PREMIÈRE PARTIE
vie nouvelle! Hâtez-vous; si vous persistez, la mort à son tour va la saisir.
Voilà le problème, dis-je. Il y a ici la question d'Hamlet, la question du passage d'une vie à l'autre, la question de la mort et de la résurection ; To be or not to be, tliat is the question.
Mais, quoi qu'on puisse penser du résultat futur de cette situation du monde , personne du moins ne peut se refuser à cette évidence et à cette conclusion, que la société actuelle, sous quelque rapport qu'on la considère , n'a d'autre base que l'idée de l'Égalité. Si elle n'a pas cette base-là, il faut déclarer qu'elle n'en a aucune. Mais vainement voudriezvous nier qu'elle ait même cette base, et prétendriez-vous pousser le pyrrhonisme jusqu'à ne reconnaître , dans tant de lois et de proclamations, que des faits. Ce sont des faits, dites-vous. Oui, mais ces faits impliquent une cause ; derrière ces faits, sous ces faits, il y a une raison de ces faits; dans l'esprit de chaque homme qui concourt à ces faits ( et toute la société y concourt, soit en les voulant, soit en les acceptant sans résister) , il y a une idée qui cause et engendre ces faits.
Vous me demandez quelle est cette idée. La réponse est facile. Autrefois, pour savoir ce qu'un homme avait le droit d'être dans la société, on demandait de quel sang, de quelle caste il était né. Aujourd'hui toute caste est renversée, le sang d'un homme est regardé comme aussi noble que celui d'un autre , et le seul titre de citoyen justifie toutes les ambitions. Il est reconnu que, par cela seul qu'un homme est citoyen, il a virtuellement droit à tous les avantages et à tous les honneurs de la cité. Cette croyance nouvelle , étrange, inouïe, si on la compare aux anciennes croyances du genre humain , cette croyance qui n'a pas cent ans
d'existence est pourtant gravée déjà dans toutes les âmes , et voilà pourquoi elle se montre dans les faits. On la pense, cette idée, avant de la pratiquer; puis on la pratique, mal il est vrai, mais on la pratique, ou on s'imagine la pratiquer. On ne croit plus aux races , on croit à tous les hommes , à la nation en général, et on a introduit l'Égalité dans le Gode Pénal, dans le Gode Givil, et jusque dans la loi politique.
On n'a pas été au-delà, direz-vous; donc cela suffit; la limite est trouvée , l'Égalité règne en fait où elle a droit de régner , et tout est accompli.
Folie qu'un tel raisonnement! Vous admettez un principe, vous serez bien forcé d'admettre ses conséquences. Un principe embrasse dans son sein une multitude de conséquences qui ne se révèlent que successivement. Un principe, c'est une force qui marche comme un conquérant: Vires acquirit eunclo. Une fois qu'une idée est déposée dans l'âme humaine, elle germe, elle se développe, elle s'accroît chaque jour, et finit par s'élever jusqu'aux deux.
Gonvenez que l'Égalité n'est pas uniquement ce fait que nous avons sous les yeux, ce fait de l'égalité devant le Gode Pénal et devant le Gode Givil, mais que l'Égalité est une idée avant d'être un fait, une croyance qui a déjà commandé et réalisé certaines conséquences, et qui pourra bien en réaliser d'autres.