DEUXIÈME PARTIE
qu'un tout? A conditiou quo ce tout soit senti, et réellement existant, non pas seulement percevable par une abstraction de l'intelligence, mais senti et, comme je viens de dire, vivant.
Il faut donc que ce tout réside quelque part dans un être vivant.
Or, il n'y a de véritablement existant que les bommes qui composent la société. Quant à la société elle-même, ce n'est pas une être réellement existant.
Il faut donc que l'unité de la société soit sentie et manifestée dans un homme, dans plusieurs hommes, ou bien dans tous.
Or, quelle raison y aurait-il pour que cette unité résidât dans un homme, et non pas dans les autres ? Elle doit donc résider dans tous.
Voilà donc le problème : L'unité existera-t-elle dans la république, parcequ'il y aura trois parties dans cette république qui concourront en apparence ? Platon le croit, et se trompe en cela. L'unité sociale ainsi conçue est une fiction, une abstraction, une ombre vaine, un mot.
L'être général ou collectif qu'on appelle société n'existe réellement qu'autant qu'il se réfléchit dans des êtres indivi-, duels, dans des personnes réellement vivantes. La société n'est pas sans l'homme. La question n'est donc pas seulement de composer une république de trois parties justement proportionnées, mais de composer une république de trois parties justement proportionnées à l'efl'et de produire un homme qui soit également composé de trois parties justement proportionnées à l'instar de la république. En un mot, la société ou la république n'est qu'un milieu que l'homme crée semblable à lui-même, pour pouvoir y vivre çt s'y développer conformément à sa nature. Gréé lui-mêmQ
à l'image de Dieu, il crée à son tour à son image ; mais ce qu'il crée n'est pas le dernier but, ni même en aucune façon le but qu'il se propose. Le but qu'il se propose, c'est lui-même, et par lui c'est le développement de ce que Dieu a mis en lui, c'est-à-dire que c'est l'image divine qu'il porte en lui ; et ainsi, au dernier terme, c'est encore Dieu qu'il a en vue. Mais se passionner pour la société, pour le milieu, pour le miroir de l'homme, pour son œuvre, au point d'oublier l'homme lui-même, l'être vraiment existant après Dieu, c'est nn fétichisme, nne idolâtrie, une erreur. Soyez artiste, Socrate, mais n'oubliez pas le but de l'art, qui est l'homme.
Socrate l'oublie dans sa république, il fait de l'art pour Tart. S'il a atteint l'idée d'une république qui lui paraisse belle en elle-même , il est satisfait ; et il ne se demande pas si un seul homme est beau dans sa république.
Il faut voir le naïf enthousiasme du génie dans cette mémorable création de Platon qui a tant servi l'Humanité, malgré son erreur fondamentale. J'abrège le beau passage où Socrate se résume, et prouve à ses amis que sa république est parfaite :
SOCRATE
« Fils d'Ariston , notre ville est enfin formée. Appelez » votre frère, appelez Polémarque et tous ceux qui sont ici. )) Tachez ensemble, à l'aide de quelque flambeau, de dé- )) couvrir en quel endroit résidentlajusliceet l'imposture... » Si les lois que nous avons établies sont bonnes, notre ville » doit être parfaite... Il est donc évident qu'elle doit être i> prudente, forte, tempérante, et juste... La prudence ») règne dans notre république, car le bon conseil y règne... » Celte prudence réside dans les magistrats , qui sont les
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» vrais (gardions de l'ctat... Car toute république bien gou- » vcrnée doit sa prudence à la science cpii réside dans la » plus petite partie d'elle-même, c'est-à-dire à ceux qui )) sont à sa tête et qui commandent. Il paraît que la nature » produit en petit nombre les hommes à qui il appartient de » se mêler de cette science qui, seule entre toutes les )) sciences, mérite le nom de prudence... Quant à la force, il » n'est pas difficile de la découvrir dans notre république, » elle est le corps en qui elle réside, et qui fait donner à l'état » le nom de fort... Notre ville est forte par une partie d'elle- » même en qui réside une certaine vertu conservatrice, » fondée sur l'idée qu'elle a reçue du législateur dans son » éducation. La force, en elfet, n'est pas un courage brutal » et féroce, mais elle est l'idée juste et légitime de ce qui » est à craindre sur toute chose, eî de ce qui ne l'est pas... » Que nos guerriers, choisis avec tant de précautions, pré- » parés par la musique et la gymnastique, conservent bien » ridée des choses qui sont à craindre, la république sera » forte. Que les autres citoyens soient lâches ou courageux, » on n'en peut rien conclure par rapport à la force ou à la » faiblesse de l'état... Notre république aussi est tempé- )) rante, elle est maîtresse d'elle-même, s'il est vrai qu'on » doive appeler tempérant et maître de lui-même tout » homme, tout état où la partie la plus estimable commande » à celle qui l'est moins. Ce n'est pas, certes, qu'on ne )) trouve dans notre république des passions sans nouîbre et « de toutes les sortes, des plaisirs et des peines dans les » femmes, dans les esclaves, et môme dans la plupart de » ceux qu'on dit être de condition libre. Vous y trouverez » peu de désirs simples et modérés, fondés sur des opinions » justes, et gouvernés -par la raison ; et ce ne sera que dans » ceux qui joignent à un beau naturel une excellente éduca-
» tion. Mais ne voyez-vous pas en même temps que , clans » notre ville, les désirs et les passions de la multitude , qui » est la partie inférieure de l'état, sont réglés et gouvernés » par la prudence et les volontés du petit nombre, qui est » celui des sages ?... »
Arrêtons ici Socrate pour remarquer qu'après avoir localisé pour ainsi dire la prudence ou l'intelligence dans les magistrats, le courage ou la force dans les guerriers, il ne suit plus sa similitude, qui l'obligerait à faire de la troisième classe le siège de la troisième vertu politique qu'il distingue, c'est-à-dire de la tempérance. Mais comment aurait-il pu suivre cette similitude jusqu'au bout ? Étrangers à la science et à l'art, les hommes de la troisième classe, ces hommes de l'appétit concupiscible, comme dit Platon, ou de la sensation, comme nous dirions aujourd'hui, ces artisans, ces industriels, sont nécessairement abandonnés à la sensation, puisqu'ils sont par eux-mêmes dépourvus d'intelligence et de sentiment. D'ailleurs, ils ne sont pas même libres, car ils sont gardés et tenus en bride par les guerriers gouvernés eux-mêmes par les magistrats ou les philosophes. Ainsi abandonnés à cet appétit concupiscible, à cette sensualité basse qui est considérée comme de leur essence, ils sont donc encore avilis par l'esclavage. Comment pourraient-ils être le. siège d'une vertu si directement contraire à toutes les conditions de leur innéité et de leur éducation ? Cela serait absurde. Ils ne sont rien qu'un troupeau dont on se sert et que l'on gouverne. Platon ne les envisage jamais autrement. Ils ne deviennent donc tempérants que parcequ'ils sont gouvernés. Ils répondent bien , dans l'idée de Platon, à la troisième vertu, à la tempérance, mais indirectement, et par suite de l'action coercitive qu'on çxerce sur eux, sans consulter ni leur intelligence, ni leur