CHAPITRE II
DE LA NATURE ET DE l'eXCELLENCE DE LORDRE QUE DIEU A ÉTABLI DANS L ÉGLISE
L'ordre est la réduction du nombre à l'unité ( i ).
Or, toute œuvre de Dieu, par une nécessité absolue et métaphysique, en porte en elle-même le caractère. Ce grand Dieu, qui est la sagesse souveraine, voit, en effet, par cette sagesse et crée par son Verbe, qui en est le fruit naturel, tous ses ouvragées (2), c'est-à-dire, que leur diversité et leur multitude, innombrable pour l'esprit humain, lui appartient dans une vue unique qui est son Verbe \3) et procède de lui par cette parole unique qui naît de lui dans l'éternité et sort de lui dans le temps pour se manifester en divers degrés par ses oeuvres.
L'unité de son Verbe embrasse donc toutes choses (4), et c'est en cela que sa sagesse préside à tous ses ouvrages et se révèle en eux. Elle y fait régner cette unité supérieure de l'idée unique qui les contient, et cette sagesse s'y montre vraiment souveraine, parce qu'il n'y aura jamais rien qu'elle n'embrasse dans toutes les choses existantes ou possibles 1 5).
|i) Nous avertissons le lecteur que nous employons indifféremment le* mots d'ordre et de hiérarchie pour signifier toute pluralité ramenée à l'unité et contenue d;uis l'unité. La rhéologie donne souvent au mot de hiérarchie un sens [dus restreint.
(2) Sum. iheol. III' P., q. m, a. 8. S. Ans. Monol. c. 3o et seq.
(3) Pater enim intelligendo se et omnia alia quae ejus scientia continentur,
concipit Verbum ut sic Verbo dicatur, et etiam omnis creatura. {Ibid.,
I' P., q. xxxiv, a. i, ad 3.)
(4) Deus intelligendo se, intelligit omnem creaturam; propter hoc in divinis est unicum tantum Verbum. {Ibid., a. 3, ad 4.)
(5) Quia Deus uno actu et se et omnia intelligit, unicum verbum ejus est
INTROOl « I ION IJ
Il snii de là que toutes les œuvres de Dieu sont essentiellement, par la nécessite- «le su pensée <[ui 1rs conçoit dans l'imite el de l'être qu'il leur donne conforme à ce type, ramenées à l'unité ci constituées dans l'ordre. Chacune a sa place (liins un plan universel, el les hiérarchies partielles concourent en une unité suprême, en dehors de laquelle rien ne peut être conçu, parce que Dieu lui-même ne conçoit rien qui n'en dépende. Et c'est pour- cette raison que la théologie nous enseigne qu'il n'y a qu'un seul univers et qu'il répugne qu'il y en ail plusieurs, c'est-à-dire qu'il y ait plusieurs ensembles de choses indépendants les uns des autres i i i.
I >u reste, les intelligences inférieures elle-mèines, dans
le rayon de sagesse el d'activité qu'elles ont reçu de Dieu, subissent la loi de l'ordre, et elles ne peuvent agir sans
ordonner les effets de leur action.
Mais entre l'ordre que 1 )ieu impose aux choses et celui que, à son imitation, les agents créés peuvent instituer, il v a cette grande différence que ceux-ci, n'ayant qu'une causalité bornée aux accidents, ne peuvent atteindre directement la substance. L'ordre qu'ils établissent est donc un ordre d'après coup et accidentel, parce qu'ils ne disposent dans les choses que des accidents qui supposent la substance, mais ne peuvent disposer du fond de l'être lui-même.
Dieu seul, qui donne l'être aux choses, fonde tout ordre
qui vient de lui dans les profondeurs et les entrailles de
. si bien que cet ordre tient à leur être même.
Arrêtons-nous à considérer cette grande vérité.
Nous la vovons d'abord apparaître dans la création des anges.
expreisivum non solum P'ilris. sed etiam creaturarum Sicut (auteni E)ei scientia
est) creaturarum cognoseiliva et f'aoïiva, ita v< rbum Dpi creaturarum est
txpressivum et operattvum. (Xum. theol. I' P., <j. x.x.xiv, a. 3.) (i | Ibid., (j. xlvii, a. 3.
18 l'église
Au commencement, Dieu crée l'esprit et la matière (i), et il crée les diverses espèces de natures spirituelles; mais du même coup il établit l'ordre dans ce premier ouvrage de sa sagesse. Cet ordre est fondé dans les essences mêmes et dans la différence de leurs degrés : la nature corporelle est subordonnée à la spirituelle (2), la spirituelle relève de Dieu (3). La nature spirituelle elle-même est distribuée en degrés divers : chaque ange est une espèce distincte des autres essences angéliques (4), et comme les essences diffèrent entre elles par le degré de l'être, elles sont toutes mutuellement supérieures ou inférieures et forment une échelle harmonieuse de degrés non interrompus.
Ainsi leur hiérarchie n'est pas établie après coup, mais elle repose tellement sur l'être des choses qu'elle ne peut être altérée sans variation dans les essences elles-mêmes (5); et comme les essences sont immuables, la hiérarchie angélique n'a pu être troublée par le péché que dans l'ordre de la gloire, mais non dans celui de la nature (6).
§ III
Quand Dieu crée l'humanité, il fait une multitude d'êtres renfermés dans une seule nature.
(1) OoNC. Vat. Const. de Jîde cath. c. I.
(2) In hoc mundo visibili nihil nisi per creaturam invisibilem disponi potest |S. Gheg. Dial. 1. IV, c. vi). — Omnia corporalia reguntur per angelos. (Sum. theol. 1' P., q. ex, a. i.)
(3) Omnia corpora freçuntur) per spiritum vitœ rationalem et ille per
ipsum Deum. (S. Aug. de Trin. 1. III, c. it.) — Dei providentia regens atque
administrans universam crealuram subdit primitus omnia sibi, deinde
creaturam, corporalem creaturœ spirituali, irrationalem rationali. \Id. de Gen. ad litt. 1. VIII, c. xxiii.)
(4) Impossibile est esse duos angelos unius speciei. (Sum. theol. I* P., q. l, a. 4; item .Sum. conl. Gent. 1. II, c. xcm.)
(5) Differentia semper in angelis remanebit : non enim naturarum differentiae ab eis auferri possent, nisi eis corruptis. (Ibid., q. cvm, a. 7.)
(6) Si considerentur ordines angelici quantum ad perfectionem gloriae, sic
dtvmones neque sunt in ordinibus angelicis Si autem considerentur
quantum ad id quod est naturœ, sic adhuc sunt in ordinibus, quia data naturalia non amiserunt. (Sum. theol. Ia P., q. cix, a. 1.)
INTROIM'CTION IJ)
Et il n'importe |>;is ici que cet ordre primordial de l'humanité ait été troublé par le péché, car il a été clairemenl exprimé et renfermé tout entier dès l'origine dans la bénédiction de Dieu : crescite et multiplicamini (i), donnée à
l'homme avant le péché |
Ainsi l'humanité est hiérarchisée dans les conditions de son être. Et encore ici Dieu ne fait pas en son ouvrage un ordre d'après coup, mais l'ordre qu'il y établit tient tellement au fond des choses, que tout homme, par cela qu'il reçoit l'être, y reçoit en même temps son rang, et qu'il n'en peu! changer sans cesser d'être déterminément le même homme.