‹ De l'égalitéChapitre 104 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

» Tavaricc et les folles dissipations, rinjuslice, et tout le » cortège innombrable des passions et des vices) ; ou bien » parcequ'ils ont été appris par la nature et par nos saintes » lois (1) à servir (Qsoktzsvsiv, tlierapeuein) l'Être qui est » meilleur que le bon, plus simple que le un, et plus prin- » cipe, si je puis m'exprimer ainsi, que l'unité principe (2). » Qui leur comparer, je le demande, parmi tous ceux qui » cultivent la piété (3) ? Est-ce ceux qui honorent les élé- » ments, la terre, l'eau, l'air, le feu, appelés ici d'un nom, » ailleurs d'un autre, Vulcain, Junon, Neptune, Cérès [lx)1 » Mais les éléments ne sont qu'une matière sans âme et sans » mouvement par elle-même, soumise à l'Ouvrier pour réa- » liserpar elle toutes les idées de formes et de qualités (5). » Irai-je mettre en parallèle avec eux ceux qui adorent les » corps célestes et leurs influences, le soleil, la lune, les » étoiles fixes ou errantes, ou le ciel tout entier, ou le » monde dans son universalité? Mais toutes ces choses ne » se sont pas faites elles-mêmes ; elles sont nées par la » science d'un Constructeur (6) infiniment sage. Sont-ce

(1) eV pûîîojg xai Twv tsyîîjv vô/z-wv. Il est clair que pur ces saintes lois dont parle Philon, il eniend la loi juive, la révélation moï^iaque.

(2) Oî^oaTTîûîtv TÔ ov, 0 /ai i'/aOoû /.oîIttôv èç£ , /at évà; tilt/prjiçîpo-j, /.y.i fiO'jv.Soç t/.pyt-jo-iùi-ipo-i.

(3) Ou ([ui professent une relisïion quelconque : T&iv i-y.Yfz/lou.vi''ji-i zv'ji^-tav, « En bonne foi, dii à propos de ce passage le président Bouhier dans sa réfti- » tatioii de Montfaucon, peut-on se persuader (lu'un Juif, et un Juif paiTaiiC- » meut insîruit de sa religion, eût parlé de la sorte des Chrétiens, tandis que » ses confrères les chassaient de leurs synagogues comme des réprouvés et des » impics ? (lar vous savez que c'est ainsi qu'ils en usaient dés le temps do Jésus- 5) Christ munie, suivant le témoignage de S. Jean , ch. ix, v. 22. {Lettres^ p. 6)»

(4) J'avertis que j'abrège un peu le texte en cet endroit.

(5) Ta o£ tjQiytir/. ccfuyo^ uX-fi Acù âç èdUTvii à/tJvyjTo;, ùcroêîS/yî^yivyj tw Tî/vtT/) TT^oo; kni/Mu.^ r;yr,!J.%TOi^j xai notoz-nrcov i^àa^. Voilà bien la théorie de 11déal ou du Aoyoi de Platon. Est-ce chez Platon, comme on a coutume de le supposer, que Pinlon a pris cette doctrine? 11 nous la donne comme juive et c'-vsénlenne ; et tout prouve qu'il a raison , et qu'il n'a fait que la retrouver chez Platon. La source de cette grande métaphysique était bien antérieure à la philosophie grecque.

» ceux qui adorent des demi-dieux que je voudrais égaler » à nos Thérapeutes? Des demi-dieux, c'est-à-dire des êtres » à la fois mortels et immortels, quoi de plus absurde ? Sont- » ce les adorateurs d'idoles, c'est-à-dire de morceaux de » bois ou de pierre dont l'artiste fait à son gré un dieu, une » table, ou une cuvette ? Je passe sous silence les divinités » des Égyptiens, qui, doux et traitables, adorent des bêtes » farouches, qui, raisonnables, honorent des brutes, qui, » alliés par une certaine parenté avec Dieu (1), se proster- » nent devant des monstres pires que les animaux mêmes, » et qui, maîtres et souverains, servent des bêtes nées pour » leur obéir et les servir. Laissons ces incurables, qui sont » précisément le contraire des Thérapeutes (2); laissons-les » infecter de leurs folles opinions non seulement leurs con- » citoyens, mais les nations voisines ; ils sont privés du plus » nécessaire de tous les sens, je ne dis pas de la vue du » corps, mais de celle de l'âme, par laquelle seule nous » pouvons distinguer le vrai d'avec le faux. Oui, qu'ils se » livi'ent à leurs erreurs ; mais que toujours la race des » Thérapeutes, apprise à voir, jouisse de la vue de l'être; » qu'elle ne s'arrête pas au soleil sensible, et qu'elle ne » quitte jamais cette règle qui mène à la souveraine féli- » cité (3). Ceux qui embrassent ce genre de vie ne le font pas » pour suivre la coutume , ni à la sollicitation d'autrui ; » mais, ravis par l'amour céleste, comme les Bacchantes et

(1) Ot çy/ylvîiav 'éyavrôi ''^poi rb Qeio-J»

(2) (C Bipy.TtzDTOi , incurabiles.

