CHAPITRE X
Le repas égalUaîre, mais borné à la caste, était la base spirituelle aussi bien que temporelle de toutes les anciennes législations de TOccident. Démonstration de cette vérité : 1" par la Piiiditie lacédémonienne; 2° par TAndrie Cretoise; 3° par les repas communs des anciens peuples d'Italie, de certains peuples de l' Asie-Mineure d'origine dorienne, et des Hétairies carthaginoises; li° par l'institut cénobilique de Pythagore; 5" par la vie en commun des prêtres et des guerriers d'Egypte.
Tout le monde a entendu parler des repas communs de Sparte ; mais presque tout le monde se fait à ce sujet deux idées fausses. D'abord on s'imagine que c'était là une institution particulière à Sparte. On regarde Sparte, à la façon de Montesquieu , comme une législation singulière et bizarre qui n'avait aucun analogue dans l'antiquité. « Quand » vous voyez dans la Vie de Lycurgue, dit Montesquieu, » les lois singulières qu'il donna aux Lacédémoniens, vous » croyez lire V Histoire des Sévarambcs (1) . [Esprit des Lois, » lîv. IV, ch. 6.) » Ces lois n'étaient pas si singulières, si particulières aux Spartiates qu'on le croit ; et les repas communs, par exemple, symbole de la communauté spirituelle des égaux, et base de leur communauté temporelle, se retrouvent comme nous allons le voir, dans toutes les
(1) Roman politique analogue à l'I/^oj^ie de Thomas Morus, et qui parut en Hollande au commencement du dix-huitième siècle.
cités antiques. En second lieu, on s'imagine que ces repas n'étaient que des repas , c'est-à-dire une manière de vivre matériellement, une sorte d'arrangement d'économie domestique; c'est là une grossière erreur : ces repas étaient communs parceque l'esprit de la législation était la communauté ou, en d'autres termes, la fraternité des égaux.
Qu'est-ce que Sparte? La ville des égaux. Quel était même le nom social des Spartiates, des vrais citoyens? Les Egaux {oi Oiioioi), Sparte, c'était dix mille égaux composant la cité, dominant sur trente mille Laconiens qui n'avaient pas ce titre (Végaux^ sur les Hilotes serfs, et sur les Esclaves. Voilà ce que c'était que Sparte : une horrible inégalité, une cruelle barbarie poussée jusqu'à des atrocités qui font frémir la nature, si l'on considère la totalité des hommes qui composaient l'empire de Lacédémone et vivaient sur son territoire ; mais une fraternité modèle, une égalité modèle, une communauté modèle, si l'on ne considère que la caste des vrais Lacédémoniens, c'est-à-dire des égaux,
11 est évident que Sparte a été pour Pythagore, pour Socrate, pour Platon, pour Xénophon, pour Aristote, pour Zenon, pour tous les philosophes graves et sérieux de l'antiquité, la cité par excellence et pour ainsi dire inspiratrice. Athènes ni aucune autre ville n'avait pour eux le même prestige. Sparte était à leurs yeux sainte et vénérable comme Rome le fut pour les Romains, comme Jérusalem pour les Juifs, comme la Rome moderne pour les Catholiques. Lycurgue, fondateur de ses lois, leur paraissait revêtu d'un caractère assez semblable à celui qu'a représenté postérieurement le nom de saint.
Or d'où venait à leurs yeux cette sainteté de Sparte et des institutions deLycurgue? Pourquoi Platon a-t-il tou-