‹ De l'égalitéChapitre 97 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

» négoce et de trafic, celte source d'une insatiable avidité : » ils la suppriment complètement. Ils ne savent ce que » c'est que marchés, boutiques, factoreries. Il n'y a pas un » seul esclave parmi eux; ils sont tous libres, tous égaux. «Ils condamnent la domination des maîtres, non seule- » ment comme injuste, comme destructrice de la sainteté «parmi les hommes, aussi bien chez ceux qui l'exercent » que chez ceux qui la souffrent, mais même comme im- » pie, puisqu'elle brise la loi de la nature, qui, engendrant » et nourrissant en mère tous les hommes absolument » delà même façon, comme des frères légitimes, non pas » seulement de nom, mais de fait, n'a certes pas voulu qu'il » en fût ainsi; l'avarice et l'iniquité seules ayant souillé » cette parenté des hommes, et mis au lieu de la confra- » ternilé (1) la désunion, au lieu de l'amour la guerre. Des » sciences et de la philosophie, ils prennent seulement une » partie; ils abandonnent aux sophistes et aux vains dis- » coureurs la dialectique avec toutes ses subtilités, comme » peu nécessaire à l'acquisition et à la pratique de la vertu ; » ils laissent la physique aux faiseurs de suppositions ambi- ))tieuses, la regardant comme trop inaccessible à l'esprit » humain , à l'exception des considérations que la nature » nous fournit sur l'existence de Dieu et la création de l'uni- » vers (2). C'est la morale surtout qu'ils élaborent (3) , guidés » qu'is sont par nos saintes lois [Ii) , qu'il est impossible > que l'esprit humain ait conçues sans l'inspiration divine.

(1) OtV.i£ÔTV)T05.

(2) Ilîot imv.p^z.<)}i 0£oO y.v.l t/j^ zoù Travrèj •/ivé'Jîw^,

(3) Aty.TTOvoOcjv.

(4) Le texle dit simplement : Tot^ izv.zpioii vG/xoiÇy les lois de leurs pères ^ ou en général des pères, des ancêtres; mais il est impossible de ne pas entendre cela (les lois de Moyse. La réflexion que Pliilon ajoute le prouve. D'ailleurs les Esséniens, tout en vivant autrement que les autres Juifs, n'avaient pas d'autres lois. On cite en outre plusieurs passages où Philon , parlant des Juifs eq

général et de la loi juive, s'exprime absolument de la même manière,

» Ils les étudient en tout temps, mais surtout le septième » jour, d'une façon toute particulière; car c'est un jour » sacré, et dans lequel ils s'abstiennent de tout travail. Se » rendant dans les lieux saints qu'on appelle synagogues, » ils se placent en rangs selon leur ordre de réception , les » nouveaux après les anciens, et se tiennent prêts à écou- » ter avec tout le respect convenable. Alors un d'eux prend » les livres (1) , et y lit. Un autre, d'entre les plus savants, » explique ce qui a été lu, passant tout ce qui est suflisam- » ment connu, et ne s'arrêtant qu'à ce qui présente quel- » que difficulté. Car, la plupart du temps, c'est par des para- » boles et des ligures, à l'imitation des anciens sages, qu'ils » aiment à philosopher (2). Ils se forment à la sainteté, à » la justice, à l'économie domestique, aux devoirs sociaux, » à la science des vrais biens, des vrais maux et des choses » indiff'érentes, de ce qu'on doit désirer et de ce qu'on doit

(1) Tkq ni-îloxiç. S'a^it-il uniquement des livres sacrés des Juifs en général, de la Bible, ou bien s'agit-il de livres esséniens sur la Bible, de livres de deuté^ rose? C'est ce quM me paraît bien diflicile de décider. Nous verrons plus loin Philon dire, en parlant des Thérapeutes : «On trouve parmi eux les écrits des » anciens chefs de leur secte, lesquels leur ont laissé plusieurs livres pleins » d'explications allégoriques de TEcriture; et c'est sur ces modèles qu'ils rè- » glenl leurs mœurs et leur discipline. » Il est donc diflicile de croire que ce ne fussent pas ces livre^-lù mêmes qu'ils lisaient dans leurs synagngives.

(2) Ta yv.p TZÀiiçci. oiv. »ju//8(3/wv (/.pxoi.i.OTp67TOi Ç-zj/wist nixp^ aùrotâ peXofîojJîtrat. Le sens exact de ce passage est fort dillit ile à déterminer ; car il olfre littéralement deux sens assez différents, et dont chacun est sulhsamnient clair en lui-même. Si par BtS/^j;, les livres, on entend qu'il s'agit de livres particuliers aux Esséniens, et non pas seulement de la Bible, on doit traduire comme je l'ai fuit. Le sens alors est que ces livres lus dans la synagogue, ces livres esséniens, étaient pleins de paraboles et de ligures, et exigeaient par conséquent des explications qui étaient données par ie dcteur qui prenait la parole après la lecture. Si, au contraire, on ne veut entendre par BiSAou,- que les livres du canon juif, ou plutôt encore les seuls livres moisiuques, le Pentatouque, il faut traduire ainsi la dernière phrase : « Car ils expliquent la plupart des passages » de l'Ecriture en un sens figuré, suivant la méthode de leiirs anc'ens. » L'explication eût alors consisté à allégoriser sur l'Ecriture, à l'expliquer par allégories, en donnant le sens métaphysique ou moral des faits contenus dans la Bible. On verra en effet plus loin, par ce que Philon rapporte au sujet des Thérapeutes, que les Essénieus étaient de grands allégoristes. Au surplus, de quelque façon qu'on veuille entendre la lettre de ce passage, les deux sens qu'il piésenle viennent toujours se rejoindrç et se confondre dans la même idée»

