‹ De l'égalitéChapitre 114 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE. 2/i · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. 2/i

» ser avec leurs supérieurs , s'abstinssent né.inmoins des » pains, afin que les plus élevés eussent ce privilège.

» Après le repas (1) , ils célèbrent la sainte veille (2) clu- » rant toute la nuit, de la façon que je vais dire. D'abord » ils se tiennent debout el serrés, formant deux chœurs , » de chaque côté de la salle, l'un composé des hommes, » et l'autre des femmes. Chacune de ces deux troupes a son

cats, oià. rovç T/oujjwvTK^. Le plus grand nombre donc faisaient absoliiment le repas des lévites. 11 est vrai que leur pain était fermenté. Mais quelle dilférence cela peut-il faire encore, puisque, dans Tidée de Pliilon, le pain, quoique fermenté, est le plus sacré des aliments. Si Phiion avait vu entre le pain levé et le pain azyme une si profonde dilférence, il n'aurait pas commencé par appeler le pain même levé, na.-jv.yiçv-ov ntzio-j. La remarque qu'il fait relativement aux pains de proposition du Temple, qui étaient sans levain, et au sel de cette table où l'on n'ajoutait rien, n'est qu une parenthèse, une phrase incidente, qui n'a pour but que la précision et l'exactitude parfaite des faits. En un mot, l'idée de Phiion est de nous faire comprendre la sainteté du repas des Thérapeutes en le comparant aux repas des lévites avec le paii de proposition. Il veut donc dire et il dit positivement : Dans la loi, le pain de proposition est le privilège des plus religieux des lévites, c'est-à-dire des hommes les plus vertueux du peuple hébreu ; il a été bon et convenable d'établir cette distinction dans le ministère des autels, Aît-ouys/iaç a9/ov. Mais ici tous participent au pain. La preuve que Phiion avait cette comparaison dans l'esprit, c'est qu'un peu plus haut il la fait très clairement et très explicitement , lorsqu'il dit que les Thérapeutes vivent comme les prêtres les plus saints sacrifient : Nripâ^ta •jv.p wî T0£5 hpz.u'ji Oùîtv, y.v.i tovtocç êtoDv b ôpdbg là-jo^ Cp-oyîtrat. Est-il nécessaire d'ajouter encore une remarque à ces raisons qui me paraissent invincibles? Si la phrase de Phiion avait le sens que lui donne Bouhier, Phiion, lorsqu'il dit qu'à l'exception des prêtres de premier ordre, les membres inférieurs du sacerdoce et les laïques étaient exclus de manger des pains de proposition, n'aurait-il pas dit qu'ils devaient s'abstenir des pains azymes, au lieu qu'il dit tout simplement qu'ils étaient privés de manger les pains, oLTxiy^zGBcf.i. zù-* âprcxi-/. Le sens de la phrase, si tout le raisonnement de Phiion eût porté sur cette distinction, voulait impérieusement qu'il ajoutât aÇu^awv ; comme Bouhier le fait lui-môme dans sa traduction par la paraphrase de ces pains sacrés.

Ce qui ressort donc incontestablement de cette phrase de Phiion, c'est que les Thérapeutes imitaient dans leur repas sacré le repas religieux ordonné par Moyse avec les pains de proposition , et réservé dans la Loi aux seuls lévites. Voilà le sens positif et littéral de ce passage important.

(1) M-rà Tô oîïTTvov. Cette expression prouverait encore au besoin contre la supposition de Montfaucon, que nous venons de réfuter. Il est évident que c'est bien du repas des Thérapeutes que Phiion vient de parler immédiatement, puisque, continuant, il dit : Mîrà to oicxrvov. S'il avait voulu distinguer un second festin sacré, c'est-à-dire une célébration particulière des mystères, du repas commun, il aurait dit : Mzzv. tout© to ozïtzvo-j.

(2) lipv.v TzKvwxt-Sv., C'est ce que les Payens appelaient sacra privigilia^

5Zi8 DE L'ÉGALITÉ.

» chef de chœur, choisi comme étant le plus digne et le » plus artiste dans le sens de la beauté harmonieuse et de » l'art élevé et bienséant (1). Alors ils chantent des hym- » nés à Dieu, sur diverses sortes de mesures et d'airs, tan- » tôt ensemble, tantôt par groupes qui se répondent, ac- » compagnant leurs chants de gestes, de danses, de pro- » sternations, et faisant des marches, ou des stations, tour- » nant en cercle ou se rangeant en ligne, suivant le sens » des compositions qu'ils exécutent. Puis, quand chacun des » deux chœurs isolément s'est rassasié de ces délices, quand » ils ont bu pour ainsi dire le vin comme dans les fêtes de » Bacchus, mais le vin de l'amour de Dieu, ils se mêlent » tous ensemble, et ne forment plus qu'un seul chœur des » deux, à l'imitation de celui qui eut lieu jadis sur les bords » de la Mer Rouge, à la suite du miracle qui s'y était ac- » compli. Car la mer, sur l'ordre de Dieu, devint le salut » des Hébreux et la perte de leurs oppresseurs. Les eaux , » s'étant séparées tout-à-coup et solidifiées comme deux » murailles, ouvrirent un chemin large et sec, par où nos )) pères gagnèrent les hauteurs du continent opposé; puis, » se refermant bientôt, et inondant de nouveau le passage, » elles engloutirent dans leur sein l'ennemi acharné à pour- » suivre le peuple d'Israël. Tous donc, hommes et femmes, » saisis d'un transport divin à la vue d'un secours si ines^ » péré, et d'une merveille qui surpassait tout ce qu'ils pou- » vaient concevoir et attendre, formèrent un seul chœur; » et ils chantaient des hymnes de grâce (2) à ce Dieu qui » les avait sauvés, les hommes conduits par Moyse le pro-

