CHAPITRE III
l'KHI'Hiril i: l>l VICAIRE I>E JÉSIS-CHHIST LE SIEGE DE ROME
Si I institution de sainl Pierre est telle que par lui, et par lui seulement, Jésus Christ, Chef de l'Église, «oit rendu visible, que par lai et eu lui seulement l'Eglise communique avec son Chef et reçoive île ion « hefla vérité el la communion ecclésiastique, l'autorité du itère ei celle du gouvernement pastoral, il est manifeste qu'une pareille institution doit durer autant que l'Église, puisque l'Église ne peut être un seul instant privée de la communication de vie qui lui vient de son Chef.
lonc II -rlise ne peut se passer un seul jour de la présence manifestée el du gouvernement extérieur et visible de son divin Epoux, il a bien fallu pourvoir à la succession de saint Pierre.
Or, si i't apôtre, comme la plupart de ses frères, fût mort sans
héritier qui lui lût propre et distinctement désigné, sa prérogative
jnait a\ec lui. Il fallait qu'il fût évèque d'un siège distinct, afin
qu'un évèque lût son successeur distinctement, proprement, et à
l'exclusion de tout autre.
Les évoques qui n'ont pas de siège n'ont de successeurs que dans la masse commune, et leur épiscopat retourne au corps tout entier de l'épiscopat ; mais l'évêque qui a un siège est l'anneau d'une chaîne, parce qu'il est le chef d'une Église particulière, et que cette qualité, n'appartenant qu'à un seul, ne peut se confondre dans ce trésor commun dont il est dit que chaque évèque est solidairement participant (ï).
Saint Pierre sera donc, dans les desseins de Dieu, l'évêque d une Églis.- particulière. Il aura des héritiers qui, à perpétuité, le représenteront distinctement à l'exclusion des autres évèques.
Par là, sa prérogative sera à jamais transmissible et sa personne en quelque sorte immortelle.
(i) Episcopatus unus est, cujus a singulis m solidam pars tenelur. (S. Cypr. d* unit. Eccl. n. 5.)
Dieu, dans ses desseins, avait dès l'origine du monde prédestiné le lieu où cette chaire de saint Pierre et cette Eglise de son épiscopat devaient garder le dépôt du souverain gouvernement des âmes.
Lorsque son doigt dessinait les contours des continents et creusait au milieu de l'ancien monde le vaste bassin de la mer intérieure qui devait être le centre du commerce et des relations de tous les peuples, il y avait jeté comme un promontoire avancé, la presqu'île italienne. Sur ces rivages, au centre de la Méditerranée, furent posés les fondements de la ville de Rome, dont la destinée mystérieuse était encore cachée.
Tenant, par sa situation géographique, le milieu de l'ancien monde, elle était encore située sur le versant occidental de l'Italie, et semblait regarder et appeler à elle ces continents américains devenus de nos jours un monde nouveau, et vers lesquels s'ouvre le détroit de Cadès.
Cette mystérieuse situation de la ville de Rome n'était encore qu'une préparation éloignée. Les mouvements providentiels par lesquels les grands empires se succédèrent, en mêlant dans leurs révolutions les peuples et les civilisations diverses, amenèrent peu à peu le centre des affaires humaines de l'Orient vers l'Occident, jusqu'au moment où Rome, victorieuse de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, apparut sur la terre comme la reine de l'univers. Toute l'histoire de l'antiquité aboutit là ; et, par cette direction providentielle des affaires humaines, le dessein divin reçut sa dernière et immédiate préparation.
C'est alors que tout était prêt en cette ville pour que la religion chrétienne en fit la capitale de son pacifique empire. C'est là qu'il fallut que l'Évangile fût prêché, afin de se répandre plus facilement parmi toutes les nations déjà rassemblées dans le gouvernement d'un seul Etat (i). C'est là que la victoire du Christ devait être décisive, parce que c'est là qu'étaient réunies toutes les idoles des
(i) Ut autem hujus inenarrabilis gratin' (redemptionis) per totum mundum
diffunderetur effectua, Romanum regnum divina Providentia prœparavit
Disposito namque divinitus operi maxime congruebat ut multa régna uno confœderarentur imperio, et cito pervios haberet populos prœdicatio generalis quos unius tencret regimen civitatis. Hffc autem civitas, ignorans sua; provectionis auctorem. cum pêne omnibus dominarelur gentibus, omnium gentium serviebat erroribus, etc. (S. Léo Serm. lxxxii, n. 2.)
