DEUXIÈME PARTIE
» choses humaines; les autres, transformant leur rage en » un nouveau genre de perversité, composant un poison » subtil et le répandant avec adresse, prenant une voix » plus douce quand leur fureur était plus grande, cares- » sant comme le chien qui s'apprête à mordre, ont causé » des maux irréparables, et ont laissé partout dans nos j) villes, pour souvenir de leur impiété et de leur haine des » hommes, la ruine éternelle de ceux qu'ils ont su atta- » quer avec tant de pertidie : mais aucun , ni parmi les plus » ouvertement cruels, ni parmi les plus fourbes et les plus » rusés, n'a pu parvenir à incriminer la société de ces Essé- » niens ou de ces Saints (1). Tous, vaincus par la vertu de » ces hommes , se sentant impuissants à leur nuire, comme » s'ils avaient afliiire à des êtres naturellement indépendants, » à des créatures libres par elles-mêmes, libres d'une liberté » hors de toute atteinte, ont respecté leurs fraternels re- » pas (2) et leur commuante supérieure à toutes les louanges, » admirable exemple d'une vie pleine de perfection et gran- » dément bienheureuse (3). »
Dans le traité qui fait suite à celui que je viens de citer, et qui est intitulé De la vie contemplative (4), Philon passe des Esséniens ordinaires ou pratiques, comme il les nomme, aux Esséniens contemplatifs, qui s'appelaient en grec Thérapeutes. C'est ici que l'on va achever de voir, avec plus de clarté encore que dans tout ce que nous venons de rapporter, que le fonds de la religion essénienne était le dogme eucharistique, le dogme du banquet égalitaire. Mais avant de citer ces pages où Philon parle principalement des Essé-
(1) E*ff<ï«£wv r\ do-t'fiJV,
(2) SuaffÎTta.
(3) Bt'ou TS/ît'ou zai C'^ôopv. tuScx.iy.ovoi; §ziyf/.ot..
niens qif il avait vus en Egypte, je crois bon de mettre sous les yeux du lecteur le morceau où Pline s'exprime sur ceux de la Palestine, et signale, avec la précision d'un géographe, la partie de la Judée qu'ils habitaient principalement. Car, quoique Josèphe nous ait dit que les Esséniens n'habitaient aucune ville en particulier, mais qu'ils étaient répandus dans plusieurs, il résulte de son récit même, oià il nous les réprésente comme occupés surtout de l'agriculture, qu'ils devaient êlre principalement fixés en quelque lieu, Pline indique ce lieu, en même temps qu'il confirme la haute antiquité que Josèphe attribue à cette secte. C'est au bord de la mer Morte, aune certaine distance de ses rivages, h dix ou douze lieues de Jérusalem, et plus près encore de Bethléem oii naquit Jésus, qu'il nous dépeint les Esséniens comme formant une sorte de nation à part. Il termine ainsi par eux sa description de la Judée : « Sur le bord occidental » du lac Asphaltite sont les Esséniens, qui s'éloignent pour- )) tant assez des rivages pour n'en pas recevoir les émanations » malsaines : nation solitaire, et la plus étonnante qui se )) puisse voir dans le monde entier : sans femmes, et mé- » prisant toute sensualité ; sans argent ; vivant au milieu des » palmiers. Ils se reproduisent au même nombre en se re- )) crutant sans cesse d'étrangers; car il se trouve toujours » assez de gens fatigués de la vie que le Ilot de la fortune » pousse à adopter leurs mœurs. C'est ainsi que, depuis des » milliers de siècles, chose vraiment incroyable, on voits'é- » terniser un peuple où personne ne naît : tant est fécond » pour eux le dégoût de la vie chez les autres! Au-dessous » d'eux était le bourg d'Engadda (1) , le plus renommé,
(î) Enf^addi, nommé aussi dans la Bibln As^son-Tbamar : « Ecce consislunt j) in Asason-Thamar, quae csl Engaddi (U Parai., c. xx, v. 2). » T/iamur , palmier; fjad, prospéritC',