‹ De l'égalitéChapitre 49 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

faire jouer in(livisil)leinenl et concourir ensemble. /\u lien (le comprendre qu'elles n'existenl que parcequ'elles coexistent, il les imagine indépendantes, et les croit de leur nature en guerre, en lutte, en opposition. L'une est mise par lui au dernier rang, subalternisée, dégradée, avilie : c'est la sensation. La raison, au contraire, ou la connaissance, prend en souveraine absolue les rênes de l'âme humaine, c'est-à-dire qu'elle devient le monarque absolu de cet empire divisé. Enfin, après avoir longtemps cherché de quel côté se tournera la troisième, c'est-à-dire ce que Platon appelle l'appétit irascible, il décide que l'appétit irascible, convenablement éduqué, « prendra les armes en » faveur de la raison. »

Eh! sans doute, la raison doit commander; l'intelligence est ce qui distingue l'homme des animaux. Mais la raison peut-elle se passer de la sensation et du sentiment; ou plutôt, dans tout acte de raison et de connaissance, le sentiment et la sensation n'interviennent-ils pas de toute nécessité?

Platon, tout occupé de l'importante distinction qu'il conçoit dans l'âme humaine, tourne sa dialectique à bien faire reconnaître la raison comme quelque chose de différent des instincts du corps et des instincts du cœur. Mais il va jusqu'à la supposer indépendante, existant et se manifestant par elle-même ; et c'est en cela qu'il se trompe.

Un homme, dit-il, a soif, et il s'empêche déboire, parceque boire lui serait nuisible. Ne voyez-vous pas là deux parties bien différentes dans son âme, l'une qui le pousse à boire, l'appétit concupiscibîe, l'autre qui l'éloigné de boire, la raison?

L'argument n'est pas solide. Un homme qui, pressé par la soif, s'abstient de boire, est absolument dans le cas d'un homme qui entre deux maux choisit le moindre. Souffrir

su DE L'ÉGALITÉ.

delà soif est une souffrance comparable à une blessure, à une maladie, et à toute autre affection douloureuse que la sensation nous peut faire éprouver. Mais s'empêcher de boire quand on a soif, c'est également souffrir de l'appréhension du mal physique qui pourrait résulter de boire. La raison est distincte sans doute entre ces deux sensations; mais, pour être distincte, elle n'est pas indépendante. 11 ne faut pas dire, comme hùt Socrate, que la raison d'abord prononce, et qu'ensuite le sentiment prend les armes en faveur delà raison; il faut dire au contraire que la raison ne paraît et ne tite sa conséquence, qui est sa loi , sa manifestation, que parceque le sentiment a parlé avant elle; ou plutôt sensation, sentiment, connaissance, constituent un seul et même acte véritablement indivisible. La chose est évidente. Dans l'exemple employé par Socrate, l'âme, comme je viens de le dire , est entre un mal présent et un mal futur, qui lui paraît plus grand que le premier. Comment a-t-elle connaissance de ce mal futur? comment appelle-t-on l'idée qu'elle en a? on la nomme sentiment ; car on dit d'un homme, en ce cas, qu'il a peur de se rendre malade. Ainsi la raison sort de la comparaison entre une affection sensible, la soif, qui est une maladie, et un sentiment, la peur d'une autre maladie; elle prend son point d'appui dans un sentiment pour résister à une sensation. Mais ce sentiment, que vous ne pouvez vous empêcher d'appeler peur , effroi , est une passion ; il renferme lui-même une sensation. Donc, bien que la raison soit quelque chose de distinct de la sensation, elle ne se manifeste pourtant que concomitamment avec elle; et cet homme qui résiste à ce que Platon appelle appétit concupiscible, se trouve, alors même qu'il y résiste, être appétit concupiscible, c'est-à-dire sensation.

C4'est ainsi que Platon a ouvert la porte au stoïcisme in-

Page 1