DEUXIÈME PARTIE. U
repas sont communs. « A Lacédémone et en Crète, dit-il,
» le législateur a eu la sagesse de fonder la communauté
» sur l'usage des repas publics. {Ibid. , ch. 2) » Aristote
admet cette institution, et formule ainsi ses lois à cet égard,
dans le plan de sa cité modèle : « On regarde généralement
» l'établissement des repas communs comme parfaitement
» applicable à tout État bien constitué. Je suis aussi de cet
» avis. Mais il faut que tous les citoyens sans exception
» viennent y prendre place ; et c'est chose difficile que les
» pauvres, en y apportant la part fixée par la loi , puissent
» en outre subvenir à tous les autres besoins de leurs fa-
» milles. Les frais du culte divin sont encore une charge
» commune de la cité. Ainsi donc le territoire doit être
» divisé en deux portions, l'une au public, l'autre aux
» particuliers. La première portion sera subdivisée pour
» fournir à la fois et aux dépenses du culte et à celles des
» repas communs. Quant à la seconde, on la divisera en-
» core, pour que chaque citoyen, possédant en même temps
» et sur la frontière et aux environs de la cité, soit intéressé
» également à la défense des deux localités. Cette réparti-
» tion, équitable en elle-même, assure l'égalité des citoyens
» et leur union contre les ennemis communs. (Liv.IV, c. 9.)»>
Ayant ainsi donné pour base de la vie sociale les repas
communs, Aristote ne néglige aucun détail pour en régler
l'exécution. Il suit cette exécution et elle le dirige jusque
dans l'architecture de sa ville : « Comme il faut, pour les
» repas communs , partager les citoyens en plusieurs sec-
» tions, et que les murailles doivent, de distance en distance
» et aux endroits les plus convenables, avoir des tours et
» des corps-de-garde, il est clair que ces tours seront natu-
» rellement destinées à recevoir les compagnies de citoyens.
» [Ibid.y eh.' 11.) » Mais le point de vue moral et politique
d*Aristote se montre mieux encore dans les détails où il entre relativement aux repas communs des magistrats : « Les édifices consacrés aux pontifes seront aussi splendi- » des qu'ils doivent l'être, et serviront h la fois aux repas » solennels des magistrats et à l'accomplissement de tous les » rites que la loi ou un oracle de la Pythie n'a pas rendus » secrets. Ce lieu, qu'on apercevra de tous les quartiers » environnants qu'il doit dominer , sera tel que l'exige la » dignité des personnages qu'il recevra. Au bas de l'émi- » nence où sera situé l'édifice, il sera convenable de trouver » la place publique, construite comme celle qu'on nomme » en Thessalie la Plare de la Liberté. CiCtte place ne sera » jamais souillée de marchandises, et l'entrée en sera dé- » fendue aux troupes d'artisans, de laboureurs, et à tout » individu isolé de cette classe, à moins que le magistrat ne » les y appelle formellement... Quant aux magistrats infé- » rieurs chargés de prononcer sur les contrats, sur les ac- » tions criminelles et civiles, et sur les affaires de ce genre, » ou bien chargés de la police des marchés et de ce qu'on » nomme police de ville, le lieu de leurs repas doit être » situé près d'une place publique et d'un quartier fré- » quenté. Le voisinage de la place du marché où se font » toutes les transactions sera surtout convenable à cet usage. » Mais pour l'autre place dont nous avons parlé plus haut, » elle doit jouir toujours d'un calme absolu ; celle-ci , au » contraire, sera destinée à toutes les relations matérielles. » [Ibîd.) »
On voit qu'Aristote, suivant la pente de son génie, est bien plus frappé de l'institution des repas communs considérés comme un fait pratique, comme une coutume ancienne et vénérable en même temps qu'utile, qu'il n'est occupé de l'esprit caché sous ce fait , c'est-à-dire de la corn-
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munaiiU; sociale ou plutôt spirituelle des hommes : c'est tout le contraire de Platon. Mais enfin, quand il s'agit de l^rmulc^rle degré de communauté qu'Aristote admet dans IVh^tat, le banquet commun lui paraît à la fois le lien spirituel et le lien matériel de rc;.^;alité civique. Sans doute il ne fait pas, comme Platon, u?kî chose religieuse et presque sainte de ce banquet, parceqne, encore une fois, la communauté le touche moins qu'elle ne touche Platon ; mais il n'en donne pas moins à cette institution un sens élevé, une valeur considérable, une signification à la fois religieuse, morale, et pclitique. Demandez-lui, je le répète, oia réside l'unité de sa république ; il vous la montrera dans V éducation commune et les repas communs. On retrouvfî donc encore chez lui , quoiqu'à un bien moindre degré, le même principe social de communauté clans la caste qui avait inspiré son maître Platon , et plus anciennement le maître de Platon, Pythagore.
Quant à celui-ci, tout le monde sait que son institut était positivement fondé sur la communauté. On n'était admis dans sa société qu'en mettant ses biens en commun , par la raison, dit un ancien (Timée, vi Diog. Laert,) que « les » biens doivent être communs entre amis : » nous avons vu que c'est aussi l'axiome de Platon dans sa République eX dans ses Lois. Tout ce que l'on connaît du régime des pythagoriciens est si sembla])le à la communauté des moines chrétiens, que ce n'est vraiment pas la peine d'insister ici sur ce point. J^a vie cénobiiique ou en commun du Christianisme n'est, sous une multitude d'autres rapports, comme sous ce rapport essentiel de la communauté des biens, que la reproduction de la vie cénobiiique des pythagoriciens ; je me bornerai à rappeler à ce sujet le témoignage d'Aulu- Celle : « Omnes simul qui a Pijlliagora in coliortem ïllam
» disciplinarum recepti erant, qiiod quîsque familiœ pe- » cuniœque habebat, in médium dabant ; et coibatur sa- » cietas inseparabilis, lanquam illud fucrit antiquum con- » sortium, qiiod re atque verbo appellabatur xotyôSiov. » [Noct. Att. , lib. I, c. 9.) » II est permis de penser que les divers législateurs que l'école de Pythagore donna à ritalie, tels que Gharondas et Zaleucus, établirent, sinon une complète communauté entre les citoyens, du moins l'usage des repas publics. Cela est d'autant plus probable que les pythagoriciens avaient dû trouver cet usage pratiqué en Italie, où il avait été apporté par les anciennes émigrations grecques ou plutôt, comme nous l'avons dit, par les Dactyles Idéens. Nous avons vu en effet qu'Aristote affirme que l'usage de ces repas publics existait sur les côtes de la mer Tyrrhénienne et de la mer Ionienne , bien longtemps avant que Minos en eût fait une prescription en Crète. Il est évident, au surplus, quand on veut y réfléchir, que les luttes acharnées que les pythagoriciens firent naître dans la Grande- Grèce, et les sanglantes persécutions qu'on exerça contre eux jusqu'à leur entière extermination , eurent pour cause cette égalité et cette communauté qu'ils voulaient introduire dans la société avec une religion purifiée de l'idolâtrie.
Je crains que le lecteur ne se fatigue de cette sèche énumération où je suis forcé d'entrer, et ne se croie bien loin du Christianisme. J'avoue, en effet, qu'on ne voit pas d'abord aisément le rapport des banquets égalitaires de la Crète et de Sparte, ni même de la vie commune des pythagoriciens avec le banquet mystique de Jésus. Mais patience, nous allons nous approcher beaucoup de la Cène eucharistique avec la Pàque de Moyse, et nous serons fort voisins des Agapes quand nous aurons assisté aux repas communs des Esséniens,