(i) E/j.y.i'/.içv.TO^. Les anciens appelaient iy.^.k/.ziv. {co)icinnitns), une sorle de danse grave et bienséante , qu'on nommait aussi danse tra<Ti(jue. C'était la seule, parmi les danses pacifiques, à laquelle Platon accordât son siilTrage.

(2) Eiiy^r/.pti^-opio'jç C'/.vov^.

DE€XÏKME PARTIE. Vi^J

» pliète, cl les femmes par Marie la prophélesse (1). C'est » surtout à l'image de ce concert magnifique que les Thé- » rapeuteset les Thérapeutrides mêlent leurs chants et se » répondent. Le son aigu de la voix des femmes s'unit à » la voix plus grave des hommes, et il en résulte d'admi- » râbles effets musicaux et une symphonie parfaite. Tout » est beau dans ces chœurs: les pensées en sont belles, les » paroles aussi, et les choristes, animés par l'art, par l'art » véritable, respirent également et montrent le vrai beau. » Pensées^ paroles, exécutants, n'ont pour but que la » piété.

» Ivres ainsi de celte belle ivresse jusqu'au matin, n'ayant » ni la tôle pesante ni les yeux chargés, mais plus éveillés » au contraire que quand ils sont venus au repas, tournant » leurs regards et tout leur corps vers l'Orient, et, aussitôt » qu'ils voient le soleil se lever, étendant leurs mains vers » le ciel, ils implorent la sérénité du jour, la vérité, et le » don de raisonner juste (2). Ces prières achevées , chacun » s'en retourne à son Semnée pour y cultiver, selon son » habitude, la philosophie, leur seul labeur et leur seul » trafic.

» Voilà ce que j'avais à dire des Thérapeutes, ces con- » templatifs sectateurs de la vie et de ceux qui ont vécu » dans la vie et dans l'esprit seulement, citoyens du ciel et

(1) Ëxod., c. XV : Sumpsii ergo Maria ^jrophetîssa, soror Aaron, tymjjanuM in manu sua; egressœquc su7it onines mulieres post eam cum tympanis et choris, quibus prccciuebat, etc. Chez les Hébreux, comme chez les Indiens, les Egyptiens, et tous les peuples de Tantiquilé, la danse faisait partie du culte divin. Dans la cérémonie du transport de TArche {lleg. lib. II, c. 6), nous voyons David, revêtu d'un éphod de lin, et à la tête de tout le peuple d'Israël, danser au son des trompettes et des autres instruments de musique : Et David saltabat totis viribus antc Domimim, etc.

(2) Il faut rapprocher ceci de ce que nous avons vu plus haut dans Josèphç sur la prière des Esséuiens au soleil levant, (Voyez p. 183.)

» du vrai monde, nalurellement chers au Père et Créateur » de toute chose pour leur vertu, qui leur vaut cette ami- » tié, la plus intime des récompenses : ils ont mis la vertu » au-dessus de la fortune; ils sont parvenus au souverain » bien. »

Que ces pages écrites par Philon avant la prédication de l'Evangile sont à la fois belles et instructives! Qui ne voit dans le régime des Esséniens le Christianisme tout entier en germe? et qui pourrait se refuser à conclure que le Christianisme n'a véritablement été autre chose que l'explicitation de la Doctrine Essénienne par l'abolition de l'ésotérisme?

Cette vérité rend-elle moins respectable, moins sublime, moins divine, la mission de Jésus? Non; suivant nous, la mission de Jésus n'est point ternie par là ; et nous ne le porterons pas moins dans notre cœur, parceque nous aurons trouvé une origine à sa Doctrine.

L'Essénianisme remontait aux premiers temps du Mosaïsme , lequel remontait lui-même à la religion primitive. Mais l'Essénianisme était une secte presque éclipsée au sein du Judaïsme, et le Judaïsme lui-même était une secte presque obscure dans l'immense empire où coexistaient confusément tant d'idolâtries et de cultes divers. Il a fallu sauver le genre humain, disent les Chrétiens; c'est-à-dire qu'il a fallu verser sur le genre humain, avec le sang d'un saint, la doctrine de vérité qui fera vivre un jour tous les hommes dans la loi naturelle et divine. Il a donc fallu faire ce que Jésus et après lui S. Paul ont fait, abolir toutes les fausses religions de la terre, en permettant à la Sainte Philosophie de sortir du cercle étroit où elle était cachée. Jésus l'a fait par l'exaltation du sentiment et par sa mort, S. Paul par ses travaux, par sa science, et par sa mort aussi. Et quand

Page 1