DEUXIÈME PARTIE
jours Sparte en vue dans sa république idéale, dans cette république dont le parfait modèle, dit-il, existe dans le ciel, c'est-à-dire dans l'idéal divin? Pourquoi Xénophon, cet autre disciple de Socrate, ne trouve-t-il dans toute la législation de Lycurgue qu'une adorable et divine perfection ? Pourquoi répète -t-il à chaque instant que tant de sagesse n'a pu être inspirée que par Jupiter [RépiibL de Sparte) ? Pourquoi, au témoignage de tous les anciens, Apollon luimême et la Pythie étaient-ils regardés comme les conseils qui avaient guidé Lycurgue, et forcé, par leurs oracles, les Lacédémoniens à suivre ses prescriptions et à les garder (1)? C'est qu'il y avait en effet au fond de toutes ces institutions une idée divine, un but sacré, puisé dans la contemplation même de la Divinité. Cette idée, ce but, c'était l'établissement de la fraternité humaine, c'est-à-dire de la vraie société des hommes.
Tout dans les lois de Lycurgue convergeait à ce but, et les repas en commun n'étaient que le signe de l'esprit d'Égalité répandu dans ces lois. Ces repas n'étaient donc pas une chose purement matérielle : c'était une consécration, et, pour employer la langue théologique, un sacrement; c'était le signe sacramentel de la cité. Nul ne pouvait y assister s'il n'était un des égaux, et nul n'était considéré comme un des égaux s'il n'y assistait pas régulièrement. La présence aux repas communs, dit Aristote, conférait à Sparte le droit politique. [Polit., liv. IL) Un citoyen de Sparte, donc, était un homme qui prenait place au banquet commun : toute la
(1) « Lycurgue, dit Cicéron ( De Divinat. , I ) , fit confirmer par l'autorité « (l'Apollon Delphien les lois qu'il destinait à Lacédémone. « Plutarque raconte qu'avant de proposer ses lois, Lycurgue alla à Delphes, fit à Apollon des sacrifices, et rapporta delà le fameux oracle où la prêtresse l'appelle « chéri des « Dieux et plutôt un dieu qu'un homme. » Nous avons cet oracle dans Hérodote ( Clio), et plus au long dans Théodoret. ( Therapeut,, dise, ix).
législation de Lycurgue se résume en cela. Écoutons Plutarque ; après avoir parlé de la réforme purement politique introduite par Lycurgue, c'est-à-dire de l'établissement du sénat et des éphores, il continue ainsi :
« Le second et le plus hardi des établissements de Ly- » curgue fut le partage des terres. Il existait à cet égard, » entre les citoyens, une si prodigieuse inégalité, que la » plupart, privés de toute possession et réduits à la misère, » étaient à charge à la ville, tandis que toutes les richesses » se trouvaient dans les mains d'un petit nombre. Lycurgue, » qui voulait bannir de Sparte l'insolence , l'envie , l'ava- » rice, le luxe, et les deux plus grandes comme les deux » plus anciennes maladies de tous les gouvernements, la » richesse et la pauvreté, persuada aux Spartiates de » mettre en commun toutes les terres, d'en faire un nou- » veau partage, de vivre désormais dans une égalité par- » faite, afin de donner toutes les distinctions au mérite » seul, et de ne reconnaître d'autre différence que celle qui » résulte naturellement du mépris pour le vice et de l'estime » pour la vertu. II procéda tout de suite à ce partage, divisa » les terres de la Laconie en trente mille parts qu'il distri- » bua aux habitants des campagnes, et fit neuf mille parts » de celles du territoire de Sparte pour autant de citoyens... » Quelques années après, Lycurgue, en revenant d'un » voyage, traversait la Laconie, qui venait d'être moisson- » née; et, voyant les tas de gerbes parfaitement égaux, il » dit, en souriant, à ceux qui l'accompagnaient, que la La- » corde ressemblait à un héritage que plusieurs frères » venaient de se partager... Pour faire disparaître toute es- » pèce d'inégalité, il entreprit aussi de partager les biens » mobiliers. Mais, prévoyant qu'on s'y prêterait avec peine » s'il les ôtait ouvertement, il prit une autre voie et attaqua