‹ De l'égalitéChapitre 23 sur 145 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

lilé sans doute, mais c'est l'égalité du néant. Est-ce que les soixante-quinze mille canuts de la fabrique de Lyon , par exemple, font grand usage de ce droit de penser si généreusement reconnu à tous? A peine sont-ils nés, les misérables, et peuvent-ils remuer régulièrement les bras, que leur parents, poussés par la faim , songent à les utiliser. Enfermés le jour avec leur métier, couchés la nuit au-dessus de ce métier, dans une sorte de hamac, afin de ménager la place, les voilà à l'ouvrage pour toute leur vie. Oui, la vie d'un homme va se paser à remuer les bras toujours de la même façon. Les voilà transformés en machines; ils deviennent partie intégrante de leur métier, comme ce métier est partie d'eux mêmes; eux et le métier ne font plus qu'un tout qui fonctionne; ils sont l'âme de ce métier, mais ils n'ont plus d'âme. Les voilà, dis-je, semblables à l'araignée qui lile sa toile. L'araignée cherche à prendre des insectes pour se nourrir; elle obéit à son instinct, elle n'est pas douée autrement d'intelligence. Lui, le canut de Lyon, il tisse sa toile pour atteindre le morceau de pain et le morceau de fromage qui font chaque jour sa nourriture. Et pourtant, il y avait peut-être, parmi ces fils d'artisans, des hommes qui avaient reçu de la nature la mission de calculer la loi des astres, comme Laplace, ce fils d'un paysan , ou de chanter la vertu et d'adoucir les maux de l'Humanité, comme Virgile, cet autre fils de paysan , ou de conduire vers Dieu le genre humain, comme Socrate, ce fils d'un sculpteur, ou comme Rousseau, ce fils d'un horloger. Quand vécurent Socrate et Virgile, quand Rousseau parut, quand naquit Laplace, le droit n'était pas proclamé; aujourd'hui il l'est, grâce à eux et à leurs semblables : mais qu'importe que le droit soit proclamé, s'il faut toujours un miracle pour que cet homme de génie, injustement plongé dans les ténèbres et retenu dans un monde in-

férieur, puisse remonter vers la lumière? Aussi cruelle, en effet, que l'avare Pluton, il est bien rare que la société laisse sortir Orphée des enfers. On voit une âme surgir par hasard du gouffre où tant d'autres âmes s'abyment, et l'on se récrie d'admiration sur l'égalité actuelle. Eh! ne voyez-vous pas que votre étonnement même est la preuve de l'inégalité qui pèse sur les intelligences?

Mais est-ce donc seulement pour quelques rares génies qui peuvent ainsi être atrophiés en naissant, que nous devons avoir de la pitié et des larmes? Nous en devons à tous, car tous ont droit. Je parle donc de tous ces enfants , de tous ces hommes sans exception, je parle du plus faible d'esprit comme du plus fort. Je vous dis qu'en vertu de votre principe de l'égalité des intelligences, partout oii Dieu a mis une intelligence, c'est-à-dire partout oii un homme existe, cet homme a le droit d'être un homme, et de vivre d'une autre vie que la brute. L'homme, a dit Jésus, ne vit pas seulement de pain, il vit de lumière et de vérité : où est la lumière, où est la vérité , où est la nourriture spirituelle que la société actuelle dispense à ses enfants?

Il est nécessaire, me direz-vous qu'une partie de la société soit ainsi condamnée au travail; il est impossible qu'il en soit autrement. Si vous le croyez, rayez donc de vos discours ces grands mots de liberté de penser, liberté d'écrire, liberté religieuse ; ou convenez que vous entendez par là , comme je le disais tout-à-l'heure , une négation générale et ' l'égalité du néant. La liberté de penser, la liberté d'exprimer sa pensée , la liberté religieuse , restreintes à quelques centaines ou à quelques milliers d'hommes dans une nation de trente millions, n'est pas l'égalité , j'espère. Là où un homme sur cent mille jouit d'une telle prérogative , le mot d'esclavage convient mieux que celui de liberté. Dites donc

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