VII
Afin de couronner cette étude, il convient de remonter par la pensée à celui qui est le principe et la source de toute autorité et de toute action sacerdotale dans l'Eglise, à son Pontife suprême, Jésus- Christ, en qui se trouvent rassemblées comme en leur origine toutes les diverses puissances que nous venons de distinguer.
Mais en lui ces distinctions cessent et s'effacent: tout y est un, et il n'y a plus lieu à les faire, sinon en tant qu'elles nous regardent.
Son pontificat, en effet, à cause de sa perfection, ne saurait admettre en lui-même la séparation de la puissance et de l'acte. L'ordre et la juridiction ne s'y peuvent nommer à part; tout y est simple et acluel, tout y est éternel et sans défaillance.
Mais, toutefois, c'est bien dans ce pontificat que sont renfermées essentiellement toutes les puissances de l'ordre et toutes les actualités de la juridiction, et c'est de lui que ces puissances et ces actualités descendent aux degrés inférieurs.
Et c'est parce qu'en lui l'acte et la puissance, l'ordre et la juridiction ne peuvent être séparés, qu'il n'a pas fait découler de luimême deux hiérarchies essentiellement distinctes et séparément instituées, l'une d'ordre et l'autre de juridiction, séparées par leur nature et réunissant accidentellement ou par pure convenance dans les mêmes sujets les puissances qui leur appartiennent, mais une seule hiérarchie commencée par l'ordre et achevée par la juridiction.
Car il n'a pas lui-même deux pontificats, un pontificat d'ordre nu et un pontificat de juridiction, chef par l'un de la hiérarchie d'ordre, et, par l'autre, chef de la hiérarchie de juridiction ; mais il a un seul et unique pontificat éternel, parfait et se sullisant par luimême. Ces séparations accusent trop l'imperfection et ne se trouvent que dans les éléments humains et inférieurs qu'il associe à son œuvre.
LA HIÉRARCHIE Il3
11 a donc institue'' une seule hiérarchie sacerdotale, donl le d( commence par l'ordre el s'achève par la juridiction, ou, poui employer les termes anciens, s'achève par la communion hiérarchique et le titre, el dans laquelle ces deux éléments de l'ordre el do la juridiction se conviennenl et se répondent, comme la puissance appelle -"in acte cl comme l'acte convient à sa puissance el lui donne s.i perfection.
Il demeure lui-même au somme! de cette unique hiérarchie'; son pontifical en est la tête. Au-dessous de ce pontifical est l'épiscopat; plus bas est la prêtrise; el enfin le ministère, c'est-à-dire le diaconat ivec les ordres inférieurs; \ es! aussi compris.
Il est le premier de l'ordre sacerdotal, en qui l'ordre el la juridiction, l'acte et la puissance, sont indivisiblement et éternellement unis; mais dans l'évèque. au contraire, dans le prêtre, dans le ministre, la distinction apparaît avec les défaillances de la créature, l'acte peut manquer el la puissance demeurer nue.
Vinsi le Pontife suprême, .léMi^ Christ, est bien indivisiblemênl le chef unique de la hiérarchie, soit qu'on la considère dans l'ordre qui en est le premier élément, soit qu'on la considère dans la communion hiérarchique ou la juridiction qui en est l'achèvement. Et c'est à cause de l'indivisible unité de ces deux éléments en Jésus- Christ qu'ils sont liés dans toute la suite et qu'ils ne donnent pas lieu à deux hiérarchies naturellement indépendantes, mais qu'ils concourent à former une seule et unique hiérarchie commencée par l'ordre et rendue vivante el parfaite par la juridiction.
Mais ce n'es! pas assez de savoir que l'ordre et la juridiction se rassemblent dans l'unité du pontificat de Jésus-Christ. La juridiction elle-même, qui esl l'achèvement de notre unique hiérarchie, peut être envisagée sous le double aspect de la communion hiérarchique qui regarde l'Eglise universelle ou du titre qui regarde l'Eglise particulière. (]ls deuv aspects vont encore se confondre et se perdre en un dans le Pontife suprême, .lesus-Christ.
-t en lui, en effet, (pie s'accomplit l'identification mvstérieuse de l'Eglise particulière et de l'Eglise universelle dont nous avons parlé plus haul i . Il est lui-même la raison de leur unité, le centre où elie se consomme. 11 esl le chef et l'époux de l'Eglise universelle, et il est aussi l'époux de l'Eglise particulière dans un même et unique sacrement : « Je vous ai fiancés, dit l'Apôtre, à l'Eglise parti-
i 1 1 \'oir cli. v.
ii^ l'église
culière de Corinthe, comme une vierge sans tache à l'unique époux qui est Jésus-Christ. » (i)
Il ,st, en effet, indivisiblement pour l'Eglise particulière tout ce qu'il est pour l'Eglise universelle, opérant en elles les mêmes merveilles, y exerçant les mêmes droits; son pontificat, qui regarde d'abord l'Eglise universelle, atteint immédiatement par la même et très simple activité toutes les Eglises particulières, pénètre dans toutes les parties et les soumet toutes à ses puissances.
Et, comme l'autorité de ce pontificat s'exerce et se manifeste icibas, par l'organe d'un vicaire, c'est pour cela que l'autorité de ce vicaire, qui est celle même de Jésus-Christ, en s'étendant sur l'Eglise catholique tout entière, atteint immédiatement et comme pouvoir ordinaire chacune des Eglises particulières et chacun des fidèles qui les composent.
