DEUXIÈME PARTIE
indirectement Tavarice. II commença par supprimer toute monnaie d'or et d'argent, et ne permit que la monnaie de fer. Cette nouvelle monnaie bannit de Sparte toute inégalité... Enfin, dans le dessein de poursuivre encore davantage le luxe et de déraciner entièrement l'amour des richesses, Lycurgue fit une troisième institution, qu'on peut regarder comme une des plus admirables: c'est celle des repas publics. Il obligea les citoyens de manger tous ensemble, et de se nourrir des mêmes viandes, réglées par la loi... Ces repas publics, que les Cretois appellent ^/z^/r/a, sont appelés Phiclilia par les Lacédémoniens, soit parcequ'ils cimentent entre eux la bienveillance eiV'àimXÀ^, pkidiiia étant mis pour pfiilitia (de ^àerv, aimer), ou parcequ'ils accoutumaient à la frugalité et à l'épargne, qui en grec se dit pheiclo. Mais rien n'empêche de croire avec d'autres qu'ils ont ajouté la première lettre de ce mot , et qu'ils disent phidilia pour editia, du mot grec qui signifie manger (1). Les tables étaient chacune de quinze personnes , un peu plus ou un peu moins... Les enfants mêmes allaient à ces repas ; on les y menait comme à une école de tempérance, où ils entendaient des discours sur le gouvernement, etc. ( Vie de » Lycurgue. ) »
La communauté, la fraternité, l'unité, voilà donc évidemment l'esprit qui avait dicté à Lycurgue toutes ses lois ; et le signe de cette communauté, de cette fraternité, de cette unité, c'étaient les repas communs. Aussi Platon, qui appelle Sparte la ville philosophique par excellence, et qui prétend
(1) <I>t(îtTc« OU piJotTta pourrait être une contraction de jjt^&iv sSirtcc, convivîa pubiica amicorum; mais il est plus probable que ce mot répond exacletement au terme àv^/sttx des Cretois et qu'il dérive pour la première syllabe, de j3Wâ, vir, Ipt, fortiter (racine pûw, gigno)y comme «v^^toc dérive de «vvj^, vir.
que les Spartiates sont les seuls Grecs qui cultivent la vraie sagesse et la vraie science [Protagoras], unit-il indissolublement dans son idée les repas communs à la fraternité. A peine a-t-il esquissé le plan de sa république et organisé sa caste des guerriers, qu'il s'écrie : « Qu'ils se rendent, au » temps des repas, dans des salles à manger communes, et » qu'ils vivent ensemble comme doivent vivre des guerriers » au camp. {RépubL, liv. III.) »
Mais cet usage des repas communs, signe de la fraternité et de l'égalité, était-il particulier à Sparte, et ne le trouvet-on que là, ou bien dans la république imaginaire de Platon ? Non ; il s'en faut tellement qu'il fût particulier à Sparte, qu'on peut affirmer au contraire que c'était un usage presque général chez les anciens peuples, ou du moins que tous les législateurs l'avaient prescrit , comme le signe d'une police religieuse parmi les hommes.
Aristote nous signale la haute antiquité de cet usage ; il le met en parallèle avec l'institution des castes, et le suppose tout aussi ancien. Reprochant indirectement à Platon d'avoir donné comme une invention de son génie la division des citoyens en ordres divers et la communauté dans certains de ces ordres ou classes, il dit : « Ce n'est peint, en philo- » Sophie politique, une découverte contemporaine ni même )) récente que cette division nécessaire des individus en )) classes distinctes, les guerriers d'un côté, les laboureurs » de l'autre. Elle existe encore aujourd'hui en Egypte et en » Crète, instituée là, dit-on, par les lois de Sésostris, ici » par celles de Minos. L'établissement des repas communs » n'est pas moins antique, et remonte pour la Crète au règne » de Minos, et pour l'Italie à une époque encore bien plus » reculée. La tradition de ce dernier pays rapporte que c'est » d'un certain Italus, devenu roi de l'QEnotrie, que les