DEUXIEME PARTIE
» comme c'csl l'usage trop ordinaire des poètes et des (^'cri- » vains, qui trouvent rarement, il faut le dire, des choses » vraiment belles à peindre; mais ici, sans aucun art, je » me contenterai d'aspirer à saisir la vérité, car je sais que » le plus éloquent perdrait sa peine à vouloir la surpasser. » Il faut pourtant faire effort pour la rendre; car il ne serait » pas juste que la grandeur de la vertu chez ces hommes » devînt une cause de silence pour ceux qui croient qu'on » ne doit rien taire de ce qui est beau. Le but que pour-
» parlât des uns après avoir parlé des autres. D'ailleurs l'article t&jv, par le- » quel il désigne ceux dont il va parler, se rapporte nécessairement aux Essé- » niens. 11 a parlé des Esséniens qui s'attachent à la vie active; présentement, » en continuant son ouvrage, il va représenter ceux qui aiment la vie contem- » plative. Ces ceux sont les Esséniens, dont le nom fait le premier mot du livre ; » il est impossible de rapporter cet article rcov à aucun autre mot qu'aux Essé- » niens qu'il a nommés d'abord. Les Thérapeutes étaient donc une branche » des Esséniens. » Quelques savants, néanmoins, et Bouhier entre autres, tout en reconnaissant que les Thérapeutes étaient des Juifs, admettent une distinction entre eux et les Esséniens. Cette distinction est fausse. On en aura la preuve plus loin, en comparant ce que Philon rapporte du festin sacré des Thérapeutes avec ce que Josèphe rapporte des repas communs des Esséniens, et avec ce que Philon lui-même en dit dans le passage précédemment cité. Ajoutons qu'in'.lépendammcnt de cette identité sur le rite le plus important de la vie religieuse des uns et des autres, identité qui forme, à nos yeux, une preuve sans réplique, toutes les vraisemblances seraient encore pour Topinion de Scaliger, de Basnage, et d'autres savants, que le mot Essénien était un nom générique qui signifiait également ceux de cette secte qui s'adonnaient à la vie active et ceux qui embrassaient la vie plus particulièrement contemplative, et que l'on nommait alors Thérapeutes. En elïet, il suilit de considérer la contexture de la phrase de Philon, pour voir bien évidemment qu'il oppose dans cette phrase la vie contemplative, 0îw/3iav, à la vie pratique, tôv Tr/sa/rt/èv &Lo-j. Or est-ce après avoir parlé des Esséniens comme il l'a fait dans son précédent Traité, après nous les avoir peints comme les plus religieux et les plus méditatifs des hommes, après nous avoir dit qu'ils vivaient appliqués à la lecture et à l'interprétation de la Loi et des Prophètes, après nous avoir parlé de leurs livres d'explications allégoriques, etc., qu'il les peindrait maintenant comme des hommes sans spiritualité, simplement occupés, ainsi que traduit Montfaucon, d'exercices corporels. Il faudrait cependant dire que Philon réserve la vie spirituelle et contemplative uniquement pour les Thérapeutes, si l'on ne voulait pas que dans cette phrase tout se rapportât, sans exception, aux Esséniens, avec la seule distinction que parmi eux les uns travaillaient, et que les autres, vivant sans travailler, se bornaient à la contemplation. Mais la chose est assez importante pour que j'ajoute encore d'autres considérations qui achèvent de dissiper tous les nuages. Si les Thérapeutes n'étaient pas des Esséniens, pourquoi Philon , lorsqu'il a voulu opposer les philosophes juifs aux philosophes grecs, ou plutôt lorsqu'il a voulu citer des sages à l'appui de sa thèse que tout homme vertueux est libre, ne les a-t-il pas nommés , et n'a-t-il nommé que les Esséuieus ? Dira-ton que c'est parcequ'il ne voulait d'abord parler que de la
216 d;e L'égalité.
)} suivent ces philosophes (1) est manifestement indiqué » par le nom sous lequel on les désigne. Car on les appelle, » d'une manière significative (2) , Thérapeutes et Théra- » peutrides (3), soit parcequ'ils professent une médecine » supérieure à celle qui est répandue en tous lieux (cette » dernière, en effet, ne guérit [QspKTcvjUy therapeuei) que )) les corps, tandis que l'autre guérit les âmes en proie à » ces maladies graves et rebelles oii viennent aboutir les » voluptés et les cupidités, les tristesses et les craintes.
Palestine et de la Syrie, et que les Thérapeutes habitaient principalement l'Egypte? Cette réponse n'a aucune solidité. Car, d'abord, Phiîon, qui vivait en Egypte, aurait dû plus naturellement citer les contemplatifs d'Egypte, et les citer avant les Esséniens, s'il n'avait pas su que les Thérapeutes appartenaient par leur doctrine même à l'Essénianisme juif. Il est évident, au contraire, que les Thérapeutes étant pour lui une autre sorte d'Esséniens, il a dû commencer par ceux de la terre saciée, qui avaient pour eux l'antiquité et la tradition. D'ailleurs, il ne dit pas que les Thérapeutes n'existassent qu'en Egypte; il dit, aucontiaire, qu'ils étaient répandus en plusieurs endroits de la terre; il n'excepte pas la Palestine et la Syrie : il aurait donc bien pu parler d'eux dis le début. En second lieu, si les Thérapeutes n'étaient pas de la secte essénienne, à quelle secte juive appartenaient-ils donc? Ils étaient Pharisieris, répond Bnuhier. Mais s'ils étaient Pharisiens, comment se fait-il que Philon, qui était luimême Pharisien, du moins ostensiblement, ne les ait pas distingués par ce point des Esséniens, et qu'au contraire, dans la même phrase où il commence à en parler, il mette les Esséniens au-dessus de tous les hommes (ce que Montfaucon, pour le remarquer en passant, a prudemment oublié dans sa traduction) ? Enlin, il suflil de se rapporter à cette assertion si souvent répétée par Josèphe : a II y a parmi les Juifs trois sectes différentes , trois sectes très » anciennes, etc. » (lomment, si les Pharisiens avaient eu les Tliérapeutes, Josèphe aurait-il différencié, au point qu'il l'a fait, la secte des Esséniens de celle des Pharisiens? Si les Pharisiens avaient eu les Thérapeutes, Josèphe aurait-il remarqué, comme il le fait en toute occasion, le genre particulier de vie des Esséniens. Véritablement les Esséniens auraient été fort peu différents des Pharisiens, et on ne conçoit pas que Josèphe eût mis entre eux tant de distance. La différence en effet est si légère, que MonI faucon est obligé, pour distinguer les Thérapeutes de Philon des Esséniens de Josèphe, de s'attacher à une minutie, et de faire remarquer que, suivant Josèphe, les F^sséniens en Palestine ne changeaient d'habits que quand ces habits étaient déchirés, tandis que, suivant Philon, les Thérapeutes en Egypte avaient des habillements d'hiver et d'été. Mais , je le répète encore, toutes ces raisons le cèdent à .telle que j'ai énoncée d'abord, savoir, la conformité du rite, social et leligieux à la fois, du repas commun, ou de la Paque-Eucharislic. Au surplus, je montrerai plus loin que le nom même de Thérapeutes est dérivé de celui d'Esséniens.
(1) Ou sectateurs de la sagesse, ïwv jpJî^opwv.
(2) E'tû//coç.
(3) (.-)Epv.nî'jTv.'. y.v.i Bzpv.rrzvrpiotç. Ce nom grec de Thérapeutes n'est, dans un certain sens, que la traduction du nom hébreu d'Esséniens. C'est ce que je démontrerai plus loin.