PREMIÈRE PARTIE
que les intelligences sont esclaves, qu'elles languissent dans l'esclavage, et ne dites pas qu'elles sont libres.
Mais vraiment, croyez-vous qu'il soit impossible que tous les bommes fassent usage de la faculté de l'intelligence qui est en eux? Parceque le travail est une nécessité de notre nature, croyez-vous qu'il s'ensuive qu'une grande partie du genre bumain doive être privée de toute vie spirituelle? Vous ne le croyez pas, car vous avez souvenir du passé. Il y eut un temps oiî le Cbristianisme régnait en Europe, oii l'Église existait à côté des sociétés civiles, à côté du monde laïc, en face de César. Hé bien , alors l'égalité des intelligences n'était pas proclamée, la liberté des intelligences était loin d'être reconnue, mais l'usage de l'intelligence existait pour tous les bommes. Tout bomme, en effet, fût-il originellement couvert de tous les stigmates de la servitude et de toutes les lèpres de la misère, était introduit dans le domaine de la vie spirituelle. A tout bomme l'initiation, à tout bomme le pain moral ; la source vive n'était fermée pour aucun. L'Église était la cité spirituelle oii toutes les âmes étaient reçues, oii toutes vivaient et s'alimentaient. Je le répète encore, là ne régnait pas l'égalité, là ne régnait pas la liberté : il y avait deux mondes, le prêtre et le laïc. La seule égalité consistait en ce que la nourriture spirituelle était donnée à tous ; mais le droit de préparer cette nourriture n'était pas à tous, et ainsi la nourriture n'était pas la même pour le clergé et pour le peuple. Les prêtres donnaient le pain aux laïcs, et s'étaient réservé le vin : à eux la coupe inspiratrice, au peuple une nourriture moins généreuse. Il en était résulté une borrible inégalité , la tbéocratie pesait sur le monde. Les bommes cbargés de préparer la nourriture intellectuelle de tous ne distribuaient plus au peuple que des aliments corrompus, quand Wiclef et Jean Huss, ces
grands martyrs, réclamèrent la coupe pour tout le monde, c*e^t-à-dire l'égalité. Oui, il a fallu renverser la cité spirituelle, et proclamer sur ses ruines Tégalité. Mais qu'est-il arrivé? La cité spirituelle détruite, on n'a rien mis à sa place. Les riches donc, les hommes de loisir, ont seuls hérité des débris épars de l'édifice intellectuel. Que font-ils de cet héritage? Ce n'est pas là la question. Mais le peuple qu'a-t-il hérité, et qu'a-t-il en sa possession? Rien. Que faiton pour lui? Rien. On lui laisse cette religion à laquelle on a renoncé pour son propre compte ; on suppose qu'elle lui convient encore. Le fait est faux. Le peuple est aussi incrédule que vous, ses nobles maîtres; il ne croit pas plus au pape que vous, pas plus à ses curés que vous, pas plus à la divinité de Jésus-Christ que vous, pas plus à la vie future, au paradis et à l'enfer que vous ; je dirais même qu'il ne croit pas plus en Dieu que vous , qu'il est enfin aussi destitué d'idées morales et religieuses que vous. N'importe, vous avez besoin qu'il y ait une religion , afin de dire qu'il en a une, et de ne pas paraître traîner à votre suite des troupeaux d'esclaves soi^iblables à des brutes. Que faitesvous donc? Vous écrivez dans vos chartes : La religion catholique est la religion de la majorité des Français. Vous mettez ainsi une étiquette fausse sur un flacon vide, et vous voilà satisfaits. Mais vous savez bion vous-mêmes que ce n'est qu'une fiction, que le Catholicisme no règne plus en France, et que l'immense majorité du p:}iiple n'a plus de religion.
Or ces hommes ainsi condamnés au travail et destitués de religion, de quelle vie intellectuelle vivent-ils? Où sont leurs heures d'élévation, les heures où, dans le repos du corps, ils s'élevaient vers Dieu, comprenaient ses œuvres, apprenaient la raison des choses, et donnaient leur assen-