(3) To (Σ Biprj.TzzuTiAà-i ytvoç, ê/îTTôJv àû T:posSiov.(7/.6f/.fJOv, TYi^ rûD '6-J70Ç 6icf.i e.piî'jOu, /.al rèv aiîÛyiTcv vj/tov ÙTrî/îêatvÉTOJ , v.vX ii.-r\§ïixoxt T'/jv ràÇtv xaÛTvjv AîfTrÉTw Tzpo^ T£/îtav ayouijav zuoc/.iu.o-^iv.-j. Toutes ces expressions sont remarquables. (>elte vue de l'éire, par laquelle Philon caractérise le fonds de la religion des Thérapeutes, s'accorde avec ce que nous aurons à dire sur le nom même de Thérapeute ou d'Essénien. Ce précepte de ne pas s'arrêter au soleil sensible rappelle ce que Josèphe dit de la prière des Esséniens au divin soleil (voy. plus haut, p. 183.)

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» les Corybanlcs , ils sont agités d'une sorte de fureur » divine jusqu'à ce qu'ils voient l'objet de leur amour (1). » Ensuite, à cause du désir qu'ils ont d'une immortalité » bienheureuse (2), se regardant comme ayant déjà terminé » leur carrière mortelle^ ils abandonnent leurs biens (3) à

(i) Vtt' è'/>wroî ocpnixsdi-jrzç oiipa-jîov, ■/.v.Ov.mp oi ^y./.y i<j6iJ.iJ0i /ai /.op'Av.vrtwvTs^, svÔo/5(7£àÇo'J5£, [j-i^pi^ (xv To noBov/j.z))o-i> ïooi'7t'j. Ces paroles montrent bien nettement que Vextase était un état fréquent parmi ces contemplatifs. Nous verrons plus loin d'autres preuves de cette vérité.

(2) A«à TÔv T-^; à^avàrou x.at /xv.yiy.ply.ç Çco^î ifxepo-^. Ce seul trait suffirait pour montrer que les Thérapeutes étaient Esséniens, et pour renverser la supposition qu'ils pouvaient appartenir au Phariséisme. En eflet, les Esséniens, comme nous l'avons vu par Josèphe, étaient les seuls Juifs qui crussent à une immortalité bienheureuse après la mort : quant aux Pharisiens, ils faisaient revenir les bons sur la terre, et n'admettaient qu'une suite de transmigrations (V. plus haut, p. 191-19/i.). Donc des Esséniens seuls pouvaient, ainsi que Philon le rapporte ici de ses Thérapeutes, aspirer ardemment après la mort comme un prisonnier aspire après sa liberté, embrasser l'espérance d'un bonheur éternel, et tenter d'y entrer dès cette vie par l'effort de la contemplation et de la spiritualité. La doctrine des Pharisiens sur la vie future les ramenait toujours à la terre. Un Pharisien contemplatif de la façon que Philon nous peint ses Thérapeutes n'aurait pas été Pharisien. Que prouvent donc les exemples, très rares d'ailleurs et fort incertains, que Bouhier a pu citer de Pharisiens livrés à l'ascétisme et ù diverses austérités, tels par exemple que ce Banus dont Josèphe se fit quelque temps le disciple {Vie de Joséphe écrite par lui-mcme)^ et que l'on dit sans aucune certitude avoir été Pharisien? Rien, absolument rien. Ces sortes d'ascètes abandonnaient le Phariséisme par le genre même de vie qu'ils embrassaient. Le Phariséisme, en etfet, loin de conduire à la vie purement contemplative, la repoussait. Il est donc absurde de croire qu'il ait produit des troupes entières de contemplatifs. Ajoutons que Josèphe, qui fait contraster la tendance contemplative des Esséniens avec la tendance réaliste et humaine des Pharisiens, n'aurait pas manqué de signaler l'étonnante exception des Thérapeutes.

(3) Ce passage est le seul qui, au premier abord, ferait douter que les Thérapeutes fussent Esséniens; car les Esséniens de la Judée vivaient en communauté, et ici il s'agit de propriété individuelle et d'héritage. Mais en résulte-til réellement une difficulté sérieuse? Je ne le pense pas. N'avons-nous pas vu, en effet, que Josèphe dit positivement qu'outre les Esséniens vivant dans le célibat, il y en avait qui admettaient le mariage (voy. plus haut, p. 193). Ceuxlà, d'après Josèphe, avaient la même doctrine que les autres, la même morale, et pratiquaient également la communauté des biens. Mais Josèphe, qui s'est attaché principalement à décrire le gros des Esséniens, c'est-à-dire ceux qui étaient lixés sur les bords du lac Asphaltite, n'entre dans aucun détail sur ceux qui étaient mariés. Il les représente seulement comme une autre société, un ordre différent: iTzpo-j rà/^aa, alius ordo. Cependant il est bien difficile de croire que l'introduction de la famille naturelle ait pu s'arranger avec une complète communauté, comme était celle des purs Esséniens vivant dans le célibat. Ceux-ci, en effet, ne rejetaient le mariage que parcequ'ils y voyaient une source de divisions et la rupture presque nécessaire de la fraternité. Il est donc bien probable que cette seconde classe d'Esséniens que Josèphe n'a pas décrits, avait introduit dans son sein quelques usages particuliers et relatifs à l^

