DEUXIÈME PARTIE
» est très particulière (1). Le malin, avant le lever du soleil, » il ne prononcent pas une parole qui ait trait aux soins » vulgaires de la vie, mais ils adressent vers lui d'antiques » prières (2) , comme s'ils le suppliaient de paraître et de les
(1) ''lâicaç £uff£êît5.
(2) Hph yv.p ocvaff/îtv ràv y^àio-j, ouo'èv jîôéyyovraJ tùv SîSïj/wv* TraT/a/ouj oc Tt'vaç îtj auTov sù^àç, u^mp i/îtsûovtî; àvccTîtÀcct. Quelques savants, trompés par la lettre, ont vu dans ces prières une sorte d idolâtrie et d'adoration du soleil ; mais celle manière d'entendre est absurde. Il est évident que quand Josèplie loue la piété des Esséniens, comme il le fait ici et dans ses Antiquités, il n'a pu vouloir dire qu'ils adoraient stupidement le soleil malériel, et le pressaient par leurs prières de haier son lever. Il est clair que c'est à Dieu qu'ils adressaient leurs prières, en les dirigeant vers le soleil. Cela ne signifie pas seulement, ce me semble, qu'ils priaient Dieu, comme on le dit vulgaiiement des premiers Chrétiens, en se tournant vers le soleil levant; mais cela signifie qu'ils adoraient Dieu, ainsi que les premiers Chrétiens, dans sa manifestation physique du soleil. Qu'y a-l-il de plus beau que ce psaume de David, qui était peut-être une de ces prières antiques, un de ces chants des ancêtres (Trar/stou; £Ûxài) dont parle Josèphe : « Mon âme, bénis TEternel ! O Eternel mon Dieu, » tu es merveilleusement grand, tu es revêtu de majesté et de magnificence. Il » (l'Eternel) s'enveloppe de lumière comme d'un vêtement , il étend les cieux » comme un pavillon... il fait des vents ses messagers, et des feux dévorants ses » serviteurs... Il a fondé la terre sur ses bases tellement qu'elle ne sera jamais » ébranlée. Tu l'avais couverte de l'abîme informe comme d'un vêtement, et les » eaux se tenaient sur les montagnes : elles s'enfuirent à ta menace, et se mi- » rent promptement en fuite au bruit de ton tonnerre ; les montagnes se dres- » sèrent, et les vallées s'abaissèrent au lieu que tu leur avais établi... C'est lui » qui conduit les fontaines par les vallées, et qui les fait couler entre les mon- » tagnes... Il fait sortir le pain de la terre, et le vin qui fortifie le cœur de
» l'homme Il a fait la lune pour marquer les temps, et le soleil connaît
» son coucher. Tu amènes les ténèbres, et la nuit vient, durant laquelle toutes » les bêles des forêts se promènent; les lionceaux rugissent après la proie » et » pour demander au Dieu fort leur pâture. Mais le soleil se Icve-t-il, ils se re- » tirent, et ils se couchent dans leurs lanières. Alors L'homme sort d son ou- » vrage et d son travail jusqu'au soir, 0 Eternel, que tes œuvres sont en grand » nombre I tu les as toutes faites avec sagesse, la terre est pleine de les ri- » chesses... Caches-tu ta face, tes créatures sont troublées ; leur retires-tu ton » souille, elles défaillent et retournent en leur poudre; leur renvoyes-tu Ion » esprit, elles sont créées de nouveau, et tu renouvelles la face de la terre...
» Je chanterai à l'Eternel pendant toute ma vie, etc. (Psaume civ. ) » Là Dieu est évidemment adoré dans sa manifestation, l'univers, c'est-à-dire dans son activité et dans l'œuvre résultat de son activité. Ce n'est pas l'univers que le Psalmiste adore, mais c'est Dieu dans l'univers; c'est lui qu'il découvre derrière cet univers; c est sa puissance, son amour, et son intelligence, qu'il voit dans ce milieu objectif que l'on appelle le monde, et qui est à la fois un voile qui cache la Divinité, et un reilet qui la monlre et la révèle. C'était certainement dans ce sens que priaient les Esséniens avant le lever du soleil. Ce passage de Josèphe s'explique encore par ce que Philon rapporte des Thérapeutes; nous verrons ce témoignage plus loin. Au surplus, il est impossible de ne pas sentir l'analogie frappante qu'il y a entre celle prière matinale des Esséniens au soleil, c'est-à-dire au Soleil divin, au Soleil spirituel caché derrière son emblème ou plutôt sa manifestation, et la fameuse prière de l'Inde, l'Hymne au Soleil, la
iSk DE L'ÉGALITÉ.
