguistique pour consolider leur opinion. Il faut y renoncer et chercher une autre source d'arguments. Mais les anciens riverains du Nil n'ont-ils laissé aucun moyen d'examiner le problème et de reconnaître la race à laquelle ils ont appartenu ? En étudiant, avec l'esprit dégagé de tout parti pris, les monuments historiques ou les objets d'art qui nous viennent des Retous, ne pourrions-nous pas nous rapprocher sensiblement de la vérité? C'est ce qu'il faut essayer.
Bien que M. Maspero soit d'une opinion' diamétralement opposée à la thèse que je soutiens ici, personne ne saurait nier sa haute compétence dans toutes les études concernant l'archéologie égyptienne. On peut différer d'opinion
(1) H. de Charency : Lettre à M, Léon de Rosny, dans la Revue orientale et américaine, t. VIII, chron. 61.
(2) Alfred Maury, La terre et Vhomme*
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avec un savant, tout en s'inclinant devant sa science profonde : ie plus souvent c'est de cette science même qu'on tire les lumières qui amènent ces divergences de vue si nécessaires à la réalisation du progrès. Aussi serait-ce pour moi un bonheur incomparable que de trouver dans les ouvrages mêmes de cet éminent égy ptologue des faits qui corroborent ma manière de voir. Est-il possible d'en rencontrer de tels dans la savante exposition qu'il a faite de la première époque de la civilisation égyptienne? Je îe crois positivement. Il suffira pour cela, de faire quelques rapprochements absolument logiques que Pauteur a négligés, volontairement ou non, et qui pourraient l'induire à changer complètement d'avis dans la question en débat.
En parlant de la description ou ae la représentation que les anciens Egyptiens faisaient de la divinité, M. Maspero cite les paroles suivantes : « Dieu est un, unique, multiple de bras... Enfin les hommes sortent de ses deux yeux et se répandent sur ia surface de la terre, « troupeau de Râ » divisé en q'vatre races, les Egyptiens (Retou), les hommes par excellence et les Nègres (Nahsi) qui sont sous le patronage d'Hor; les Asiatiques (Aamoû) et les peuples du Nord à peau blanche sur lesquels Sekhet, la déesse à tête de lionne, étend sa protection (1). »
Un fait positif nous apparaît de prime abord . C'est que les anciens Egyptiens se rangeaient à côté des Nègres (Nahsi ou Na'hasiou) sous la protection d'Hor qui est, pour ainsi dire, la divinité ethnique de P Afrique opposée au reste du monde. « Dans ia légende d'Osiris, dit M. Beauregard, il figure comme le génie du bien en opposition à Seth, le génie du mal; c'est en ce sens qu'il est représenté aux prises avec des crocodiles, des lions et des scorpions, et qu'on le
(1) G. Maspero, Hlst. ancienne des peuples de VOrient. C. f. Lepsius, Denkmœler, III, CXXXV CXXXVI.
rencontre armé d'un javelot dont il frappe l'énorme serpent Apophis, etc. (1). y> Cependant ils mettaient ensemble les Asiatiques (Aamoû) et les peuples du Nord à peau blanche (Tamahoû ou Tahennoû), Cette division n'estelle pas significative? N'indique-t-elle pas qu'ils se reconnaissaient de même origine que les autres noirs de l'Afrique et qu'à tort ou à raison, ils supposaient une origine commune aux blancs d'Asie et aux blancs d'Europe? On s'étonne qu'un homme de la sagacité de M. Maspero n'ait pas réfléchi sur ces faits avant d'affirmer que les Retous sont de la même race que les peuples blancs de l'Asie antérieure. Ce qui a peut-être égaré son intelligence et qui l'a fait rester dans ses anciennes opinions, tout en touchant aux documents les mieux faits pour l'éclairer, c'est une certaine confusion jetée dans les esprits par cette dénomination de Retou que se donnaient les anciens Egyptiens et qui semblait les distinguer des Nahsi ou Nahasiou*
M. Maspero et beaucoup d'autres ^e sont habitués à donner au mot Retou, le sens de & homme par excellence ». On s'est alors dit que le peuple des Pharaons reconnaissait une distinction entre lui et les autres races éthiopiques, puisqu'il s'est dénommé à part. Certains égyptologues s'empressèrent immédiatament de comparer Retou à Loudim; car les lettres r et l, t et d se permutant facilement en égyptien, comme dans la plupart des langues indo-européennes, on peut bien changer Retou en Ledou ; de Ledou à Loudim il n'y a aucune différence, quand on connaît l'instabilité des voyelles phoniques dans les langues sémitiques et chamitiques.
Mais l'équivoque n'est plus permise aujourd'hui. On sait, en effet, qne le mot Retou ne signifie rien autre
(1) O. Beauregard, loco citato, p, 183*
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