» leurs fils et à leurs filles, ou à leurs autres parents, qu'ils » mettent de bon cœur en pleine possession de leur hé- » ritage, ou, s'ils n'ont pas de parents, à leurs amis. Car

famille. Cela est d'autant plus à croire que le sentiment de la pureté du mariage, et par conséquent de IMudividualité sur ce point, se montre au plus haut degré dans ce que Josiplie dit d'eux à ce sujet. Les Moraves, qui ont calqué et qui reproduisent encore lidèlement aujourd'hui la communauté essénienne, ont cependant été obligés de mettre à certains égards la famille naturelle dans une sorte (Hudépendance, et de lui créer un cercle hors de la grande lamille. Mais s'il en était ainsi en Judée parmi les Esséniens mariés, à plus forte raison devait-il en être ainsi dans les pays étrangers, partout où l'o i nous dit que la doctrine essénienne s'était introduite. Cela est d'autant plus nécessaire que, hors de la Judée, les Juifs se livraient surtout au commerce. On conçoit donc une sorle de demi-Esséniens pour ainsi dire, procédant de la secte principale, mais s'en écartant sur le point de la communauté des biens, l'admettant en principe, mais ne la pratiquant pas à la rigueur, à cause du milieu où ils se trouvaient placés. Ils étaient aux vrais Esséniens ce que les Quakers sont aujourd'hui aux Moraves. Les Moraves vivent dans une plus parfaite communauté de biens : les Quakers admettent positivement la propriété, tout en condamnant, à titre de superflu, (equi excède les besoins naturels. Et comment n'en aurait-il-i! pas été ainsi, je le demande? comment la doctrine essénienne, en tant que pure métaphysique et pure morale, indépendamment de la pratique, ne se serait-elle pas répandue dans le corps entier de la nation juive, lorsque Josèphe et Philon nous représentent cette doctrine comme une doctrine nationale, comme une philosophie nationale, c'est-àdire comme constituant la religion juive au même titre que le Phariséisme ou le Saducéisme ? Le Judaïsme pour eux, c'est ou TEssénianisme, ou le Phariséisme, ou le Saducéisme, ou plutôt c'est une tige commune, mais qui a besoin de se présenter sous l'un de ces trois aspects. Croit-on que les choses se fussent ainsi ollertes à ces deux profonds écrivains, si l'Essénianisme avait été entièrement limité à ceux qui vivaient dans la communauté et le célibat sur les bords de la mer Morte? Non, ils n'auraient pas vu dans cette doctrine une doctrine nationale, et la plus auguste de toutes, comme Josèphe la nomme. Mais cette congrégation essénienne avait répandu sa foi dans un certain nombre d'esprits ; les docteurs esséniens étaient des docteurs en Israël, au même titre que les docteurs pharisiens ou saducéens. Delà, partout, dans la nation juive, un certain nombre d'hommes attachés à celte deutérose, ù celte interprétation du Mosaïsme. J'ai cité plus haut un passage de Josèphe, qui prouve manifestement ce que j'avance ici. C'est lorsque Josèphe dit que sous les Macchabées, deux siècles environ avant J.-C, la nation tout entière était divisée par les opinions dilférentes des trois sectes rivales. Ne voit-on i)as là clairement que les Esséniens avaient des partisaiis, des adeptes dans tout le corps de la nation, ou du moins parmi les hommes les plus religieux qui prenaient la part la plus active auxallaires politiques de cette mémorable époque? Certes, Josèphe ne veut pas parler là des quatre mille Esséniens qui formaient les congrégations des bords du lac Asphallite, mais de l'intervention de leurs opinions dans les aliaires générales. Il devait donc y avoir, soit en Palestine et en Syrie, soit dans les autres pays où il y avait des Juifs, un certain nombre de demi-Esséniens, comme je disais tout à l'heure. Toutes les inductions prouvent cette vérité. D'où sortaient, en effet, ces catéchumènes, toujours plus nombreux qu'il ne fallait au rapport de Pline, dont se recrutaient les communautés des bords du lac Asphaltite, sinon de ces demi-Esséniens, préparés par la doctrine, et qui venaient enfin la réaliser dans un âge plus ou moins avancé? En Judée, ils apportaient leurs biens à la société

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