DEUXIEME PARTIE
Ensuite pour s'expliquer comment Pliilon , si attacha; dans ses écrits au Mosaïsme, avait pris tant d'intérêt au Christianisme naissant, il lui a fallu faire une autre supposition ; il a imaginé que Philon avait bien pu connaître S. Pierre dans son voyage à Rome, et, de retour à Alexandrie, décrire avec amour l'Église de S. Marc (1). S. Jérôme a copié Eusèbe. Il n'y a pas un mot dans les deux Traités dont il est question qui ne démente clairement cette supposition. Philon parle de Juifs, de Juifs esséniens , et non pas de Chrétiens. Ces fabuleuses assertions d'Eusèbe et de S. Jérôme ne prouvent qu'une chose : c'est que le Christianisme préexistait à beaucoup d'égards dans l'Essénianisme , et que , frappés d'une évidence à laquelle il était impossible
s. Jérôme a été plus droit au but, en supprimant, dans son Catalogue, le premier traité de Philon, celui où il est question des Esséniens, et en le confondant avec le second.
(i) Il est à remarquer toutefois qu'Eusèbe et S. Jérôme n'ont insinué ces fables que comme des bruits fort incertains. S. Jérôme même ne les appuyé que sur le rapport frappant qu'il trouve entre les Thérapeutes décrits par Philon et les Chrétiens. « Je mets, dit-il, Philon le Juif au rang de nos auteurs n ecclésiastiques, parcequ'en écrivant un livre sur la première Eglise de Marc » TEvangéliste à Alexandrie, il s'est répandu en éloges sur les nôtres : In 7ws~ » trorum laude versaius est. » Puis, dans la liste qu'il donne des écrits de Philon, il supprime le traité où il est parlé des Esséniens ; et, le confondant avec le traité de la Vie contemplative, il caractérise en bloc ces deux ouvrages comme se rapportant aux premiers Chréliens : « Et de vita nostrorum librum, » de quo supra diximus, id est de Apostolicis viris, quem et inscripsit nspl » êtoO 6tCf)p-nTiy.ou tx-T&jv, quod videlicet cœlestia contemplentur et semper Deuni » orent, et sub aliis indicibus. » Suidas, qui répète la même erreur, fait mieux encore : il prend le traité où Philon parle des Esséniens, le traité Que tout homme vertueux est libre, pour un traité sur les Chrétiens : De viia Cfiristianorum. Il est évident que Suidas ni S. Jérôme n'avaient examiné attentivement les écrits dont ils parlent. Pholius, qui les avait lus, est bien plus exact : a J'ai » lu, dit-il, les traités de Philon sur ceux qui embrassaient la vie philosophique » chez les Juifs, soit en se livrant à la pure contemplation, soit en pratiquant la » vie active. Les uns s'appelaient Esséniens, ft les autres Thérapeutes. » Il reconnaît donc bien positivement les uns et les autres pour Juifs; ce qui ne l'empêche pas un peu plus loin d'adopter la fable des rapports de Philon avec S. Pierre. S. Augustin ne s'est pas trompé sur ce prétendu Christianisme de Philon ; il dit positivement que Philon ne croyait pas en Jésus-Christ : a Vidit » hoc Philo quidem, vir liberaliter eruditissimus, unus illorum cujus eloquium » Grœci Platoni aîquare non dubitant, et conatus est aliqua interprelari, non » ad Chrislum intelligendum, in quem non crediderai, etc. {In Faust,, 1, XII, » cap. 39.) »
de se refuser, ils se sont vus réduits à supposer que, puisque les Esséniens ressemblaient si fort aux Chrétiens, il fallait que ce fussent là les premiers Chrétiens. Ils ne se trompaient pas en effet complètement : seulement ces Chrétiens-là étaient de beaucoup antérieurs à Jésus-Christ, et Jésus lui-même était sorti de leur sein. Il est même certain que Philon décrivait ces Chrétiens-là avant que Jésus eût prêché en Galilée^ et peut-être même, comme je l'ai dit, avant qu'il fût né.
Au surplus, ce qui a égaré Eusèbe et S. Jérôme dans leur appréciation de Philon et de ses ouvrages sur les Esséniens s'explique aisément et de toutes façons par l'Essénianisme même. Car il est infiniment probable que Philon , quoique Pharisien, avait, ainsi que Josèphe fit plus tard, étudié et pratiqué dans une certaine mesure TEssénianisme, qu'il s'était mis en rapport, non seulement avec des Esséniens pratiques, soit de ceux qui se mariaient, soit de ceux qui vivaient dans le célibat , mais aussi avec ces contemplatifs des environs d'Alexandrie dont il nous fait la peinture ; en un mot, qu'il était, jusqu'à un certain point, Essénien de cœur et d'initiation. L'enthousiasme avec lequel il parle des Esséniens le ferait naturellement supposer, lors même que nous n'aurions pas certains passages de ses écrits qui viennent confirmer cette idée. Mais il nous reste des indices de ce que l'on pourrait appeler l'Essénianisme de Philon. Car, dans un de ses traités (1) entre autres, il parle d'un temps « pendant lequel il vivait unique- » ment occupé de l'étude et de la contemplation. » Il se plaint de ce que « le sort, ennemi de la vertu, l'a plongé » dans la mer des affaires publiques ; » il regrette ces années
(1) Des lois spéciales du Décalogue, part. IL