» éclairer. Ensuite chacun reçoit des directeurs (1) le signal » pour aller se livrer au travail dans le métier qu'il sait ou » l'occupation qui lui est propre. Après avoir travaillé avec » ardeur jusqu'à la cinquième heure (2) , ils s'assemblent » de nouveau dans un même lieu ; et, s'étant ceints de voiles » de lin (3) ils purifirent leurs corps en se baignant dans » des eaux froides. Cette purification faite, ils se rendent » en troupe dans une salle particulière : l'entrée de cette » salle est défendue à quiconque n'est pas de leur secte. » Eux, purifiés comme je viens de dire, ils marchent vers » ce lieu comme vers un temple saint : c'est le réfectoire (li). t> Ils se placent en silence : le boulanger met des pains de- » vant eux, et le cuisiner sert à chacun une assiette du » même mets. Le prêtre (5) alors prie (6) sur la nourri-
Sàvilrî, résumé des Védas suivant le livre de Manou (liv. ii, si. 76-78), que tout Brahmane récite matin et soir. Dans cette prière de l'Inde, la plus sainte des prières, c'est aussi au Soleil, Saint ri, que l'on s'adrpsse en apparence, mais en réalité c'est au divin Soleil. Voy. notre article Brahmanisme, dans ï Encyclopédie Nouvelle.
(1) 'E7r£/x£>y)T(îiv, curatorum.
(2) Onze heures du matin, suivant notre manière de calculer le temps.
(3) Josèphe ne désigne ici que par ce terme général de voile de lin, axsTràff- /j.v.'ii luoïi, ce qu'il appelle plus loin le vêtement sacré, iiprx^ èa-9-^T«5, et ce qu'il désigne ensuite par le mot de ceinture ou de tablier, mpi^oi/^v., perizoma, 11 est évident que cette ceinture dont les Esséniens se couvraient, à l'exclusion de tout autre vêtement, dans lu cérémonie de leur bain journalier et de leur repas commun, est la ceinture {perizoma de la Vulgate) dont Adam et Eve étaient entourés dans le paradis terrestre : «Et les yeux de tous deux furent » ouverts; et ils connurent qu'ils étaient nus; et ils cousirent ensemble des » feuilles de figuier, et ils s'en firent des ceintures : Consuerunt folia ficus, et » fecerunt sibi perizomata. (Gens., ch. m, v. 7.) d On sait que, dans les premiers temps du Chrisiianisnie, un grand nombre de Chrétiens se firent un devoir d'imiter aussi, dans les cérémonies religieuses, celte nudité d'Adam et d'Eve. La même coutume reparut parmi les Adamites de Bohême au quatorzième siècle, et chez quelques Anabaptistes.
(Il) Ka.J //.îrà raûr/jv t/)V àyvziccv si', Wtov oJ/yjaK nj'nv,'7n. hv6r/. tj.r,^i/i T&iv ÉTîpooô^cj-j STTtrèr/îaTTTat 7ra^oî/9î£V* auTOÎ rt Tt.'/.bc/.pol /.v.Ov.-iz-p d^ v:jiO') ii rà- /AÎV05 Tra/saytvovTat, to SuTc-jfiT-hpi-'i-j. Ce passage si clair, si évident, n'a guère été compris jusqu'ici. On n'a pas vu que cette salle parliculière où les étrangers n'entraient jamais élait précisément le réfectoire, le lieu du saint banquet. Cependant Josèpiic le dit bien expressément, et, comme pour le mieux faire entendre, il ajoute qu'ils y marchaient comme vers un temple.
(5) 0' (Ï/5ÎÙ,-.
(6) llpo/.y.7i\jyj7'y.t..
