DEUXIÈME PARTIE
l'autre, s'introduire dans la cité, devient le but de Factivité humaine; et de là le jeu des révolutions. L'étranger, l'ennemi, ne s'introduit dans la cité qu'en passant par l'asservissement, par l'esclavage, par l'émancipation; des couches différentes d'hommes plus ou moins éloignées du privilège se superposent donc les unes sur les autres, et tendent sans cesse à renverser les couches supérieures sans cesser pour leur compte d'écraser celles qui sont au-dessous d'elles. Ainsi guerre hors de la cité, guerre dans la cité ; lutte sous tous les aspects, antagonisme de toute sorte, voilà le spectacle que présente le genre humain à cette époque. Qu'entend-on alors par cette Égalité après laquelle on aspire? Ce n'est pas vraiment l'Égalité qu'on demande, c'est la rivalité avec les supérieurs , et la domination sur ceux qu'on laisse derrière soi. Ainsi restreinte, l'Égalité n'est réellement qu'une conception mesquine et digne seulement de l'enfance de l'Humanité. L'ère dans laquelle ces choses se passent n'est pas l'ère de l'Égalité, mais seulement l'ère de la Liberté pour un petit nombre. C'est la liberté, en effet, c'est-à-dire un droit égoïste et personnel, que Ton revendique sous le nom d'égalité.
L'antiquité n'a pas connu autre chose; elle a aimé la Liberté, mais elle n'a pas aimé l'Égalité. Les anciens parlent à tout propos d'Égalité; mais l'Égalité pour eux était loin d'être une doctrine : c'était, au contraire, un moyen de faire que quelques hommes fussent libres aux dépens d'une multitude de leurs semblables. Voulez-vous savoir jusqu'à quel point l'homme a pu méconnaître son propre caractère dans son semblable, mépriser sa propre image, repousser sa propre nature, et la vouer aux supplices? ouvrez les hvres de politique les plus graves de l'antiquité, et, entre tous, prenez le livre d*Aristote, le type sans contredit;
le plus vrai, et, en tant que vrai, le plus élevé de l'antiquité tout entière.
Je ne sais vraiment par quel incroyable égarement un écrivain de nos jours a pu proposer sérieusement de vulgariser Aristote , et de le répandre partout jusque dans les chaumières, comme un Évangile politique digne de notre époque. Il n'y a pas un prolétaire aujourd'hui dont la moralité politique ne soit supérieure à celle d'Aristote.
Toute la politique d'Aristote se peint et se résume dans cette première phrase de son livre, oii il donne pour fondement à la société, non pas le droit, mais l'intérêt : « Tout » Etat, dit-il, est évidemment une association fondée sur » l'intérêt. Les hommes ne faisant jamais rien qu'envuede » leur avantage personnel, il est clair que toutes les asso- » ciations visent à satisfaire des intérêts, et que les plus » importants de tous doivent être l'objet de la plus impor- » tante des associations, de celle qui renferme toutes les » autres ; et celle-là, on la nomme précisément État et Asso- » ciation politique. (Liv. I, ch. 1.) »
Hobbes, qui avait médité Aristote, avait-il donc tort de conclure que la société naturelle des hommes était un état de guerre et d'antagonisme, et que la loi seule et la domination établissaient un droit parmi eux? Il ne faisait en cela qu'interpréter Aristote; et lorsqu'il reprochait à son maître d'avoir eu la faiblesse de définir ailleurs l'homme un animal sociable , comme s'il y avait quelque sympathie réciproque des hommes entre eux, il ne faisait que le rectifier et le rappeler à ses propres principes.
Or, le monde où vivait Aristote présentait un homme libre sur trente-neuf esclaves ; et Aristote trouve cette situation normale et légitime. Le voilà donc qui prend pour base de la spciété l'intérêt , et qui commence par fouler
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aux pieds l'intérêt de trente-neuf hommes sur quarante!