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peuples toutes les sectes <l<'- philosophes, «'t qu'avaient abouti tous >urants des erreurs humaines. C'est donc à cette Rome dominatrice du monde et maltresse des erreurs que vient l'apôtre saint Pierre i I. c'est là qu'il établit son siège.
Auparavant, le Chef des apôtres avait-il siégé à Jérusalem et à Antioche comme évêque particulier de ces Eglises?
Il est certain que, dès les premiers temps, saint Jacques fut établi évêque de Jérusalem, et c'est pour cela que celte Eglise, premièrenée entre toutes les autres, premier tvpe des Eglises particulières, a été appelée quelquefois la-» mère des Eglises » (a). Saint Pierre, habitant Jérusalem, y exerçait sa charge suprême, mais n'en était pas l'évcque propre.
Il v a plus de difficulté au sujet d'Antioche. Saint Pierre a certainement résidé dans cette ville, gouvernant de là l'Eglise naissante et déjà étendue au loin. Et cette résidence de sept années est célèbre dans l'Eglise, qui en fait la commémoraison annuelle. Mais quel en a été le véritable caractère?
Saint Pierre a-t-il été proprement l'évèque d'Antioche? A-t-il érigé ce sièpe pour lui-même, tellement qu'il en ait fait par le titre épiscopal, qui est de soi définitif, et par une institution qui par essence est perpétuelle, le siège du souverain pontificat? Et a-t-il
(il Cum duodecim apostoli imbuendum Evançelio mundum, distribuas
sibi lerrarum partibus, suscepissent, beatissimus Petrus, princeps apoatolici ordinis, ad arcem Romani destinatur imperii ; ut lux veritatis, quœ in omnium gentium revelabatur salutem, efficacius se ab ipso capite per totum mundi corpus effunderet. Cujus autem nationis homines in hac tune urbe non essent? Aut quœ usquam gentes i^norarent quod Roma didicisset ? Hic conculcandae philosophiœ opiniones, hic dissolvendae erant terrena? sapientiae vanitates, hic confutandus dœmonum cultus, hic omnium sacrificiorum impietas destruenda, ubi diligentissima superstitione habebatur collectum quidquid usquam fuerit ▼ariis erroribus institutum. Ad hanc erço urbem tu, beatissime Petre apostole, venire non metuis, etc. {Ibid., n. 3 et 4)
(a) Hierosolymjtanœ Eoclesia? omnes favent, cum sit mater christiani nominis. (Epist. Justini Imperat. ad Hormisd. PP.) — (Ecclesia Hierosolymitana) quae est aliarum omnium mater. (Epist. synod. Conc. Constantinop. I, ap. Labbe, t. II, ool. g65.) — Item passim apud catéchèses S. Cvrilli Hierosol. Prœcipue vero in liturgiis orientalibus. « Pro gloriosa Sion, matre omnium ecclesiarum. » (Re^àudot, Liturj. Orient, collectio, t. II, p. 94.) (Edit. Francofurti, 1847.) — « Pro Sion, sancta matre omnium ecclesiarum. (Ibid., p. ia8.)
fallu ensuite qu'il dépossédât cette même Eglise d'Antioche de sa prérogative pour la transporter à l'Eglise romaine en même temps qu'il s'y transférait lui-même?
Nous voyons à cette première hypothèse de grandes difficultés. D'un côté, les translations des évoques, toujours odieuses, ne paraissent pas avoir dû être encouragées par un exemple si illustre. L'Eglise les regarde comme de graves infractions à sa discipline et ne les admet que par dispense. Partout l'antiquité les repoussait. Mais Rome surtout les écartait avec un soin jaloux, et l'on sait les troubles excités par la translation de Formose, regardée comme un fait sans précédent jusque-là.
