‹ De l'égalitéChapitre 19 sur 145 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

de France dans son sac. Cela n'est nullement vrai, je le sais, et l'inégalité règne là comme ailleurs. Les riches se font remplacer, et la vraie concurrence du courage et du mérite n'existe pas où les uns, par le privilège de la fortune de leurs parents, sortent des écoles officiers nés, comme les Nobles de l'ancien régime, ou au moins munis d'une éducation spéciale qui leur ouvre le chemin des grades, tandis que les iils des artisans et des vignerons ont tout juste ce qu'il faut pour rester soldats, quelque mérite d'ailleurs et quelque générosité de courage que la nature leur ait donnés. Non, l'égalité n'existe pas là ; mais enfin le principe est proclamé et reconnu.

2° La nation fait ses lois, et s'administre. J'avoue que le principe de l'égalité a trouvé de grands obstacles à se faire reconnaître sur ce point. La noblesse et la monarchie ont d'abord résisté obstinément pour conserver ce qu'elles appelaient leur droit et leur pouvoir : c'est notre première Révolution. Puis cette monarchie et cette noblesse renversées, il s'est trouvé je ne sais quelle fausse monarchie et je ne sais quelle fausse noblesse qui ont voulu trôner à leur place : c'est l'Empire et la Restauration. Puis nouveau renversement, et cette fois le Tiers-État, qui avait vaincu avec le peuple et par le peuple, a vu surgir de son sein d'ardents docteurs d'aristocratie qui ont prétendu qu'à lui seul appartenait le droit législatif et le gouvernement : c'est l'état sans nom que nous avons aujourd'hui sous les yeux. Mais enfin, je le demande, quel autre principe avez-vous à opposer à la souveraineté du peuple, c'est-à-dire au droit de tous, c'està-dire à l'Égalité ? Ce droit même n'est-il pas textuellement énoncé dans la dernière de vos chartes comme il l'était dans nos premières constitutions ? Puis n'avons-nous pas vu tomber tous les gouvernements qui ont voulu donner une

autre origine au pouvoir que la volonté de tous? Et quoique l'immense majorité soit encore déshéritée du droit politique, n'est-il pas convenu que les lois se font au nom de tous par quelques-uns? Ainsi la fiction supplée à la réalité, et empêche au moins le droit d'être périmé. Ou plutôt l'État ne se soutient que parceque le droit est reconnu, proclamé; supprimez-le, supprimez la fiction qui le remplace, et la société n'a plus de base.

3° La nation se livre à l'agriculture, à l'industrie, au commerce. Quel est encore le principe qui préside à ces travaux divers? C'est l'égalité sous le nom de libre concurrence. La plus atroce inégalité, je le sais, règne en fait sur ce point. La vraie concurrence n'existe pas ; car un petit nombre d'hommes étant seuls en possession des instruments de travail , les autres se trouvent réduits à la misérable condition de serfs de l'industrie. Les uns sont maîtres et de la terre, et des machines, et de toutes les sources de production qu'a inventées le génie de tous les hommes pendant tous les siècles précédents, ou qu'il découvre chaque jour. La production se fait pour eux, et est réglée par leur consommation ; aussi est-elle infiniment petite et misérable en comparaison de ce qu'elle pourrait être. Quant aux travailleurs , ils n'ont droit qu'au salaire ; ils se disputent ce salaire entre eux, ils le disputent aux animaux et aux machines, leurs vrais concurrents. Leur existence, l'existence de tant de millions d'hommes, de tant de millions de nos égaux , de nos semblables , de nos frères , de nos concitoyens, est livrée à tous les hasards qu'entraînent l'imprévoyance, l'incurie, l'incapacité, les passions, les folies de tous genres des possesseurs du capital. La société, en proclamant la concurrence, n'a donc pas fait autre chose j usqu'ici qu'une grande ironie : c'est comme si elle avait

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