PREMIÈRE PARTIE
supposition soit nécessaire aujourd'hui au maintien et à la stabilité des Ktals.
5° Le même principe de l'égalité règle aussi les conventions et contrats des citoyens entre eux, et en assure l'exécution.
Je sais bien qu'encore ici ce n'est qu'une fiction ; que le pauvre qui contracte avec le riche n'est jamais sûr que son droit ne périra pas dans les procès. Je vois tout ce qu'entraînent d'inégalité entre eux les mille pièges de la procédure, les droits onéreux qui la chargent, et la facilité pour le riche d'avoir sous sa main avoués , avocats , notaires, huissiers, et toute l'armée plaidante. Lisez ce que Bentham a écrit sur l'administration de la justice, et vous verrez ce que c'est que le droit de la veuve et de l'orphelin. Mais enfin l'équité des juges sert autant que possible de rempart à la loi. Ici donc encore règne le principe de l'égalité, et le droit est fondé sur ce principe.
6° Mais voici une autre proclamation bien plus étonnante du principe de l'égalité. Qui aurait dit, au moyen-age, qu'un temps viendrait oii la pensée du dernier citoyen serait regardée comme égale en droit à la pensée , non pas d'un clerc ou même d'un prêtre tonsuré, non pas même d'un évêque ou d'un archevêque, mais du pape, et qu'aux décisions du souverain pontife, uni même à toute l'Eglise, et appuyé par vingt conciles, un homme quelconque, fût-il le plus ignare des hommes, aurait le droit de refuser son suffrage et d'opposer sa propre opinion, non pas seulement en lui-même , dans le secret de son âme , mais publiquement , par la parole , par des écrits , par toutes les voies possibles de communication et d'expression; que personne, en un mot, ne relèverait de personne dans les choses de la connaissance, et qu'ainsi tout homme virtuellement serai;
pape? C'est pourtant ce qui est arrivé: car que proclamezvous sous le nom de liberté de pensée, liberté de publier ses opinions, liberté de conscience, liberté philosophique et religieuse, liberté des cultes, sinon l'égalité des esprits, l'égalité des intelligences?
Ici encore l'égalité n'est qu'un mensonge, je le sais ; car pour qu'il y eût lieu à l'exercice du droit que confère cette égalité, il faudrait que le peuple eût la possibilité de se livrer aux travaux de l'intelligence, ou au moins quelque loisir pour s'occuper des choses spirituelles. Voilà un magnifique fleuve, il est vrai, et qui passe bien près de moi ; mais s'il m'est impossible d'y puiser une seule goutte pour en rafraîchir mes lèvres, a quoi me sert cette eau si abondante et si belle? Tel est le sort du peuple: il a la liberté de l'intelligence, mais il n'a pas la possibilité d'en faire usage.
Je ne m'attache point, on le voit, aux mille petites entraves qu'on apporte journellement au droit reconnu de la pensée. Restrictions légales à la liberté d'écrire, persécutions sourdes ou avouées contre la liberté de conscience, empêchements de tous genres à la liberté des cultes, toutes ces ruses machiavéliques où se consument nos gouvernants pour voler en détail ce qu'ils concèdent en bloc, sont indignes d'attention en pareil sujet. Je parle du défaut général d'organisation qui rend illusoire le droit proclamé de tous à l'intelligence. Rien n'étant organisé dans la société actuelle, cette égalité de l'intelligence, reconnue en droit, est en fait une chimère. L'immense majorité au peuple ne participe pas à la vie intellectuelle; elle vit au hasard de la vie des brutes ; car elle n'a, pour se gouverner, que ses sensations, ses besoins, et la menace d'une pénalité brutale. Considérez vos villes et vos campagnes, et voyez s'il y a usage véritable de la liberté de penser et de la liberté religieuse. Il y a éga-