Quel sophisme sa raison lui suggère-t-elle pour cela? On le connaît ce sophisme : qui n*a pas lu sa célèbre discussion de l'esclavage, ou qui n'en a pas entendu parler? L'Esclave est hors de la cité, et n'a aucun droit, et il n'a aucun droit parcequ'il est d'une nature inférieure.
Mais quoi ! cette nature inférieure ne peut-elle pas s'élever, se perfectionner, se transformer? Et, si cela est, pourquoi ne lui accorderiez-vous pas un droit virtuel, un droit en puissance d'être, un droit limité, restreint quant au présent, mais que l'avenir pourra réaliser? Non. Aristote ne veut rien reconnaître à l'Esclave. Lui, c'est-à-dire l'antiquité tout entière, les Grecs, les Romains, ont décidé que l'Esclave serait toujours esclave, toujours plus semblable à l'animal qu'à l'homme , toujours une créature inférieure ; ils ont lancé un anathème éternel sur les Barbares et sur les Esclaves... Que la justice de Dieu s'accomplisse donc, et que les Esclaves et les Barbares écrasent à leur tour ces fiers citoyens !
On cherche la cause providentielle du renversement des cités grecques, du renversement de l'empire romain, du renversement de la civilisation d'alors par les Esclaves et les Barbares. On s'étonne, on se plaint, on accuse la justice divine, on ne voit là qu'obscurité et mystère, on nie à ce propos le progrès et la perfectibilité. Oui , c'est une pierre d'achoppement pour la foi de plusieurs que ce renversement de la civilisation antique. Vous parlez de progrès, nous dit-on; pourquoi le moyen-âge, pourquoi la barbarie triomphante? N'est-ce pas une difficulté pour votre doctrine qu'un tel cataclysme? Mais vraiment, au contraire, il faut être aveugle pour ne pas voir la nécessité et la justice de ce renversement. Vous demandez pourquoi la civilisation
grecque-romaine a disparu sous les insurrections des Esclaves et sous les coups des Barbares. Je vous réponds qu'il y a eu sur cela un jugement de Dieu, un jugement juste comme sa justice. Vous me demandez le crime, le voici :
Au nom de toute l'antiquité, Aristote établit qu'entre les esclaves et leurs maîtres il n'y a pas de convention , et qu'entre les libres toute convention est fondée sur l'intérêt : double outrage à la nature de l'homme 1 Voici les phrases d' Aristote ; lisez, et voyez si la justice éternelle a pu souffrir de pareilles leçons, et si le droit méconnu n'a pas dû renverser un monde d'où ressortaient de tels enseignements :
« Il est évident, dit Aristote, au nom de la civilisation «grecque-romaine, que parmi les hommes les uns sont » naturellement libres et les autres naturellement esclaves, » et que, pour ces derniers, l'esclavage est aussi utile qu'il » est juste. [PoL liv. I, ch. 2.) » Voilà ce que la vérité éternelle a déclaré faux, et que la justice éternelle a déclaré injuste. Les Esclaves et les Barbares ont répondu à Aristote en adoptant une Genèse qui disait : Dieu a fait l'homme à son image, et nous sommes tous sortis d'Adam.
