PREMIÈRE PARTIE
timent à l'ordre du monde et même h. leur propre malheur? Où sont les dogmes qui r(5glaient leurs actions, corrigeaient leurs vices, et leur apprenaient à réparer leurs fautes? Où est, en un mot, pour eux l'exercice de l'intelligence et l'occupation de la raison ? Tout cela n'existe plus, tout cela est aujourd'hui passé. Les riches abusent de la connaissance humaine, qui leur est abandonnée et livrée comme une proie ; ils s'en empoisonnent plutôt qu'ils ne s'en nourrissent, et le peuple en est destitué.
Je dis donc que tous ces grands mots de liberté de penser, liberté d'exprimer sa pensée, liberté de conscience, liberté religieuse , ne signifient rien autre chose qu'un droit sans réalisation, une virtualité sans effet pour l'immense majorité des hommes. Mais, considérant la marche nécessaire du progrès du genre humain, je dis que cette phase de privation vaut mieux, mille fois mieux, pour la cause du peuple, que la phase précédente. Ce n'est pas le présent, en effet, le présent en lui-même, qu'il faut voir; c'est le présent par rapport au passé et par rapport à l'avenir. Le droit de tous à l'intelligence est aujourd'hui proclamé : voilà une révolution immense ; car le droit proclamé et non réalisé est supérieur à l'usage qui n'était pas revêtu du droit. L'usage du droit viendra de nouveau, soyez-en sûrs; et cette fois l'usage revêtu du droit n'engendrera pas la théocratie et la superstition , mais la démocratie et la religion. Un jour viendra où de nouveau toutes les intelligences prendront place au banquet spirituel ; mais alors il n'y aura plus de distinction entre les prêtres et les laïcs; le monde laïc sera devenu l'Eglise, et l'Egalité régnera dans le double domaine du souverain civil et du souverain ecclésiastique, du roi sacerdotal et du roi temporel, du Pontife et du Despote, du Pape et de César,
Voilà évidemment, suivant nous, où marche l'Europe et le Christianisme depuis la glorieuse insurrection qu'on a nommée la Réforme. Mais qu'on nous accorde ou non cette conclusion, toujours est-il que personne aujourd'hui ne peut, sans folie, se refuser à admettre que la participation légale de tous les esprits à l'administration de la société est un fait accompli, que le droit de chacun à l'intelligence est nne des bases actuelles de la société, et qu'ainsi, sous le rapport intellectuel, c'est encore le principe de l'Égalité qui triomphe et qui règne.
7° Enfin le même principe règle encore les relations privées des citoyens entre eux et cette foule des rapports qui participent à différents degrés de l'amitié et de l'amour.
Je sais bien, pour répéter ici mon éternelle observation, que l'égalité actuelle n'est sur ce point, comme sur tous les antres, qu'un mensonge : mais ici encore le principe n'en est pas moins proclamé. On pense d'une manière, on agit d'une autre. Je n'en veux pour exemple que le rapport qui devrait être le plus sacré, et qui est aujourd'hui le plus profané, l'amour.
Ne semble-t-il pas, en effet, que l'égalité dans l'amour soit la loi actuelle de la société ? Tout ce que les poètes ont écrit en faveur de cette égalité est aujourd'hui reçu de tous les esprits. Les romanciers avaient l'art de nous intéresser à quelque pauvre fille, et au dénouement ils lui faisaient épouser un prince; ou bien c'était, à l'inverse, un pauvre diable qu'ils mariaient avec une princesse : ils renversaient ainsi, dans leurs conceptions idéales, les barrières étroites et barbares de la réalité. Quelle ardeur de passion, quelle soif d'amour et d'égalité en même temps, n'ont-ils pas allumée par là dans le cœur humain! Hé bien, aujourd'hui leur utopie est universellement acceptée. Rousseau, il est