Saint Pierre, d'après la tradition (i), connaissait par révélation son futur et définitif établissement à Rome, et cette direction divine semblait lui interdire d'accepter un titre épiscopal qui ne pouvait qu'être provisoire dans son intention.
Mais il y a plus, et saint Léon, toujours si exact, enseigne que, dès le commencement, et dans le partage même qui avait été fait du monde à évangéliser entre les apôtres, saint Pierre avait pris pour sa part personnelle et pour sa destination la capitale de l'empire romain (a). Il réduit par là tous les séjours antérieurs que saint Pierre fit en divers lieux, à Jérusalem, à Antioche, en Asie, à n'être que les étapes glorieuses d'un voyage apostolique dont le terme était fixé d'avance dans son esprit devant Dieu, et publiquement devant le Collège de ses frères et l'Eglise naissante. Engagé par
(i) On lit dans d'anciens actes grecs dans lesquels sont recueillies avec soin les traditions des Eglises fondées par saint Pierre et par ses disciples : « Apparuit i 11 i Dominus nocte per visum : Surgens Petre, inquit, occidentem occupa; eget enim te, luminis facem prœmonstrante, et ego ero tecum. r> (Ap. Bolland., t. XXVII, p. 377.) — S. Léon semble faire allusion à cette tradition quand il nous montre saint Pierre averti par avance des succès de ses travaux à Rome et d» la fin de sa carrière : « Nec aut dubius de proventu operis, aut de spatio tuée ignarus œtatis, trophœum crucis Christi Romanis arcibus inferebas, quo te divinis prœordinationibus anteibant et honor potestatis et gloria passionis. » (Serm. LXXXII, n. 5.1 — Il ne siégea à Antioche que « discessurus », dit saint Grégoire (1. VII, epist. XL, ad Eulogiam). — Saint Innocent enseigne que l'Eglise d'Antioche, bien que premier siège ou première résidence du premier apôtre, a dû céder à celle de Rome, parce qu'elle n'a eu que in transita ce qui a été susceptum consummatumque dans l'Eglise de Rome. (S. Iknoc. I, Epist. XXIV, ad Alex. Antioch.)
(a) Cum duodecim apostoli imbuendum Evangelio mundum, distributis sibi terrarum partibus suscepissent, beatissimus Petrus, princeps apostolici ordinis, ad ircem Romani destinatur imperii. (S. Léo, ibid. n. 3.),
i.i. .m i de l'église i53
avance el • l«j .1 liancé, pour ainsi «lin, a l'Eglise de Rome, pouvait-i] contracter avec d'autres Eglises les engagements d'un évêquetitul..i nature précaire de ces séjours transitoires était-elle» compatible avec di"- liens durables el perpétuels par nature?
D'un .mire côté, non-, avons une peine non moins grande à idmettre que l'érection du Saint-Siège ne soit pas essentiellement il révocable elle même el n'ait point apparu d'abord avec ce caractère.
Saint rieur, nous semble t il. n'a pas dû dépouiller l'Eglise d'Antioche de sa prérogative une I"is conférée pour la donner à celle il'1 Rome; comme ses successeurs, quelles que soient les révolutions 'lu monde, n'en dépouilleront jamais au profil d'une autre Eglise. Les papes ont-ils même ce pouvoir? Et s'ils ne l'ont u moins d'après la doctrine la plus constante pour ne rien dire
déplus, convient il de donner sans nécessité à saint Pierre un pouvoir dont ils n'ont pas liériti
L'Eglise d'Antioche a été célèbre sans doute comme « (ondée i
par -.tint Pierre et lui devant l'institution de son patriarcat: mais
aucun texte n'a jamais lait allusion à sa déchéance du souverain
pontificat, attaché d'abord par institution à son siège, puis enlevé
par une révocation expresse de la première disposition.
