‹ De l'égalitéChapitre 80 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

deux (rime façon indivisible, aussi bien la première fois qu'elle fui célébrée que dans la suite; en Egypte, quand il s'agissait de secouer le joug de l'esclavage, comme dans la terre promise, quand il s'agissait de vivre en nation; comme dans les pays d'exil et dans les voyages lointains, quand le Juif tournait ses regards vers le Temple et se rattachait de cœur h sa nation , à la nation choisie de l'Éternel.

Mais qu'est-ce qu'une nalion? Une nation peut être constituée sur le plan de l'Égalité ou sur le plan de l'Inégalité. Nous avons vu que la PInditie grecque de Minos et de Lycurgue avait encore pour but de résoudre ce second problème, c'est-à-dire non seulement de constituer une nation (la caste), mais de la constituer sur le plan de l'Égalité. La Paque juive avait-elle le même caractère? Non assurément, au premier coup d'œil, et si on la considère seule et en ellemême : mais oui assurément, si on en rapproche une autre institution de Moyse, le Sabbat, l'Année sabbatique, et le Jul)ilé.

Il ne faut pas et on ne peut pas séparer la Paque du Sabbat, de l'Année sabbatique, et du Jubilé. Par des raisons que je vais dire, Moyse ne put pas mettre dans la Paque tout l'esprit de sa législation ; mais ce qu'il ne put pas mettre dans cette institution, il le répandit dans une autre institution à trois parties, le Sabbat, l'Année sabbatique, et le Jubilé, qui se complètent mutuellement et qui complètent la Paque.

Si donc on m'objecte : « Les Spartiates etles Cretois mangeaient tous les jours en commun, les Juifs, au contraire, ne faisaient tous les ans qu'un repas en commun, ou plutôt encore par familles ; les uns communiaient ainsi journellement, les autres étaient toute l'année sans communion, à l'exception d'un seul jour où ils se réunissaient religieusement et

solennellement, en mémoire d'un événement passé: quel rapport peut-il y avoir entre ces deux pratiques? » si , dis-je, on me fait cette objeclon, la réponse me paraît facile. Ne séparez pas, dirai-je, laPàque du Jubilé. La Pâque est le signe d'institution d'un peuple qui retrouvait l'Égalité après ses travaux le jour du Sabbat, l'Année sabbatique, et l'année du Jubilé, et qui parla entretenait constamment dans son sein l'esprit de sociabilité et de fraternité, autant que l'organisation de son travail le permettait. Je vais expliquer mon idée.

Peuple pasteur et agriculteur, les Juifs étaient dispersés dans un pays assez fertile (1), mais semé de lacs, de collines, de déserts, et de terres arides, qui les isolaient les uns des autres comme dans des espèces d'oasis. Ils continuèrent ainsi, quoique fixés d'une manière stable, la vie nomade des patriarches. J'entends qu'ils vivaient dans une sorte de demi-société, disséminés qu'ils étaient à cause de la culture des terres et du soin des troupeaux, dirigeant euxmêmes leurs enfants, leurs serviteurs, et leurs esclaves. Il ne faut pas oublier qu'ils sortaient de la dernière caste du monde antique, et qu'ils eussent été incapables de se gouverner comme faisaient les castes supérieures , et de gouverner un peuple qu'ils auraient vaincu. Leur caractère et leur destinée se peint bien dans cette extermination qu'ils lirent des peuples de la Palestine. Des hommes sortis des castes supérieures du monde antique n'auraient pas exterminé les vaincus, mais les auraient asservis, en auraient fait

(!) Les anciens Juifs se livraient peu au commerce : « Nous ne sommes pas, » (lit Josèphe (Apolog. I ), unenalion commerçante; nous avons peu de rela- » tions avec les autres nations; nos villes ne sont pas sur le littoral de la mer. » Nous habitons une contrée fertile, et nous en tirons d'heureux fruits par la cul- » lure et le travail. o Les Sacrificateurs et les Lévites, qui ne furent pas compris dans le partage des terres, menaient la vie pastorale, si chérie des patriarches, n'ayant point d'autres biens que des troupeaux.

