‹ De l'égalitéChapitre 16 sur 145 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

et aujourd'hui à quoi ont égard ceux qui rendent ainsi des lois égales pour tous? Incontestablement ils se règlent d'après un principe; ils n'agissent pas comme des insensés; ils font les lois d'après quelque idée générale et sacrée, gravée dans leur ame.

Or quelle est cette idée, ce principe, cette règle, ce critérium, suivant lequel tant d'actions autrefois licites sont aujourd'hui regardées comme des crimes, détestées ou punies comme telles?

Ce principe, c'est l'Égalité des hommes. Vous êtes bien forcés, en effet, de convenir que la justice actuelle ne distingue pas entre un homme et un autre homme ; qu'étant revêtus tous deux du caractère d'hommes, ils sont égaux aux yeux de la justice.

Et si la justice est juste et impartiale envers eux, c'est uniquement parcequ'ils sont hommes. Ce père n'a pas le droit de tuer son enfant, parceque le caractère de l'Humanité est sur la face de cet enfant. Ce riche n'a pas le droit de violenter ce misérable , parceque le caractère de l'Humanité protège ce misérable contre lui. Donc vous reconnaissez un droit à l'homme, uniquement parcequ'il est homme.

Direz-vous que cette règle a été inventée pour rendre l'administration de la justice plus facile et plus régulière? Une telle explication serait absurde. Ce qui fait le droit, j'entends le droit actuel, c'est précisément l'Égalité reconnue des hommes. Cette égalité reconnue est avant la justice, c'est elle qui la cause et qui la constitue. Quand un père irrité ou un mari jaloux pouvait se venger et punir à son gré, c'est que l'Égalité humaine n'était pas reconnue; c'est que le faible ne comptait pas ou comptait peu devant le fort. Soyez sûrs que si l'opinion mettait encore une diffé-

rence entre les races d'hommes, la justice suivrait Topinion, et qu'il y aurait encore deux ou trois justices, comme dans l'antiquité et dans le moyen âge.

Vainement aussi essayerait-on de dire que la justice actuelle ne reconnaît d'égalité qu'entre les citoyens d'une même nation. Pourquoi, en ce cas, le meurtre commis sur un étranger est-il puni comme le meurtre commis sur un habitant du pays?

Qu'on remarque, d'ailleurs, qu'il ne s'agit pas ici des lois positives, mais du principe de ces lois. Je prouverai tout-à-l'heure que l'égalité du citoyen, telle que nous la comprenons aujourd'hui, prend sa source dans la croyance que nous avons à l'égalité des hommes en général ; que ces deux croyances, depuis le dernier siècle, sont inséparables, et tiennent à la même doctrine. On ne peut donc pas m'objecter les lois positives , et me nier le sentiment que nous avons de l'égalité humaine, en me montrant que l'égalité des citoyens en tient souvent la place. Ce qu'il faudrait me prouver, c'est que nous sommes complètement indifférents aux violences commises sur des hommes, toutes les fois que ces hommes ne sont pas nos concitoyens.

Or examinez-vous vous-mêmes sur ce point. Je ne supposerai pas qu'il s'agisse de violences et de tortures infligées à des Européens ; les peuples de l'Europe ont trop de relations pour qu'il n'existe pas entre eux quelque assurance mutuelle de justice. Mais voici des négriers qui vont conduire des esclaves à vos colonies d'Amérique. Je vous dis que ces colonies à sucre et à café ont besoin de nègres pour les cultiver. Ni les blancs venus d'Europe, ni les Indiens eux-mêmes, ne peuvent supporter le travail sous ce soleil brûlant. Nos planteurs attendent, leur fortune est compromise, les colonies vont périr si l'esclavage des Africains

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