DEUXIÈME PARTIE
les Essénicns, que nous citons ici, sont des ouvrages de sa jeunesse ou de son âge mûr, et non pas de sa vieillesse. Ils furent donc composés non seulement longtemps avant que l'Évangile eût pénétré en Egypte, comme je me contentais tout-à-riieure de l'aflirmcr, mais longtemps avant que Jésus prêchât en Galilée, et probablement même avant l'époque oi^i l'on place ordinairement la naissance de Jésus (1). Jamais, dans aucun de ses ouvrages, Pbilon ne parle ni de Jésus, ni de son Evangile, ni de ses apôtres, ni de rien qui se rapporte au Christianisme. Et comment, en effet, aurait-il eu connaissance de l'événement arrivé dans la Judée, s'il est vrai, comme toute la tradition chrétienne le prouve, que le Christianisme naissant eut une première période d'incubation pendant laquelle il ne sortit de la Palestine que pour se répandre par S. Paul sur les côtes de l'Asie-Mineure ? Philon , qui vivait en Egypte, devait avoir plus de quatre-vingt-dix ans à l'époque où l'on fait apporter l'Évangile à Alexandrie par S. Marc (2). Tout ce
que Philon était un vieillard (et l'on sait que les Juifs ne prenaient ce titre de vieillard qu'à soixante-dix ans) vers l'an ai de l'ère chrétienne. Aussi Basnage et la plupart des écrivains qui ont examiné attentivement cette question ont fixé la naissance de Philon à l'an 723 de Rome, 31 ans avant l'ère chrétienne vulgaire.
(1) En effet, dans le premier des deux, il fixe avec assez de précision l'époque où il les écrivait; car, parlant du siège de Xantes par Brutus, et de la défense héroïque que firent les habitants de celte ville pour la mémoire de César, il dit que cet événement était encore récent : où ■Kpb -rzollov, recenti adliuc memoria. César fut assassiné l'an 709 de Rome, et la défaite de Brutus arriva en 712. Il faut donc mettre le siège de Xantes et l'action désespérée de ses habitants, qui se firent tous tuer plutôt que de se rendre au meurtrier de César, en l'année 710 ou 711, c'est-à-dire quarante-trois ou quarante-quatre ans avant l'ère chrétienne. Or on peut bien supposer que Philon, écrivant avant la naissance de Jésus ou vers le temps de cette naissance, c'est-à-dire une quarantaine d'années après le siège de Xantes, se soit exprimé comme il l'a fait ; mais qu'il ait pu s'exprimer ainsi s'il avait écrit après la prédication de Jésus, quand plus de soixante-dix ans auraient été écoulés depuis l'événement dont il parle, c'est ce qui n'a aucune vraisemblance. Il me paraît prouvé par cette seule remarque que ces ouvrages de Philon furent écrits par lui dans sa jeunesse, vers l'âge de trente ans, pendant la période de sa vie où, ainsi qu'il le rapporte, il s'occupait uniquement d'études et de philosophie, et où il s'acquit celle célébrité dont Josèphe nous le montre entouré à l'époque de sa légation.
(2) Eusèbe, S, Jérosne, tous les luislorîens et les anciens marlyrologues, s'ac-
qu'Eusèbe, et à sa suite S. Jérôme, ont dit du Christianisme de Philon est aussi chimérique qu'absurde. Ce sont ses deux ouvrages sur lesEsséniens et les Thérapeutes qui les ont trompés. Il est à remarquer qu'aucun Père des premiers siècles de l'Église n'est tombé dans cette erreur grossière. Ni Clément, ni Origène, qui habitaient l'Egypte, ni Athanase, qui fut patriarche d'Alexandrie, ni S. Justin, qui avait voyagé dans ce pays , ni Tertullien , ni enfin aucun autre antérieurement à Eusèbe , n'a confondu les Juifs connus sous le nom de Thérapeutes avec les Chrétiens (1). Ce n'est que deux cents ans après Philon , et cent ans après Tertullien, qu'Eusèbe, qui ne cite aucun garant de ce qu'il avance, étonné de trouver tant de marques de Christianisme chez des Juifs, a imaginé que ces Thérapeutes que décrivait Philon pouvaient bien être les disciples de S. Marc. Il n'a pas osé, il est vrai, absorber au profit du Christianisme les Esséniens, parceque l'erreur eût élé trop scandaleuse; mais il a distingué les Thérapeutes des Esséniens contre toute espèce de raison et malgré le texte assez positif de Philon (2).
cordent à dire que S. Marc fut le premier disciple qui pénétra en Egypte : Primus Alexandriae Christum annuntians, etc., dit S. Jérôme en parlant de S. Marc dans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques. On raconte qu'il se donna ou reçut de S. Pierre cette mission dès Tan 9 de Tempire de Claude, A9 de J.-C, mais qu'il erra l'espace de douze ans vagabond dans la Libye et dans les provinces voisines, parcequ'il n'osait entrer à Alexandrie sans une révélation particulière qui l'y conduisît. Il est vrai que toule cette traditioaest fort incertaine et presque fabuleuse. Mais quand môme on ferait remonter, comme fait Eusèbe, Tintroduction du Christianisme en Egypte jusqu'à l'an 43 de l'ère chrétienne, il est évident que Philon, déjà septuagénaire, n'en dut recevoir aucune inlluence, et que ses écrits, tous composés avant cette époque, n'en doivent porter aucune trace : c'est en c'fet ce que leur lecture prouve de la façon la plus manifeste.
(1) Voyez les Lciircs du président Bouhier en réponse à Montfaucon (p. 2A7 et suiv.), où ce point de cotjtro verse est surabondamment établi.
(2) Dans son îiuitième livre de la Préparation évangélique, Eusèbe reconnaît formellement que ce que Philon dit des Esséniens se rapporte aux Juifs; mais dans son Histoire ecclésiastique il attribue aux Chrétiens ce que le même auteur dit des Thérapeutes. Toutefois la distinction était si peu naturelle et si peu fondée, qu'il n'a pas osé l'aboider nettement ; il s'est tiré de cette dilliculté par le vague, et il a mieux aimé avoir l'air de se contredire que s'expliquer.