‹ De l'égalitéChapitre 45 sur 145 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nouvelle preuve que rauliquité n'a pas connu TÉgalité. La Hépublique

de Platon.

Laissons le savant, et consultons l'utopiste. Aristote, riiomme du fait, n'a pu nous révéler que le fait du temps où il écrivait, le fait de l'antiquité, savoir, la guerre, l'antagonisme, l'esclavage; et, théorisant ce fait, il n'a pu en déduire que la doctrine que nous avons vue, savoir le droit du plus fort déguisé par lui sous le nom de plus intelligent. Cette doctrine, qui n'est pas plus morale que celle de liobbes, ou plutôt qui est exactement celle de Hobbes , nous a fait horreur. Puisqu'il nous faut absolument avoir la mesure exacte de ce que les anciens ont connu en fait d'égalité humaine, ou, ce qui revient au même pour nous, en fait de justice, interrogeons Platon. Ouvrons sa République. Le titre qu'il lui a donné n'est-il pas Dialogue de la justice? Et voilà Socrate, le plus juste des hommes de l'antiquité, qui discourt sur la justice, et qui, se débarrassant de toute entrave, imagine à son gré une république fondée sur l'idée même du beau, sur le type le plus éthéré que son ame puisse concevoir. Ah ! nous allons sans doute être satisfaits. Platon doit avoir mieux connu l'égalité humaine qu'Aristote.

On ne s'approche de Socrate et de Platon que comme on s'approche du Christ, avec respect et amour. Quand je songe à tout ce que la République renferme de vraiment divin , je ne puis m'empêcher de penser que c'est elle que Rousseau , après Fontenelle, aurait dû comparer à V Evangile; car c'est, avec l'Évangile, le plus grand livre qui soit sorti dç

la main des hommes. N'importe, c'est ici le cas de dire : Amiens Plato, amicus Socrates, magis arnica veritas.

Affirmer que Socrate discourant sur la justice n'a pas connu la justice, que Platon cherchant le beau idéal de la société humaine a manqué son tableau, n'est-ce pas redoutable à dire , et pourtant combien cela est vrai ! Insigne démonstration du progrès de l'Humanité que cette critique que nous pouvons faire si hardiment des plus grands génies de l'antiquité. Nains montés sur les épaules de ces géants, comme on l'a souvent dit, nous mesurons de nos regards plus d'espace que leurs yeux, tout perçants qu'ils fussent, n'ont pu en mesurer.

Après tout , il y a une remarque à faire qui peut nous rassurer et nous permettre de critiquer avec piété les maîtres de l'idéal, Socrate et Platon. Quand Socrate, au commencement du Y^ livre, va exposer les conséquences de son type de république , ne tremble-t-il pas lui-même de se tromper, et n'a-t-il pas le pressentiment qu'il s'égare? Ses amis l'encouragent à parler ; mais il hésite, et il ne consent à s'expliquer qu'en conjurant Adrastée, la divinité chargée de punir les crimes involontaires, de lui pardonner le crime qu'il va peut-être commettre :

GLAUGON.

« Ne craignez rien , Socrate. Vous parlez à des gens qui » ne sont ni déraisonnables, ni obstinés, ni mal disposés à » votre égard.

SOCRATE

» N'est-ce pas dans le dessein de me rassurer que vous » me parlez de la sorte ?

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