« Quand on est inférieur à ses semblables, dit encore » Aristote, autant que le corps l'est à l'âme, la brute à » l'homme, et c'est la condition de tous ceux chez qui Vem- » ploi des forces corporelles est le nieillear parti à espérer » de leur être, on est esclave par nature. Pour ces hommes- » là, ainsi que pour les autres êtres dont nous venons de » parler, le mieux est de se soumettre à l'autorité d'un » maître ; car il est esclave par nature celui qui peut se » donner à un autre ; et ce qui précisément le donne à un » autre, c'est de ne pouvoir aller qu'à ce point de compren- » dre la raison quand un autre la lui montre , mais de ne
» pas la posséder en lui-mciiie. [Ibicl.) » Au nom do la raison, Aristotc fait ici le plus grand outrage possible à la raison. Car la raison nous révèle qu'il n'y a pas d'homme semblable à la brute, et que tout homme étant, ainsi que nous-mêmes, intelligence et sentiment en même temps que sensation , le meilleur parti à espérer d'un tel être n'est pas l'emploi exclusif de ses forces corporelles. Que votre esclave ait moins d'intelligence que vous, cela est possible; mais êtes-vous donc souverainement intelligent, pour que sou intelligence ne puisse pas aider la vôtre, suppléer en quelque chose à la vôtre, combler le délicit de la vôtre? Dès que vous lui reconnaissez une étincelle d'intelligence, vous ne raisonnez pas bien en la niant, et vous êtes injuste en l'anéantissant autant qu'il est en vous de le faire. Voilà encore ce que la raison éternelle, si témérairement invoquée par Aristote, a condamné; elle a montré le défaut et l'imperfection de la raison chez ces maîtres qui niaient la raison dans leurs esclaves. Us ne savaient pas, ces maîtres si pleins d'orgueil, que la raison de chacun est empruntée à la raison de tous, et qu'empêcher la raison de se développer et de se manifester chez une si grande partie du genre humain, c'était restreindre l'océan de raison oii nous puisons tous notre lumière. La Providence a voulu que la raison des Esclaves vînt augmenter le domaine oii ces hommes superbes puisaient leur raison, et elle a fait inventer par ces Esclaves et ces Barbares ce que le génie de leurs tyrans n'aurait jamais pu soupçonner.
Au surplus Aristote, c'est-à-dire l'homme antique, se trahit sur ce point ; car, arrivant à l'éducation , il ne veut pas qu'on en donne à l'Esclave : «La vertu, dit-il, n'est » nécessaire à l'Esclave que dans la proportion de cet étroit » devoir de ne point négliger ses travaux par intempérancq
lu DE L'ÉGALITÉ.
» ou paresse. [Ibici,, ch. 5.) » Voilà qui est misérable, il faut en convenir, et qui révèle l'intérêt égoïste du maître. Aristote, pour être cligne de sa thèse, aurait dû soutenir que l'Esclave n'était pas susceptible d'éducation ni de vertu.
Ce n'est pas Aristote, comme génie, on le pense bien, que je censure ici, c'est l'homme antique. En plusieurs points de sa discussion , on voit le génie naturel d'Aristote aux prises avec la réalité de son temps. II convient que bien des Esclaves donnent un démenti à sa doctrine, que bien des hommes libres la démentent également par leurs vices et leur ignobilité. Il regrette que le Créateur n'ait pas mieux marqué, dans la stature du corps et dans les traits du visage, la distinction des deux natures. Mais le préjugé l'emporte , et il n'en persiste pas moins partout dans son principe : « Le pouvoir du maître est absolu et sans contrôle. [Ibid., » ch. 5. ) — L'Esclave est absolument privé de volonté. [Ibid. ) » L'Esclave est une partie du maître; c'est une partie de » son corps , vivante bien que séparée. [Ibid., ch. 2.) — » L'Esclave fait partie de la propriété. [Ibid., ch. 3.) » — Et enfin, parlant de l'acquisition des biens, il va jusqu'à dire : « Ainsi la guerre est encore en quelque sorte un » moyen naturel d'acquérir, puisqu'elle comprend cette » chasse que l'on doit donner aux bêtes fauves et aux » hommes qui, nés pour obéir, refusent de se soumettre; » c'est une guerre que la nature a faite elle-même légi- » time (1). [Ibid., ch. 3.) » Qu'aviez-vous à répondre, descendants d'Aristote, quand les Turcs prenaient vos fds et vos filles pour recruter leurs sérails? Car, comme si c'était un calcul de la justice exacte de la Providence , les Grecs ont été livrés aux plus durs des Barbares, et l'esclavage s'est exercé sur eux plus que sur aucune autre race*
(1) Traduction de M, Barlbélemy.