‹ De l'égalitéChapitre 21 sur 145 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ce sont les classes riches. La justice est un Polyplième aveugle , un informe et grossier cyclope : les riches, protégés par leur politesse et leur air d'innocence, se mettent à l'abri de ses atteintes, comme Ulysse et ses compagnons s'échappèrent de la caverne en se cachant sous la blanche toison des brebis.

Un homme du peuple veut se procurer plus que le salaire qu'il pourrait honnêtement gagner : il n'a d'autre moyen que la violence ; il se fait voleur ; on le saisit, on l'emprisonne, on le juge, on le condamne aux galères. Un voleur riche, un voleur des hautes classes est bien autrement favorisé du sort ; il exerce son industrie tout à l'aise ; il vole cent mille francs plus aisément que l'autre ne vole un sou. Considérez en effet les occupations lucratives des hautes classes , et dites-moi quelle est celle où ne règne pas la fraude , oii elle ne soit pas commune , ordinaire , de règle pour ainsi dire , et presque jamais punie. La loyauté , la probité , l'honneur, sont-ils donc l'apanage des princes de la finance et de l'industrie ? On a inventé de notre temps l'épithète de loups-cerviers pour certains capitalistes ; mais du petit au grand, dans cette obscure forêt où les hommes aujourd'hui luttent les uns contre les autres pour s'arracher les richesses, tout capitaliste estloup-cervier. Au-dessous de ces grands banquiers , ainsi qualifiés par leurs pairs, viennent des spéculateurs à fortune moins gigantesque , puis d'autres plus modestes encore : mais sont-ils plus purs ? Combien de honteux trafics, dit-on, combien de jeux im- . moraux , et combien de tours du bâton servent à payer les charges qui ont remplacé les anciens offices I Est-ce le commerce proprement dit oii règne la loyauté ? Mais qui ne se plaint aujourd'hui que le commerce est une fraude perpétuelle, que la fourberie en est l'àme, et que le charlata-»

nisîîio en est le nerf? D'ailleurs tout homme de mauvaise foi qui embrasse la profession du commerce n'a-t-il pas toujours , pour dernière ressource , la banqueroute qui enrichit ?

Je suppose un homme né dans les hautes classes ou admis dans leur sein , qui soit bien cupide , bien léger de conscience, et qui partant veuille s'enrichir per fas et ne fus. Il aura été séduit par le luxe , et il se sera dit : J'aurai toutes ces richesses, j'aurai un hôtel, des terres, des serviteurs ; je suis né pour être prince : Et in Arcadia ego. Cet homme , qui n'a pas d'autre moralité que de devenir puissant et riche, puissant pour être riche, riche pour être puissant, est à bien des égards l'analogue du voleur qu'on envoyé au bagne. Il a plus d'esprit , j'en conviens , plus d'intelligence , cela est vrai ; mais je le suppose dénué de moralité, un véritable idiot sous le rapport moral. Combien de gens sont ainsi faits ! Hé bien ! la justice n'Aura pas prise sur lui ; et jusqu'oii ne le verra-t-on pas s'élever ! S'il dédaigne le commerce, la finance , ou la procédure , qu'il se fasse intrigant politique. Journaliste, il vendra la confiance que le public aura mise dans sa feuille. Député , il vendra le mandat de ses électeurs ; et si on le lui reproche, il s'inféodera au besoin ses électeurs par des faveurs ministérielles, et il dira : J'ai le droit de les vendre, car ils sont à moi. Pourquoi cet homme ne deviendrait-il pas ministre ? on a quelquefois vu pareil prodige. Alors il vendra ou fera vendre sous main par sa maîtresse les fonctions de l'État, ou bien il spéculera à coup sûr sur les fonds publics. Combien d'exemples cite-t-on qui se rapprochent plus ou moins de ce type imaginaire I Illustres diplomates qui ont trahi et vendu il prix d'argent les intérêts de leur patrie, honnêtes députés du peuple qui ont vendu pour des places leurs voix au

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parlemout, scrupuleux fonctionnaires de tout rang qui ont trafiqué de leur autorité, vaillants généraux qui ont volé la subsistance de leurs soldats, prêtres dévots et saints évéques qui ont abusé de la religion pour subtiliser des héritages, la foule des délinquants en ce genre est vraiment innombrable.

Mais la licence du crime, dans les hautes classes, s'arrêtet-elle là ? se borne-t-elle à la fraude adroitement déguisée ? Non , la possibilité de commettre toute espèce de délits est partout en proportion de la fortune ; toutes les passions peuvent impunément se satisfaire derrière le rempart de l'or. Lovelace est à couvert par son or, comme autrefois il pouvait l'être par son rang et sa noblesse. Tartufe riche peut impunément ourdir ses trames , sans qu'à la fin de la pièce l'exempt arrive pour l'arrêter.

Il semble que de notre temps la supposition que je viens de faire d'un homme qui transporterait dans les hautes classes, et dans les fonctions dont elles sont revêtues, l'audace des Cartouche et des Mandrin de bas étage , se soit réalisée. Des hommes à l'âme cupide et au génie audacieux ont vu les mœurs de notre siècle, et, laissant le bagne et la prison aux imbéciles, ils ont changé de théâtre, et n'ont reçu que des couronnes. La satire, il est vrai, s'est emparée d'eux; mais que leur importe ? c'est peut-être eux qui l'ont faite, cette satire. Robert Macaire est ce poème de la licence et de ^'impunité du crime dans les classes supérieures. Ce brigand trafique de tout , de la confiance , de l'amitié , de l'amour, de tous les sentiments possibles ; et il arrive à tout. En effet, telle est notre époque: Cartouche et Mandrin, déguisés en banquiers , supputent publiquement, et au besoin établissent en justice le capital dont ils disposent. « On ne fait pas pendre un homme qui dispose de cent mille écus,»

disait insolemment un traitant du dernier siècle qui avait mérité la corde. Aujourd'hui non seulement on ne pend pas un tel homme , mais on lui rend tous les honneurs.

De temps à autre seulement quelques-uns des crimes qui se commettent dans les hautes classes, j'entends des crimes prévus positivement par le Code , viennent à se découvrir, et force est de les poursuivre. Mais alors même il ne manque pas de voix pour s'écrier qu'il faut empêcher le scandale de ces révélations , que de tels exemples ôtent au peuple la foi qu'il doit avoir dans la moralité de ceux qui le gouvernent, et que si les gens comme il faut sont ainsi démasqués, la société est compromise. Honnête société , si elle ne vit que par le mensonge !

Sur ce point donc aussi, nous avons pris l'ombre pour le corps, j'en conviens volontiers : decipimur specie recti. L'égalité dans les lois criminelles , telle qu'on la connaît aujourd'hui, ne sert qu'à couvrir et à cacher une déplorable inégalité. Mais enfin combien de siècles il a fallu pour arriver là, et c'est merveille qu'on y soit arrivé. Rappelons-nous que chez les Romains, durant toute la République, et longtemps après sous l'Empire , tout esclave pouvait être mis à mort par son maître , sans que la justice y prît garde. Il fallut venir jusqu'à Adrien pour qu'on fît une loi contre ces meurtres. Encore ne fit-on une loi que contre le meurtre des esclaves commis sans motif; le droit de les tuer demeura. Aujourd'hui non seulement chacun voit sa vie et sa propriété matériellement protégées par la loi, mais il est censé que la répression du crime est la même pour tous, que la justice veille également sur tous, que nul n'est impuni parce qu'il est riche, que nul n'est trop puni parce qu'il est pauvre. C'est un progrès admirable dans l'Humanité qu'une telle

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