C'est là ce qu'a défini le Concile du Vatican (2), et nous en trouvons la raison profonde dans l'unité sacrée de l'Eglise universelle et des Eglises particulières en qui Jésus-Christ possède son épouse toujours unique; nous la trouvons dans le mystère de l'époux et de l'épouse, en Jésus-Christ, époux de l'unique Eglise, c'est-à-dire de l'Eglise catholique, et de toutes les Eglises, sans déchirement du grand sacrement de l'unité.
Aussi ceux qui combattaient cette doctrine comme s'il se fût agi d'un poids secondaire de discipline ou d'une institution accidentelle et sans liaison avec les fondements de la hiérarchie, en la rabaissant ainsi, s'attaquaient, sans l'apercevoir, à ce qu'il y a de plus divin dans l'Eglise, et méconnaissaient le caractère même de Jésus-Christ, époux dans toutes les Eglises de son unique épouse : ils le méconnaissaient en la personne du vicaire par lequel il se manifeste sans cesse à cette épouse.
Quelle joie pour l'âme chrétienne de voir ainsi se rassembler et s'unir en Jésus-Christ comme en leur sommet toutes les magnificences de la hiérarchie !
En lui, en effet, nous avons vu d'abord que subsistent sans divi-
(1) II Cor. xi, 2.
(2) Docemus proinde et declaramus Ecclesiam Romanam, disponente Domino, super omnes alias ordinariae potestatis obtinere principatum, et hanc
Romani Pontificis jurisdictionem, quœ vere episcopalis est, immediatam esse
Si quis dixerit hanc ejus potestatem non esse ordinariam et immediatam
sive in omnes ac singulas Ecclesias, sive in omnes et singulos pastores et fidèles, anathema sit. (Const. Pastor œternus, c. m.)
LA HIERARCHIE ti5
lion ni imperfection toul l'ordre él toute la juridiction! cl en lui ?™9 us vVona maintenant qu'est rassemblée toute puissance sur
l;JlM' universelle el sur l'Eglise particulière ; noua voyons qu'en lui subsistent mdivisiblemenl toute la communion de l'Eglise universelle et tous les titres des Eglises particulières.
Enfîn. pour terminer, considérons encore qu'en lui est également l;u"1'''' ,l;"1'' '•' perpétuité et la stabilité du sacerdoce dans les divers degrés hiérarchiques.
L'ordre, avons-nous vu, est inamissible; la communion el le titre ont en leur degré leur stabilité particulière.
Mais cette permanence de la hiérarchie qui, revêt, avec des proportions diverses, les diverses puissances qui sont en elle, déroule tout entière du sacrement éternel de notre Pontife suprême. Dieu la établi par serment et l'a fait prêtre éternel. Saint Paul nous révèle le mystère de ce serment. « Dieu jure par lui-même », dit-il et d attache ainsi à la stabilité des mystères divins le sacerdoce de son Christ (i).
Ce sacerdoce, en effet, regarde la consommation des desseins divins et un tabernacle qui ne sera point transféré (a). Il n'en était point ainsi du sacerdoce de l'ancienne loi. qui devait passer (3) et dont il est dit que les prêtres étaient établis sans la fermeté du serment divin (fi). J
Or dans le sacerdoce de Jésus-Christ, qui est le chef, est continue le sacerdoce de tous ceux qui participeront de lui.
C'est un même sacerdoce qui découlera sur eux, et ils sont compris dans la promesse et le serment qui lui est fait.
Jésus-Christ. Soleil du sacerdoce, répand ses rayons sur tous les degrés de la hiérarchie; ceux-ci, comme des astres secondaires reçoivent sa lu, mère et empruntent de lui la clarté qu'ils répandent clarté qui ne pourra jamais défaillir, parce qu'il ne s'éteindra jamais pi ne cessera jamais de resplendir au loin.
Toutefois, l'infirmité de l'élément créé apporte ici ses défaillances clans les degrés inférieurs : ces astres secondaires peuvent dévier de la route ou le soleil de la hiérarchie les attire et les illumine- ils peuvent se soustraire en partie à son action; et voilà pourquoi la
(i) Hoir, vi, i3-i8; vu, 21.
(a) Ibid., vu, 16 et seq.
inSlhS^trÎsT ^ Pra>CedentiS manda,i Pr°Pter iDfirmitatem <& et '41 Alii quidem sine jurejurando sacerdotes facti sont. [Jbid., 30.)
n6 l'église
stabilité des degrés hiéi'archiques, absolue dans son fond même et dans la puissance de l'ordre, reçoit des restrictions proportionnelles dans les diverses actualités de la juridiction. La communion hiérarchique peut faire défaut à l'ordre, qui en est la puissance nue. Le titre peut s'effacer et se perdre dans la simple communion de l'Eglise universelle. Mais ces restrictions proportionnelles aux nécessités de la condition de l'Eglise ici-bas, et qui en sont la suite, ne changent pas la nature sacrée et mystérieuse de cette stabilité fondée et enracinée dans le sacerdoce même de Jésus-Christ.
Ce n'est donc pas par une simple institution de police et pour des raisons secondaires de bon gouvernement que les pouvoirs de la hiérarchie clans l'Ealise universelle et les titres dans les Eglises particulières sont donnés à perpétuité; mais cette perpétuité dépend en son degré et en son ordre du mystère même de l'éternité du sacerdoce de Jésus-Christ : elle est fondée sur la stabilité même de ce sacerdoce, elle en découle, et c'est dans ces profondeurs qu'elle a ses racines et trouve ses véritables raisons d'être; tant est grand et auguste, jusque dans ses dernières manifestations, le mystère de notre hiérarchie établi tout entier en Jésus-Christ, et qui n'est que le mystère même de Jésus-Christ se répandant avec un ordre admirable et se déclarant avec une magnificence infinie dans toutes les parties de son corps mystique.