‹ De l'égalitéChapitre 48 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE. t · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. t

riago. C'est quand il en est là qu'il craint de commettre un crime involontaire : le crime était déjà commis. A notre avis, il le répare au contraire autant qu'il est en lui, lorsque, entraîné par une divine idéalité, il cherche celte égalité qu'il n'a pas aperçue d'abord, et la poursuit à travers tout, fer fas et nefas, jusqu'à conclure, s'il le faut, à l'abolition radicale de la famille et du mariage. Son idée en cela était fausse, mais son sentiment en cela était vrai, car il cherchait l'Égalité. L'humanité s'est inspirée de son sentiment, et a délaissé son idée; elle a cherché la solution de l'Égalité ailleurs.

Éclairés, je le répète, par dix-huit siècles de Christianisme, il nous est aisé aujourd'hui de voir les défauts de la politique, de la morale et de la religion de Socrate, les défauts de cette république que Platon, dans son enthousiasme, appelle la plus belle qui fut jamais. Oui, Socrate, oserionsnous dire, vous vous êtes trompé sur le sujet du beau, du bon, du juste, et de l'honnête; et vous vous êtes trompé sur ce sujet non seulement là oh vous avez craint d'errer, mais aussi là où vous vous exprimiez avec toute confiance, et où vous vous avanciez librement comme un homme qui croit marcher sur des fondements solides. C'est qu'au point où vous avez vécu, sublime penseur, l'Humanité était trop peu formée encore pour qu'il fût possible à votre âme, toute divine qu'elle fût, d'oser concevoir l'égalité humaine. Mais vous avez prodigieusement contribué à amener cette égalité, et voilà pourquoi vous êtes et vous resterez toujours comparable à Jésus, votre successeur.

Quand on analyse la République , quand on cherche la trame et la substance de ce merveilleux tissu où toutes les Muses semblent avoir travaillé de concert, on arrive à deux formules, une formule métaphysique de l'homme, et une

formule politique qui correspond à la première. Par un art infini, et qui constitue toute la beauté de ce célèbre ouvrage, Socrate dissimule sa formule métaphysique; il a l'air de construire à priori six société, tandis qu'en réalité il se dirige dans cette construction d'après sa définition de j'homme. Puis, au dénouement, introduisant l'homme luimême, il montre dans l'homme trois facultés correspondantes aux trois ordres qu'il a imaginés dans sa république; et, comme si c'était pour lui un effet du hasard que cette rencontre et cette similitude, il s'écrie: « Vous le voyez! » un Dieu nous avait dirigés dans le plan de notre républi- » que, et guidés sur les traces de la justice. (Liv. IV.) »

Décomposons, dis-je, cette œuvre d'artiste où Platon semble avoir dérobé leurs procédés à Sophocle et à Aristophane, pour amener mille incidents et opérer de magiques péripéties; et voyons froidement si la formule métaphysique qu'il employé est vraie, et si l'application qu'il en fait à la politique est exacte et rigoureuse.

Les trois facultés que Platon distingue dans l'homme sont 1° la raison; 2° le sentiment, qu'il appelle force, courage, appétit irascible, et en général sentiment {Ovu.6ç, commis); 3° l'appétit sensitif ou concupiscible, c'est-à-dire les besoins vrais ou exagérés du corps.

L'âme de l'homme, suivant Platon, est donc triple; elle est composée de trois choses, de trois principes, que l'on peut et que l'on doit distinguer. Voilà une grande et importante vérité à laquelle nous croyons de tout notre cœur, et que nous n'avons pu retrouver dans Platon, le prince des philosophes, le métaphysicien par excellence, sans tressaillir de joie ; car nous ignorions qu'elle fût aussi expressément marquée dans ses ouvrages, quand, il y a quelques années déjà, nous nous avisâmes de l'opposer à la fausse psycho-*

