PREMIÈRE PARTIE
vrai, ce grand logicien, fit un instant reculer son siècle ea lui posant ce problème : S'il s'agissait par hasard d'un fils de roi et d'une fille de bourreau ? Le siècle hocha un peu la tête, et admit encore l'égalité. Y a-t-il réversibilité du père sur l'enfant? Pourquoi la fille d'un bourreau ne serait-elle pas digne d'épouser le fils d'un roi ? Un enfant vient au inonde, il n'est ni roi ni bourreau. Ainsi raisonna ce siècle raisonneur, et la révolution sentimentale alla de pair avec la révolution politique qui, dans certains cas, soumit les rois aux bourreaux.
La Révolution a accompli son œuvre : aujourd'hui , qu'est-ce, aux yeux de la raison, et même devant l'opinion publique, qu'une mésalliance? Y a-t-il donc des nobles, des patriciens, pour qu'ils se puissent mésallier en épousant des femmes de la roture? Non, tout est roture aujourd'hui, et tout est noble.
Mais en fait que se passe-t-il? C'est encore le peuple qui a tout perdu, pour le moment, à cette proclamation d'un droit sans réalisation. Car, en abolissant les barrières qui séparaient la maison du pauvre de celle du riche, on a donné entrée chez lui à la corruption. Les riches ne prennent pas ordinairement leurs femmes dans les classes pauvres , mais ils y prennent souvent leurs maîtresses ; doublement lâches , ils spéculent sur la richesse des unes et sur la misère des autres.
Le droit même, le droit reconnu de l'égalité dans l'amour, devient le moyen de celte corruption. Cette jeune fille pauvre et de naissance obscure savait autrefois qu'elle ne pouvait épouser ce noble ou ce riche: aujourd'hui pourquoi ne croirait-elle pas à ses serments?
Trompée par cette égalité, la jeunesse se laisse emporter à toute la fougue de ses passions. Les filles du peuple aspi-
rent à sortir de leur condition par le mariage, et bien souvent n'atteignent que la honte; la richesse et le luxe deviennent leur but, pour lequel elles perdent de vue et l'amour et le mariage. Quant aux jeunes gens riches, il n'est plus de frein qui les retienne; car l'égalité a rapproché d'eux toutes les femmes, et les leur livre comme une proie ; l'égalité les invite à descendre de leur condition, comme elle invite les femmes à s'élever au-dessus de la leur; ils se rencontrent donc , mais ce n'est pas dans l'amour qu'ils se rencontrent. Vous vous plaignez du libertinage, vous demandez ce qui l'engendre: c'est l'égalité actuelle, c'està-dire une égalité fausse et mensongère. Il n'y a plus de barrière aujourd'hui qui puisse contenir tant de passions déchaînées.
Un des résultais de cette égalité convenue, mais nullement réalisée, c'est un horrible impôt prélevé, au profit du libertinage, sur les classes pauvres. Les Athéniens, tributaires de la Crète, envoyaient chaque année un certain nombre de jeunes filles à l'affreux Minotaure : chez nous les classes pauvres payent le même tribut. D'oij sortent, je le demande, ces malheureuses femmes qui reproduisent parmi nous, après dix-huit siècles de Christianisme, ce que l'esclavage antique et la licence du Paganisme eurent de plus affreux et de plus impur ? Elles sortent des rangs du peuple; c'est un tribut que le peuple paye à lui seul. Demandez-le à vos savants: les savants, s'occupant de tout, en sont venus à s'occuper de ces malheureuses ; de graves médecins, comm'issionnés ad hoc , font le tableau de leur genre de vie... Etudiez-les, docteurs, ce sont les fdles du peuple.
Celles-là sont reléguées dans les derniers cercles de l'enfer, j'en conviens ; mais l'enfer, comme la peinture