DEUXIÈME PARTIE
sensé qui niait que la douleur fût un mal, et à l'ascélisine insensé qui méprisait la vie, et, pour être grand, se suicidait autant qu'il est permis à l'homme de le faire en détruisant l'harmonie constitutive des trois faces nécessaires de son être (1).
Voilà toute son erreur, mais elle est grave , si grave qu'elle entraîne toutes les conséquences fausses qui remplissent sa République, Je n'aurai pas de peine, je crois, aie démontrer.
Platon a admirablement compris que la société est l'image de l'homme. Cette vérité, que la société est semblable à l'homme, que l'homme est le petit monde dont la société est le grand monde; qu'il y a identité entre eux, qu'il la réfléchit comme elle le réfléchit ; enfin , sur d'autres proportions, que l'homme est un résumé de l'Humanité, de même que l'Humanité n'est qu'un homme; cette vérité, dis-je, sur laquelle certains philosophes modernes ont tant insisté , et avec raison , se trouve en germe dans Platon : « Les alTec- » tions et les mœurs d'une société, dit-il, se rencontrent 0 dans chacun des individus qui la composent, puisque ce » ne peut être que de là qu'elles ont passé dans la société. » (Liv. IV.) » Guidé par cette lumière, Platon a prétendu former une société juste d'après l'idée qu'il se faisait d'un homme juste. Voilà sa boussole ; et il nous la fait connaître lui-même, et nous la met en main, lorsqu'arrivé au terme de sa recherche d'une république parfaite, revenant à l'invidu , il dit : « Si donc nous trouvons dans l'âme de l'homme » trois parties qui répondent aux trois ordres de notre répu- » bhque^ et entre lesquelles il y ait la même subordination.
(J) La manière dont Pythagare et Platon ont compris la relation et la génération des trois faces de l'àme liumaine, constitue en grande partie leur pliîlosophie. 11 est bien clair que je ne puis discuter ici un si vaste sujet. Voye^ les articles Pythagore et Platon de V Encyclopédie Nouvelle,
» nous donnerons au particulier le meute nom que nous » avons donné à la société. ( Liv. IV. ) » Renversez cette proposition, supposez que Socrate se soit dit : « Si je trouve dans Tétat trois ordres qui répondent aux trois parties de rame humaine, et entre lesquels il y ait la même subordination, cette société ne sera-t-elle pas la société parfaite, puisqu'elle ressemblera à l'homme parfait; » et vous aurez tout le secret de Platon dans l'édification de sa République, et en même temps le secret de toutes ses erreurs. J'entends par ses erreurs qu'ayant eiTé dans sa formule métaphysique, il s'est également trompé dans sa construction politique, précisément parcequ'il a trop bien appliqué son idée métaphysique telle qu'il l'avait conçue. Je n'entends pas par là qu'il ait eu tort de vouloir réaliser la similitude de la société humaine et de l'âme humaine , similitude qui a toujours été et sera toujours la cause directe , connue ou inconnue, de l'organisation des sociétés.
Socrate , donc , se met à l'œuvre , sans dire à ses amis quel fd conducteur il suit pour se diriger; et, à l'image des trois parties qu'il sait exister dans l'être humain , la connaissance, le sentiment, la sensation, ou, pour employer les symboles physiques, la tête, le cœur, et le corps, il crée une société composée d'une tête, d'un cœur, et d'un corps, c'est-à-dire d'une intelligence qui préside et gouverne, d'un sentiment syrapatiuque qui obéit à cette intelligence, et d'un vulgaire instinct en rapport avec la nature extérieure. De Jà trois ordres dans la république, les magistrats, les guerriers , et les artisans ou laboureurs.
Sans doute ces trois ordres existent et existeront toujours dans la société : ce n'est pas en cela que Platon se trompe. C'est au contraire une grande gloire pour lui qu'il soit arrivé par la métaphysique à une classification si viaic que l'his-
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toirctout entière, l'Iiistoire de tous les temps et de tous les peuples, n'en est que la reproduction. Platon en a coinpris la nécessité métaphysique ; il a fait une connaissance , dans le sens exact du mot, de ce qui n'était qu'un fait résultant de l'instinct naturel de l'homme. Oui, la société est et sera toujours composée de trois ordres ou de trois classes provenant de la prédominance chez certains hommes d'une des trois faces de notre nature, et en même temps de la nécessité oi\ est l'homme de vivre sous ces trois aspects. Ces trois ordres , ces trois classes , on les retrouve dans l'Inde sous les noms de ùrahmes, de chaînas, et de soudras; en Egypte, sous les noms de prêtres, de guerriers, et de laboureurs. Moins évidents et plus mêlés, quoique encore très évidents dans les républiques grecques et à Rome, ces trois termes se sont reproduits dans le moyen~age sous les noms de clergé, de noblesse , et de liers-élat.
Mais quel est sur ce point le progrès de l'Humanité? Le progrès, c'est que ces trois ordres ou classes ont d'abord été des castes, et qu'elles tendent à n'être dans l'avenir que des fonctions. Le progrès, c'est qu'elles ont d'abord envahi l'homme tout entier, à tel point qu'il n'y a pas dans l'Inde , par exemple, d'Indien, mais des brahmes, des chatrias, ou des soudras, et qu'il n'y aura dans l'avenir que des hommes, qui auront telle ou telle des trois fonctions inhérentes à toute société, mais qui ne seront pas pour cela absorbés par
la société.
Placé à la limite du monde oriental et du monde occidental, disciple de l'Egypte, mais précurseur du Christ, Platon essaye vainement d'échapper au régime des castes. Il élève d'une main ce régime, et le foudroyé d'une autre. Il veut le briser en suppriment l'hérédité, mais il le constitue d'une autre manière, en lui donnant d'autant plus de
réalité qu'il lui a ôté ce qui le rendait au premier abord
plus absurde.
Oui, Platon fait encore des castes : il les idéalise autant que possible, il les fait aussi belles, aussi raisonnables que possible; mais ce n'en sont pas moins des castes. Rien n'est plus admirable que sa recherche profonde da caractère du magistrat, dans lequel il découvre un philosophe, et du caractère du guerrier, dans lequel il nous montre l'homme du sentiment et l'artiste. Ces trois termes, magistrats, guerriers, laboureurs, se transforment donc sous sa plume en philosophes, gymnastes, et artisans, ou , en d'autres termes, en savants, artistes, et industrielsMais , comme dans le système tout récent où l'on a reproduit Platon, ces trois classes de la société sont considérées par Socrate comme trois hommes distincts, de natures diverses, et pour ainsi dire incommunicables. Platon arrive donc, comme l'auteur du système moderne dont nous parlons, et qui s'est évidemment modelé sur lui, à trois castes distinctes, correspondantes aux trois faces de notre nature, la sensation, le sentiment, la connaissance ; son système a donc tous les défauts de celui dont nous parlons, ou plutôt qui connaît l'un connaît l'autre.
C'est que Platon, ayant méconnu l'unité dans sa formule métaphysique, a tout-à-fait perdu de vue l'unité dans sa formule politique.
Il y a trois parties dans l'âme humaine, j'en conviens, à condition que Platon convienne que ces trois parties ne font qu'un tout.
Il y a de même, il doit y avoir nécessairement trois parties dans la société humaine, mais à condition que ces trois parties ne fassent qu'un tout.
Or, à quelle condition ces trois parties ne feront-elles