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» ture (1) : il n'est permis ù aucun d'y goûter avant cette » prière. Quand ils ont iini démanger, il prie de nouveau (2): » ainsi, au commencement et à la fin de leur repas, ils j» remercient Dieu et lui rendent grâce (3). Ensuite, ayant «dépouillé, comme sacré, le vêtement dont il s'étaient » couverts {à), ils retournent derechef à leurs travaux jus- » qu'au soir. Ils reviennent alors souper avec les mêmes » cérémonies; et s'il leur est arrivé des hôtes, ceux-ci pren- » nent place avec eux au banquet. Jamais ni clameur ni » tumulte ne se font entendre dans ces maisons; car cha- » cun y parle à son tour, et ils ne s'enlèvent pas les uns » aux autres la parole. Aussi leurs voisins sont-ils étonnés » de ce silence intérieur qui leur paraît un étrange mysj) tère. La cause pourtant en est bien simple; c'est leur con- )) stante sobriété, et le soin avac lequel ils se mesurent la » nourriture et la boisson, de manière à ne jamais dépasser » le besoin véritable. Ils se conduisent en toute chose d'a- » près les avis de leurs chefs (5). Néanmoins, il y a deux » points sur lesquels ils restent entièrement maîtres d'agir » à leur gré : c'est quand il s'agit de secours à donner, ou » d'aumône. Chacun d'eux est libre de secourir comme il » l'entend ceux qui en sont dignes, et de fournir des ali- » ments à ceux qui en ont besoin. S'il est question de pa- » rents, c'est autre chose; ils ne peuvent disposer de rien » en faveur de leurs proches sans l'autorisation des supé- » rieurs. Toujours calmes et maîtres d'eux-mêmes , pleins
(1) Le texte donné par Porphyre ajoute : « Qui est pure et non immonde. »
(2) 'ETTîû/STaJ.
(3) Ttp'xipo-j^i zb-j 0£ov. Le texte ordinaire des œuvres de Josi-pUe ajoute, W5 '/s^pifoi Tôî T,oop?j5, « pour leur avoir fourni leur nourriture ; « ce qui paraît une inlerpolation.
(5) 'ETTJUâAyjTWv,
» d'équité, d'une bonne foi inviolable, amis de la paix, une » simple parole d'eux est plus sûre que tous les serments » des autres. Ils évitent même les serments comme la mar- » que du parjure; car ils tiennent pour déjà convaincu de » mensonge celui qui a besoin de prendre Dieu à témoin. Ils » étudient avec soin les écrits des anciens (1), y cherchant » surtout des remèdes et des secours pour l'âme et pour le «corps. Aussi ont-ils découvert, pour la guérison des » maux (2), beaucoup de plantes utiles et de merveilleuses » propriétés des substances minérales. Ils ne reçoivent pas » sur-le-champ ceux qui veulent entrer dans leur société. » Mais d'abord, pendant un an, celui qui veut être admis, » tout en vivant loin d'eux , partage leur nourriture ; on » lui donne en outre une bêche, l'espèce de tablier (3) dont » j'ai parlé, et un habillement blanc. Quand il a fait preuve » de constance pendant tout ce temps, il s'approche de plus «près de leur genre de vie, et participe saintement aux » eaux de la purification {li). Pourtant il n'est point encore )) admis aux repas en commun (5). Après l'expérience » qu'on a faite de sa persévérance et de son courage, il faut » encore éprouver sa moralité et son caractère, ce qui dure » deux ans entiers. C'est alors seulement qu'il est reçu dans » la société, s'il en paraît digne. Mais avant de s'asseoir à
(1) Ta TÉJV TraXaifiiv cri>7y/3à/x/A«T«,
(2) Tipbi 6îQv.ndce.v tzv.Bùv. Je remarque ce mot de BtpaTtdv.^ employé ici par Josèphe, parcequ'il concorde bien avec l'explication que je donnerai plus loin des Thérapeutes.
(3) Tè 7r^o££/3/)y.£vov 7rsyotÇw//.a, dans les éditions de Josèphe; tts^oî^w/ak seulement dans Porphyre.
(A) Ka&c/.yowT£yOov T&jv TT/scs àyvôJKv Ooàrwv /xîTa^a/<êàvî£ , dans Porphyre. Le texte ordinaire, dans les éditions de Josèphe, porte xa0a.y2&jTé,owv , ce qui paraît une faute, mais ce qui ne chanjçe aucunement le sens. Avec celte variante, il faut traduire : «11 s'approche de plus en plus de leur genre de vie, » et participe aux eaux les plus saintes (les plus pures) pour la purificalion.8
(5) Ec5 Tàj uy//6cw7ît5.