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» éviter et fuir, en se réglant toujours sur trois principes » qui sontpour eux la mesure de tout, la règle de tout, la » base de certitude en toute chose (l) : Aimer Dieu, aimer » la vertu, aimer les hommes (2). De leur amour pour Dieu )) ils donnent mille signes éclatants ; la pureté constante de » toute leur vie et le respect qu'ils portent à la chasteté » des autres, leur habitude de ne jamais faire de serment, » de ne jamais mentir, de faire toujours Dieu auteur de » tout bien , et de ne jamais penser que rien de mauvais )) vienne de lui (3). Quant à leur amour pour la vertu, ils le «témoignent sufTisamment en n'aimant ni les richesses, » ni la vaine gloire, ni la volupté, par leur continence, » leur patience, leur modération, leur simplicité, leur mo- » destie, leur respect des lois, leur constance, et autres » qualités pareilles. Entin , ils font voir leur amour du pro- » chain par leur bienveillance et leur charité, par une équité » supérieure à tout ce que l'on peut dire, et par leur com- » munaulé (Zi), sur laquelle il est à propos que je m'étende » un peu ici. En premier lieu, aucune maison n'appartient » en propre à aucun d'eux, qui n'appartienne par le fait » même à tous. Car, outre qu'ils y vivent plusieurs en fa- » mille, elle est ouverte à tout survenant qui fait partie de » leur doctrine. De plus, toutes les provisions qu'elle ren- » ferme sont à tous : un office pour tous les habitants ou hôtes, » un vestiaire commun à tous, des aliments mis à la disposition » de ceux qui sont chargés de préparer les repas. C'est qu'il » serait impossible de trouver au même degré, ailleurs que » chez eux, celte confraternité qui fait que des hommes unis » par les liens du sang ou par l'amitié vivent sous le même

(1) (jpoii /.al xavôct.

(2) T&i Tî pdoôàro, xv.l '^iXccpi-f^^ xai pjAavQ^WTrw,

(3) To TràvTWv y.èv àyaJoiv ac'xtov, xaxoO oï ft/iSi-JOi voy.i'Ui'^ îcvat tôv ©iov, (à) R'Jtvwvtocv,

» toit, partagent le même sort, mangent à la même table. Tout » ce que l'on citerait,, en vérité, ne serait pas semblable. » Car, de ce qu'ils ont gagné comme récompense de leur » labeur en travaillant pendant la journée , ils ne gardent » rien comme leur propriété particulière ; mais, portant tout » à la communauté, ils en font la propriété de tous, le * reconfort des besoins de tous. En sorte que les infirmités » ne sont jamais aggravées parmi eux. Les faibles et les » malades, et ceux qui en ont soin, ne sont pas négligés » ni abandonnés à la souffrance, ne pouvant subvenir à » leurs besoins ; ils trouvent en effet leur nécessaire assuré » dans le superflu des forts et des valides; et ils peuvent en » jouir sans honte, car c'est aussi leur propriété. Quant aux » vieillards, rien n'égale l'honneur qu'on a pour eux, le » respect qu'ils inspirent, la tendresse qu'on leur porte : on » dirait d'enfants pleins d'amour qui nourrissent leurs pères }) dans la vieillesse; mais ces pères-là ont mille bras à leur » service, mille intelligences pour leur venir en aide. Voilà, » j'espère , des athlètes de vertu que la philosophie a prof> duits, sans l'attirail des noms grecs, en leur offrant pour » gymnastique des actions louables, d'où sortirait une li- » berté au-dessus de toute atteinte (1). On l'a vue, en effet, » cette liberté; elle s'est montrée sous tant de tyrans qui » ont pesé sur ce pays, et qui ont déployé tour à tour tous » les genres de tortures et de séductions. Les uns, s'alta- » chanta surpasser la sauvage férocité des brutes, n'omet- » tant aucune cruauté, immolant par troupes leurs sujets, » ou les déchirant tout vivants par lambeaux comme des » bouchers, n'ont pas eu de cesse jusqu'à ce que leur propre » ruine ait été consommée par la justice qui surveille les

(1) Il faut se rappeler le titre de ce traité de Philon : Que tout homme ver- \wux est libre.

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