PREMIÈRE PARTIE. t$S
losopliique lient à d'autres erreurs du môme genre commises par l'homme de génie que je viens de nommer. Car, après avoir dillérencié le savant, l'artiste, et l'industriel, comme trois natures d'essences diverses, entre lesquelles il n'y avait de lien possible que par l'intermédiaire du théocrate ou du prêtre, il devait ^ /br/ «bndifl'érencier l'homme et la femme comme deux natures d'essences diverses, entre lesquelles aussi le prêtre androgyne servirait de lien. Et tout ce système, en définitive, devait venir se résumer dans une distinction semblable de la nature divine, dans une dualité de principes, dans une reproduction erronée du Sivaïsme.
Encore une fois, je ne nie pas que ces deux principes n'existent en effet en Dieu : mais je demande qui unit en Dieu ces deux principes. Vous êtes bien forcé de me répondre que c'est l'amour. C'est donc l'amour, et l'amour seul, qui manifeste ces deux principes en Dieu. C'est donc aussi l'amour, et l'amour seul, qui les manifeste dans le genre humain. Donc la femme n'a pas à revendiquer l'égalité comme femme, ainsi que vous le lui avez enseigné, mais à revendiquer l'égalité comme épouse, c'est-à-dire à revendiquer l'amour véritable en s'élevant elle-même à l'idée suprême de l'amour , et en la faisant partager à l'homme. Hors de là, elle ne doit revendiquer l'égalité que comme personne humaine.
De cette doctrine suivent des corollaires bien différents de ceux qu'entraîne le système que nous repoussons. Dans ce système, la femme étant déclarée libre en tant que femme avant que le couple n'existe, il en résulte que son amour, son sexe, lui sont remis, pour ainsi dire, afin qu'elle fasse parade de sa liberté. La déclarer libre ainsi, libre à ce titre, libre parcequ'elle a un sexe, c'est la déclarer libre non seulement d'user, mais d*abuser de son amour.
i5' DE L'ÉGALITÉ.
Mais, au contraire, la déclarer libre en tant que personne humaine, tant que le couple n'existe pas, n'entraîne aucunement la même conséquence. Libre et reconnue telle, non pas au titre particulier de femme, mais comme personne humaine, elle devient libre sans contredit, de sou amour comme de toutes ses facultés , mais non pas libre d'abuser de l'amour. L'abus de l'amour ne devient pas l'apanage et le signe même de sa liberté. Et voyez l'immense différence qui en résulte. Avant d'aimer et d'être aimée, elle n'était pa-s libre en tant que femme, mais comme personne humaine; elle n'avait pas de sexe alors, c'està-dire que le sexe en elle n'était pas manifesté ; c'était une faculté latente, comme la raison cachée dans l'enfant. Elle aime, elle est aimée, la voilà femme, elle se révèle; c'est l'amour qui la révèle, c'est lui qui manifeste son sexe jusque là mystérieusement voilé. Mais en même temps et indivisiblement elle est épouse; l'amour s'étant montré, le couple existe sous la sainte loi de l'égalité; elle n'est donc femme que pour celui qu'elle aime et qui l'aime sous cette loi ; sa liberté d'amour lui est donc retirée en même temps qu'elle en fait usage; cette liberté est remplacée par l'égalité dans l'amour, par l'égalité du couple. Le mariage, l'amour, reprend donc tous ses droits. C'est par le mariage que la condition des femmes a été améliorée; c'est par le mariage, l'égalité dans l'amour, que l'émancipation des femmes aura lieu véritablement.
En se plaçant à notre point de vue, il faut dire aux femmes : Vous avez droit à l'égalité , à deux titre distincts , comme personnes humaines et comme épouses. Comme épouses, vous êtes nos égales; car l'amour même, c'est l'égalité. Comme personnes humaines, votre cause est celle de tous, elle est la même que celle du peuple; elle se lie h
TREMIÈRE PARTIE. U1
la grande cause révolutionnaire, c'est-à-dire au progrès général du genre humain. Vous êtes nos égales, non parceque vous êtes femmes, mais parcequ'il n'y a plus ni esclaves ni serfs.
Voilà la vérité qu'il faut dire aux hommes et aux femmes ; mais c'est fausser cette vérité et la transformer en erreur que de dire aux femmes : Vous êtes un sexe à part, un sexe en possession de l'amour. Emancipez- vous, c'est-à-dire usez et abusez de l'amour. La femme ainsi transformée en Vénus impudique perd à la fois sa dignité comme personne humaine, et sa dignité comme femme, c'est-à-dire comme être capable de former un couple humain sous la sainte loi de l'amour.
On voit que nous sommes loin, infiniment loin de partager le système au nom duquel on a fait tant de bruit, dans ces dernières années, de l'émancipation des femmes, et donné à cette émancipation une tournure, à notre avis, pernicieuse. Mais nous n'en adoptons pas moins de tout notre cœur la vérité qui l'a inspiré, savoir, l'égalité des deux sexes. Eh! en effet, qui ne la sent pas aujourd'hui cette égalité, et qui n'en demeure point d'accord? Qui croit aujourd'hui au mythe d'Eve tirée de la côte d'Adam? Qui oserait décider aujourd'hui ce que Milton décidait si audacieusement, il n'y a pas encore deux siècles, que la femme est un être inférieur qui ne saurait s'élever à Dieu par ellemême; qu'Eve ne peut connaître Dieu que par Adam; que lui seul d'entre eux deux est le guide et le fanal dans leur marche commune vers l'Être infini; qu'il ne relève, lui, que de Dieu, tandis qu'elle relève directement de lui et de Dieu par ui:
« He for God only, she for God by.hira. »
iS DE L'ÉGALITÉ.
Non, la Genèse du vieux Juif Moyse est aussi fausse sur ce point et aussi abandonnée aujourd'hui que la théologie, empruntée à la même source, du protestant Milton. Eve est régale d'Adarn ; la priorité d'origine est une chimère. Les deux faces de Dieu dans la création sont coéternelles. L'amour suppose deux, ne peut exister qu'avec deux, et les deux unis par l'amour reproduisent éternellement dans le temps et dans l'espace la Trinité divine. Fils de l'amour donc, si on les suppose créés, Adam et Eve préexistaient tous deux à leur naissance; car ils préexistaient à titre égal dans leur cause. Us ne sont que les deux moitiés désaccouplées du mystérieux androgyne. Ainsi la nature nous montre encore les deux principes unis et ne formant qu'un seul être dans presque tout le règne végétal et dans les derniers rangs de l'animalité. Mais ce n'est pas seulement dans sa cause en Dieu qu'Eve est l'égale d'Adam. Dans le sens divin des choses, l'égalité entre elle et lui a toujours subsisté. Créée son égale, elle est restée toujours son égale dans la manifestation divine qui a engendré, par des phases successives, le monde de l'Humanité. Oui, sous celte apparente inégalité humaine où on l'a rangée jusqu'ici , elle a eu réellement l'égalité en partage; car elle a eu non seulement l'égalité de souffrances, mais la même virtualité effective que l'homme. Elle a partagé avec l'homme toutes les crises douloureuses de l'éducation successive du genre humain ; elle a donc mérité autant que lui , et a fait autant que lui. N'cst-il pas en effet évident, je le répète, que c'est l'amour en grande partie qui, de la loi d'esclavage, nous a fait passer, par mille révolutions, à la loi d'égalité? La femme a donc payé sa part douloureuse à la cause commune : si nous sommes libres, c'est en partie par elle; qu'elle soit libre par nous.