‹ De l'égalitéChapitre 55 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

» de la race humaine, le Brahmane, le Chalria, et le Sou- » dra (1). (Liv. I.) »

Voilà l'Inde, voilà l'Egypte : qu'ajoute donc à cela le génie grec, dont Platon est la plus belle incarnation? Gomment, après avoir reconnu l'existence absolue du Brahmane {\c philosophe ou magistrat), du Chatria {guerrier), et du Soudra [artisan), comment, dis-je, Platon échapperat-il à la conscience de ce principe, qui est la permanence éternelle des castes? J'ai déjà dit comment il s'efforce d'y échapper ; c'est en abolissant radicalement toute hérédité , toute propriété, toute individualité.

Ici s'ouvre un nouvel aspect du génie de Platon, un aspect qui réhabilite la Grèce, qui l'élève au-dessus de l'Inde et de l'Egypte, et lui donne le rôle d'intermédiaire entre l'Orient et le Ghristianisme. Platon, après avoir fait des castes, travaille à les détruire autant qu'il est en lui, en prêchant Vunité»

Singulier contraste du génie ! Platon a deux tendances dans sa République , et pour ainsi dire deux faces comme l'antique symbole de Janus. Il regarde le passé et l'avenir : il respire pour ainsi dire le vieil Orient, mais il aspire en même temps l'Occident qui va naître ; il est sacerdotal et hiérarchique, mais il est aussi égalitaire; il est l'apôtre des castes, mais il est aussi l'apôtre de leur destruction ; il a pour principe la distinction de l'intelligence, du sentiment, et de la sensation, de la tête, de la poitrine, et des pieds, aussi nette et aussi prononcée que l'avaient les sectateurs de Brahma; mais il a aussi pour principe l'unité, comme les

(1) Le texte que je cite ajoute une quatrième caste, les Vaisyas, quMl dit sortis de la cuisse de Brahma, tandis que les Soudras sont sortis de ses pieds. Mais il me paraît évident que l'importance acquise par les Vaysias (propriétaires et coramei'çanls) fut seule cause de cette distinction entre eux et 1« Soudras.

Bouddhistes et les Chrétiens. La prédication de Bouddha dans l'Inde, pour l'abolition des castes, était antérieure à Platon de quatre ou cinq siècles , et de Platon au Christianisme il s'écoula le même espace de temps. Ainsi placé entre Bouddha et Jésus, Platon ne pouvait manquer de participer de leur inspiration. Il en participe en effet à un degré sublime. Écoutez-le résumer dans les Lois l'esprit de sa République :

« La plus belle cité, la meilleure forme de gouvernement » et les meilleures lois sont celles où l'on pratique le plus » à la lettre, dans toutes les parties de l'État, l'ancien pro- » verbe qui dit que tout est véritablement commun entre » amis. Quelque part donc que cette cité arrive, ou qu'elle » doive arriver un jour, que les femmes soient communes, » les enfants communs, les biens de toute espèce communs, » et qu'on apporte tous les soins imaginables pour retran- » cher du commerce de la vie jusqu'au nom même de pro- » priété ; de sorte que les choses mêmes que la nature a » données en propre à chaque homme deviennent en quel- » que sorte communes autant qu'il se pourra , comme les » yeux, les oreilles, les mains; et que tous les citoyens » s'imaginent qu'ils voient, qu'ils entendent, qu'ils agissent » en commun ; que tous approuvent et blâment de concert » les mêmes choses, que leurs joies et leurs peines roulent » sur les mêmes objets. En un mot, partout oii les lois vise- » ront de tout leur pouvoir à rendre l'État parfaitement un, » on peut assurer que c'est là le comble de la vertu politi- » que ; et quiconque essayera d'assigner à la société un » autre terme n'en trouvera ni de meilleur, ni de plus juste. » Dans une telle cité, qu'elle ait pour habitants des dieux » ou des enfants des dieux, qui soient plus d'un seul, la vie » se passe dans la joie et le bonheur. C'est pourquoi il ne

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j> faut point clierclior ailleurs le modèle d'une rfîpublique » parfaite; mais on doit s'attacher à celui-ci, et en approcher » le plus qu'il se pourra. [Lois, liv. V.) »

eTamais mystique chrélien a-l-il porté plus loin l'idée de la communauté?