logie que l'on cnscîignc de nos jours (1). Faute d'une érudition suflisanle, nous n'avions alors à citer, pour étayer celte vérité que nous apercevions, que des passages empruntés à d'augustes penseurs sans doute , mais qui n'ont pas en métaphysique l'autorité supérieure ; nous citions Pascal, Bossuet, pour montrer aux psychologues du moi pur esprit que les Chrétiens eux-mêmes n'ont jamais imaginé que l'entendement humain n'eut aucun rapport avec le corps, que l'homme fût un ange, suivant l'expression de Pascal ; « L'homme n'est ni ange, ni bête; » mais qu'ils avaient toujours cru, au contraire, que le corps et l'entendement formaient, suivant l'expression de Bossuet, « un tout naturel. » Et de ces deux principes, la raison ou la connaissance, et la sensation, nous en avions conclu un troisième, le sentiment, qui participe à la fois de tous les deux, et qui les unit. Voilà quelle était pour nous la vérité psychologique. Depuis, nous l'avons retrouvée, cette vérité, dans Leibnitz; et nous avons même montré que tous les travaux de la philosophie allemande , ou pkilôt tout l'immense travail de la philosophie depuis Descartes, a eu pour but et pour résultat d'aboutir à une démonstration complète de cette vérité (2). La voilà encore qui s'offre à nous dans Platon, et d'une façon si notable qu'elle est la base de son plus beau et de son plus grand livre. Quel consentement que celui de tant de philosophes s'accordant ainsi, à travers les siècles, à définir l'homme une essence triple dans son unité !

Il est évident, en effet, que la définition que Platon donne de l'homme est au fond la même à laquelle nous nous rapportons si souvent dans nos raisonnements, et qui nous paraît

(1) Dans la Ueriie Eiiajclopcdiquc, de 1831 à 1835.

(2j Voyez De l'Eclectisme , 1 vol. à la librairie de C, Gosselin, et VEncy' clopèdie Nouvelle.

la base de toute philosophie. L'homme, avons-nous dit au commencement même du présent écrit, est dans tous les actes de sa vie sensation-senliment-connaissance indissolublement unis.

Mais Platon entend-il celte définition de l'homme précisément comme nous la comprenons? Il faut avouer que Platon, soit qu'il eût découvert par lui-même cette vérité, soit qu'il l'eût reçue de philosophies antérieures (1), ne l'a pas conduite au dernier terme de la perfection. On peut dire qu'il a nettement connu la trinité de l'âme humaine , mais qu'il a méconnu son unité, et qu'ainsi cette trinité même n'a pas été bien connue de lui, en ce sens que le point important est de ne jamais séparer le mystère de notre unité de celui des trois principes ou faces qui constituent cette unité. Platon a fait un peu comme un physicien qui, ayant décomposé par le prisme un rayon de lumière raisonnerait ensuite sur les rayons simples, et nierait la couleur blanche qui renferme toutes les autres couleurs, et qui n'est aucune d'elles. Il a plutôt distingué qu'il n'a uni ; il a décomposé par l'analyse, et il n'a pas recomposé par la synthèse. En un mot, il a trop vu dans les trois faces ou facultés de notre nature des parties (c'est ainsi qu'il les nomme toujours), et n'a pas assez vu qu'elles ne constituaient ensemble qu'un seul tout, un tout naturel, suivant l'admirable expression de Bossuet, une unité enfin. Platon dit rihite humaine; il dit donc une unité, un tout, un seul être, une chose une ; et il l'oublie aussitôt pour dire que cette âme a trois parties. Et alors il considère ces parties comme trois êtres, comme trois choses ; il les sépare autant que possible, au lieu de les

(1) Je regarde comme bien certain que Platon avait reçu cette vérité de l'Egypte et de l'école de Pytliagore. Mais ce serait trop m'éloigner de mon sujet que de le démontrer. Voyez De L'Eclectisme, et les articles Platon et Pytliagore de ï Encyclopédie Psonvelle.

Page 1