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dos Hilotes ou des Périœcions, comme en Crète et à Sparte. Eux, ils ne surent qu'exterminer les habitants et prendre le pays. Ils restèrent donc travailleurs dans ce pays qu'ils avaient usurpé, et disséminés dans les villages et dans les champs, comme l'étaient les Laconiens, sujets des Spartiates, et les Périœciens, sujets des Cretois. Il était donc impossible de les réunir à des tables communes et de les faire vivre en commun. Moyse, pénétré des idées de l'Egypte, oij, comme nous l'avons vu, la législation était fondée sur la communauté, ne put donc l'établir parmi son peuple, ni ses successeurs après lui. Il paraît, par la Bible, que Moyse avait eu d'abord l'idée de prendre tous les premiers-nés des familles et d'en faire une caste supérieure, une caste de prêtres; mais il rencontra de tels obstacles dans la nature de ce peuple, qu'il renonça à son projet, et choisit pour le soin des choses sacrées la famille d'Aaron et la tribu de Lévi. Le reste du peuple fut donc livré au même genre de vie qui régnait en Egypte dans la dernière caste, la vie en non-communauté. Mais l'individu et la famille étant ainsi abandonnés à euxmêmes sans intervention sociale, il devait en résulter nécessairement l'inégalité et tous les maux qui l'accompagnent. Moyse le comprit. La Pàque, la seule communion qu'il fût possible d'établir entre ces hommes ainsi séparés, ne remédiait aucunement à ces maux. C'était un signe d'unité générale et de nationalité, voilà tout. Moyse chercha dans une autre institution un remède à l'individualisme et à l'inégalité qui devait en sortir. Cette autre institution, c'est le Jubilé sous ses trois formes de Sabbat, d'Année sabbatique, et de Jubilé proprement dit. La Pâque prend donc une nouvelle signification du Jubilé. La Pâque et le Jubilé sous ces trois aspects, voilà le résumé de la législation moïsiaque. Or ajoutez à la Pâque le Jubilé ainsi com-

plet, réunissez, comme vous en avez le droit, ces deux institutions de Moyse ; et vous approchez fort, quant à Tesprit de la législation, de la communauté Cretoise et Spartiate. J'entends que ces deux institutions unies et servant de complément l'une à l'autre présentent absolument le même esprit, indiquent le même but, produisent, jusqu'à un certain point, le même effet, que la communauté Spartiate ou Cretoise. Moyse semble avoir dit à son peuple : « Vous êtes égaux, vous célébrerez tous en commun la Pâque. C'est là le signe de votre fraternité, de votre égalité, de votre unité. Mais je sais que vos travaux demandent que chacun de vous soit livré à lui-même; vous êtes un peuple de pasteurs et d'agriculteurs. Les Egyptiens vous méprisaient comme tels. Montrez-leur que vous pouvez être un peuple aussi moral qu'eux. Ils vivent en commun dans des villes, classés en prêtres et en guerriers. Vous étiez chez eux de la dernière caste, qui vit individuellement, et même vous étiez au dernier rang de cette dernière caste. Soyez un peuple. L'Éternel vous a choisis. Or, vous ne serez un peuple, que si vous pratiquez la sociabilité qui fait que les castes supérieures de l'Egypte sont un peuple. Travailleurs, et non guerriers Ai prêtres, vivez donc comme vit la dernière caste, dans la non-communauté, dans l'individualisme, dans l'égoïsme, dans l'inégalité: mais tous les sept jours, tous les sept ans, et tous les sept fois sept ans, redevenez égaux. Rappelez-vous que vous avez été Esclaves, que vous êtes de la caste inférieure. Vous êtes forcés de vivre encore de la vie de cette caste; mais ennoblissez cette vie en respectant parmi vous ceux qui seront le plus condamnés au travail. Le Seigneur vous donne six portions du temps pour l'inégalité; la septième est à lui, il la consacre à l'Égalité. Vous serez inégaux six jours de la semaine;

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