On peut, il est vrai, opposer Platon à lui-même ; on peut lui répondre : Si le principe suprême de la société est que tout soit commun entre amis, faites d'abord qu'il n'y ait dans la société que des amis. Or, c'est ce que vous êtes loin défaire. Quelle prétendue association d'amis, en effet, que celle où il y aurait trois ordres aussi distincts que vos magistrats, vos guerriers, et vos laboureurs. Quelle unité que celle d'une société divisée en trois sociétés , d'une nation divisée en trois nations (d) !

On peut encore répondre à Platon que le moyen par lequel il s'efforce de corriger son erreur des castes est luimême une erreur ; et qu'après avoir fait une distinction trop forte entre les hommes, il établit ensuite entre eux une communauté trop forte ; qu'il détruit ainsi l'homme de deux façons, d'abord par la distinction, ensuite par la ct)nfusion : 1° en le divisant des autres hommes, en le séparant de l'unité totale; 2° en le confondant avec les autres hommes, en l'absorbant complètement dans le grand nombre qui forme chacune des unités partielles qu'il distingue dans l'État.

Mais en laissant de côté le système de Platon, en rejetant chez lui l'idée pour ne prendre que le sentiment, il se trouve que Platon a poussé l'Humanité vers deux buts su-

0) CeUe vérité, que la société ou la nation de Platon est divisée en trois véritables nations, ne lui a pas échappé. Il appelle quelquefois ses ordres des nations: « La nation des artisans est consacrée à Vulcain et à Minerve, de qui » nous tenons les arts nécessaires à la vie ; comme la nation de ceux qui, par » d'autres arts, protègent et garantissent les travaux des artisans, est consacrée » k Mars et ù Minerve. {LoiSf liv, XI, »

iOk DE L'ÉGALTÉ.

blimes, l'organisation de la société et l'unité de la société. En effet, changez ses castes en fonctions; supposez que l'Humanité arrive un jour à s'organiser de telle façon que chaque membre de la société concoure à l'œuvre sociale dans une des trois fonctions distinguées par Platon , sans cependant cesser d'être un homme complet : et dites-moi s'il n'en résultera pas que Platon aura enseigné une grande chose, l'ordre dans la société, l'organisation nécessaire de la société en trois ordres fonctionnels; s'il n'aura pas ainsi été sur la voie de la vérité. Supposez de même que les hommes arrivent à établir entre eux une communauté sociale là oii la communauté peut exister sans que l'individualité humaine en souffre , et qu'ils réalisent véritablement l'unité de l'espèce sans que l'homme pour cela soit anéanti : et dites-moi si Platon encore n'aura pas été doué d'un génie prophétique, et s'il n'aura pas été encore en cela sur la voie de la vérité. Son erreur est dans la forme qu'ont revêtue ses deux sentiments; son erreur est dans l'idée, c'est-à-dire dans la manifestation de sa pensée. Mais, débarrassée de son enveloppe, de son écorce, de sa forme, sa double pensée est vraie, féconde, et immortelle.

Chose admirable, en effet, et que nous avons déjà eu occasion de remarquer pour bien d'autres grands hommes, la pensée d'un philosophe peut être vraie alors même que l'idée sous laquelle il la présente est fausse (1). Si vous arrachez la pensée à sa forme éphémère et périssable ; si vous prenez l'essence de la pensée, pour ainsi dire, vous avez une grande vérité. Mais si vous vous attachez à la forme, vous n'avez qu'une erreur, erreur nécessaire appa-

{i) Voir la Ilcfaiaiion de l'Eclectisme el plusieurs articles de VEncycLopcdie Nouvelle.

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