PREMIÈRE PARTIE
le renversement de l'amour véritable, et un véritable crime contre cet amour.
Les anciens donnaient une sœur à la Vénus céleste, mais ils ne donnaient pas à cette Vénus vulgaire les mêmes attributs qu'à l'autre. Nous, plus avancés à certains égards, nous avons compris que l'égalité doit toujours accompagner l'amour ; mais, faute de connaître réellement l'égalité, la justice, l'amour, nous nous sommes fait je ne sais quelle confuse idée où nous donnons à l'une des deux déesses ce qui appartient à l'autre. Et nous souffrons d'autant plus que nous avons vaguement un sentiment plus élevé. Nous aspirons à l'égalité , nous la proclamons , et nous réalisons son contraire ; nous cherchons l'amour , et nous ne trouvons que son ombre. De là, dans nos ténèbres, tant de pleurs et de grincements de dents, suivant le mot de l'Evangile.
La moralité humaine a-t-elle donc été augmentée par cette proclamation de l'égalité dans l'amour? Je n'en fais aucun doute ; mais je dis qu'il en est résulté provisoirement un grand mal. Hélas! le progrès ne s'accomplit qu'avec des souffrances ! Oui, c'est un progrès immense dans les destinées humaines que d'avoir proclamé le droit de tous et de toutes au libre développement de leur sympathie : quel horrible esclavage, en effet, que celui du sentiment et de l'amour! Mais jusqu'à ce que l'homme ait fait un pas correspondant dans la connaissance, c'est-à-dire jusqu'à ce que la notion de la véritable égalité en amour, ou, ce qui est la même chose, du véritable amour, soit acquise, tout se réduit à une insurrection sans règle, à une dévastation brutale de la plus belle des facultés humaines. Et n'est-ce pas là, en effet, ce qui se passe aujourd'hui? N'entendons-nous pas de tous côtés comparer les mœurs de notre siècle, non pas aux mœurs de la régence, c'est trop
peu, mais aux mœurs des Romains dans la dernière et
solennelle orgie où s'abyma l'empire.
Ainsi, pour suivre la chaîne de nos raisonnements, Tégalité dans l'amour est admise en principe ; mais en fait l'inégalité subsiste. Parlerai-je maintenant de cette autre inégalité qui pèse sur la condition même des femmes ?
Tout se lie dans le monde moral comme dans le monde physique. Nous n'avons pu émanciper les esclaves sans faire disparaître l'esclavage de la femme ; nous n'avons pu abolir la noblesse du sang sans émanciper l'amour ; ou plutôt l'amour lui-même a été le principal émancipateur du genre humain, car il s'est mêlé à toutes les révolutions qui ont amené notre égalité civile et politique. C'est lui, en grande partie, qui, gémissant dans l'esclavage, a renversé toutes les barrières, et a fait régner sur la terre le principe de l'égalité. Comment donc n'aurait-il pas partagé le fruit d'une victoire à laquelle il avait tant contribué ? et cela étant, comment la femme n'en aurait-elle pas profité? Ce n'est plus le rang , la fortune , les choses en un mot , la terre et toutes les circonstances du milieu matériel où nous vivons, qui décident de la volonté humaine dans l'amour; non, c'est l'amour lui-même qui décide. Or, si c'est l'amour, c'est autant la femme que l'homme. Donc, puisque chaque femme, en tant qu'épouse, nous apparaît égale à son époux, toutes les femmes nous apparaissent sur le même rang que tous les hommes. Egales à nous dans l'amour et le mariage, comment ne seraient-elles pas égales partout? Donc, invinciblement la société actuelle se sent entraînée à proclamer l'égalité de l'homme et de la femme.
Je ne me range pas à l'avis de ceux qui ont prêché dans ces derniers temps l'émancipation des femmes comme une insurrection. Il s'agit de nous émanciper tous les uns par
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les autres en faisant régner la justice parmi nous dans tous nos rapports , et non pas de nous fractionner , de nous diviser en deux camps divers ; il faut en un mot que la femme s'élève par l'homme et avec Ini, que l'homme s'élève parla femme et avec elle , mais non pas que l'un des sexes sépare et distingue sa cause de celle de l'autre.
Il n'y a pas deux êtres différents , l'homme et la femme ; il n'y a qu'un être humain sous deux faces qui se correspondent et se réunissent par l'amour. Le couple est avant l'homme et avant la femme. L'homme et la femme sont pour former le couple ; ils en sont les deux parties. Hors du couple, en dehors de l'amour et du mariage, il n'y a plus de sexes ; il y a des êtres humains d'origine commune, de facultés semblables. L'homme est à tous les moments de sa vie sensation-sentiment-connaissance ; la femme aussi. La définition est donc la même.
Que le sentiment en général prédomine chez la femme , que la raison abstraite prédomine en général chez l'homme, cela est possible : mais qu'importe? Tous les habitants d'un même pays n'ont-ils pas entre eux certains caractères de ressemblance qui les distinguent et les séparent du reste du monde? Les âges ne présentent-ils pas le même contraste? Tous les enfants, tous les jeunes gens, tous les vieillards, n'ont-ils pas entre eux des rapports bien marqués? La sensation ne domine-t-elle pas dans l'enfance ; le mélange de la sensation et du sentiment n'est-il pas le mobile incessant de la jeunesse, comme la connaissance est l'apanage de l'âge mûr, et devient la source de toutes les qualités ou de tous les défauts du vieillard? Les femmes considérées en général, indépendamment de la manifestation du sexe, ont de même un type , je l'accorde ; mais ce type ne les sépare pas du reste de l'Humanité; et n'en fait pas
une race à part et qu'il faille distinguer philosophiquement de l'homme. A cet égard, elles formeront, si vous voulez, une nation dans l'Humanité, ou bien un âge particulier de la vie : c'est de cette façon qu'elles se distinguent de l'homme ; pas autrement. Elles sont, comme l'homme, sensation-sentiment-connaissance unis indivisiblement à tous les instants etdans tous les act63S de leur existence. L'amour absent, elles se manifestent à l'homme comme personnes humaines, et se rangent, comme l'homme , dans les diverses catégories de la société civile.
Ce n'est pas que j'entende par là que leur caractère , leur particularité les abandonne jamais, qu'elles soient jamais hommes. Non, toute manifestation de leur vie implique toujours la virtualité de femmes qu'elles ont en elles. Mais je dis que cette virtualité est alors complètement cachée en elles, et comme si elle n'était pas. Nous la voyons des yeux du corps, mais nous ne la sentons pas dans notre ame ; ou si nous en avons le sentiment, ce sentiment est à l'état virtuel en nous, et nous n'en avons aucune conscience.
Je dis plus, je dis que leur originalité, leur particularité, même lorsqu'elle se manifeste, n'est pas d'un autre ordre que celle des trois grands types correspondant aux trois facultés inhérentes à notre nature, savants, artistes, industriels, ou que celle des trois âges de la vie, enfance, jeunesse, vieillesse. Elle est autre assurément, mais elle n'est pas d'un autre ordre. Leur particularité tient à ce qu'elles sont virtuellement, à tous les instants de leur existence, prédestinées à former avec l'homme le couple humain. Tant que cette virtualité ne se manifeste pas et reste latente, elles rentrent, comme je viens de le dire, dans la généralité de l'espèce humaine, de môme que l'enûint, le jeune homme, pu le vieillard, de même que le savant, l'artiste, ou l'in-