Dans une seconde hypothèse; saint Pierre, évéque d'Antioche, \ aurait seulement établi l'épiscopal et le patriarcat de l'Orient, réservant a Rome, où déjà l'appelait la voix divine, l'honneur du souverain pontificat .
Dans me. qui semble au premier abord plus commode,
sans parler des présomptions défavorables à la translation épiscopale :nt Pierre qui subsistent tout entières, une difficulté plus grande se présente à l'esprit. Se peut-il que le siège véritable de l'épiscopal de saint Pierre n'ait pas été en même temps le siège du souverain pontificat? Ces deux- qualités pouvaient-elles même être lépan
El qu'on n'allègue pas l'exemple de papes retenant, avec le souverain pontificat, le titre d'un siège épiscopal, Saint Léon I\ a pu ainsi garder 1" sir.'e .le Toul [tendant qu'il occupait celui de Home, simple évéque à Toul, alors qu'il était Souverain Pontife à Rome. lans le ras d,. ce cumul, le Souverain Pontife garde, avec le I h successi 'ii de saint Pierre, l'héritage distinct d'un autre
(1) Jam Antiochenam ecclesiam, ubi primum cliristiani nominis dinnitas esl >rta, foadav.ras. iS. Léo, ibid., n. 5.)
ancêtre et d'un autre épiseopat, héritage qui n'est pas celui de saint Pierre et ne se confond pas avec celui-ci. Mais il s'agit ici du siè°;e épiscopal de saint Pierre lui-même. Ce siège n'emporte-t-il pas indivisiblement, par la nature même Aes choses et la force de l'institution divine, le souverain pontificat?
Enfin, dans une troisième hypothèse, saint Pierre aurait fondé le siège d'Antioche, mais ne l'aurait pas occupé dans la rigueur des termes. Parcourant jusque-là l'Orient, il exerçait, sans l'attacher par un titre permanent à aucun lieu, la mission apostolique, et n'avait point encore pris le titre et la charge d'aucun troupeau particulier.
Il réservait à l'Eglise romaine l'honneur d'être son unique épouse, l'Eglise de son épiseopat, et, par suite, de son souverain pontificat. Cet honneur devait lui appartenir, non par translation, mais par première institution.
Sans décider absolument la question, jusqu'ici peu étudiée, et que nous renvoyons à l'examen des doctes, nous inclinons à croire qu'il en a été ainsi.
Les textes de l'antiquité qu'on peut opposera ce système ne nous paraissent pas péremptoires. D'après les plus considérables, saint Pierre a u fondé » (i) le siège d'Antioche plutôt qu'il n'est dit l'avoir occupé et ensuite délaissé. Conformément à l'ancien langage, on a facilement exprimé la résidence de saint Pierre et ses travaux apostoliques à Antioche sous le nom à' épiseopat ; par suite, on n'a pas distingué de l'épiscopat de cette Eglise ses travaux exercés en faveur de ce peuple, et l'on ne s'est pas obligé à une si exacte précision. Nous savons que, dans les premiers temps, le terme d' épiseopat était susceptible d'un sens large et signifiait le gouvernement des âmes, sans emporter nécessairement l'idée du titre épiscopal strictement entendu.
Saint Pierre, d'ailleurs, Souverain Pontife, avait et exerçait dans toutes les Eglises, sans en prendre les titres particuliers, l'autorité immédiate, c'est-à-dire l épiseopat proprement dit, ainsi que l'a défini le Concile du Vatican (2). Il a exercé cette autorité immédiate à Jérusalem, ainsi que le montre le livre des Actes, y ordonnant, à la tête des autres apôtres, les diacres de cette Eglise, et y condam-
(1) S. Léo, ibid. ; item Epist. CXIX.
(2) Docemus proinde et declaramus ecclesiam Romanam, disponente Domino, super omnes alias ordinariae potestatis obtinere principatum, et hanc Romani Pontificis jurisdictionis potestatem, quœ vere episcopalis est, immedialam esse. (Const. Pastor ceternus, c. m.)