‹ De l'Église et de sa divine constitutionChapitre 89 sur 114 · VII · texte numérisé non relu

VII

C'est un grand spectacle que celui du développement successif et providentiel des semences apostoliques de la vie religieuse déposées au commencement dans la terre de l'Eglise.

L'arbre a grandi, et sa croissance a donné lieu aux magnifiques épanouissements des deux Ordres antiques et primitifs, de l'Ordre

(1) Dans l'Evangile, la parole solennelle de saint Pierre, parlant au nom de tout le Collège apostolique : Ecce nos relif/vimus omnia et seculi sumus te, contient une déclaration plus explicite de la vie religieuse que ne le fait la formule de la profession bénédictine.

(2) La cérémonie de la tonsure a elle-même la forme d'une profession religieuse et pouvait facilement en tenir lieu.

(3) Ad valide emîttenda vota solemnia post vota simplicia requiritur professio- expressa, et ideo professio tacita omnino abrogata est. (In eneyel. litt. super Statu rt''gularium Declar. n. II, ap. Bizzarri, Collectanea, etc., p. 907.)

LEO] i-i. NtB MCI l [ÈRE i; I

ttiquc el de l'Ordre canonique. Entrelacent leurs rameaux sur l'Europe, ils onl aboli l'idolâtrie, converti !•■>, barbares, établi pai tout, avw la liii'i .ncliir sacrée des Eglises, des évéchés, des monaset des paroisses, et Fondé le> mœurs chrétiennes et la vraie civilisation par la double efficacité «lu ministère sacerdotal el des exemples de la sainteté.

Jusqu'au un* siècle, l'Eglise ne connut peint d'autres instituts religieux que ces grands ( ordres.

Mais à cette époque, et à l'approche ides temps modernes, Dieu \iui au secours de son Eglise par de nouvelles el magnifiques lions. 11 fallait soutenir de nouveaux combats dans les périls d'une civilisation plus avancée el qui aspirait à une dangereuse indëpendanee.

Le mouvement il»-> esprits embrassait tontes les nations. sans tenir compte de leurs limites : il fallait, à côté du ministère localisé des moines el des chanoines pasteurs des églises, une milice nouvelle qui put parcourir le monde 'et diriger ee mouvement, effet légitime, ion origine, du progrès de l'unité chrétienne, mais qui pouvait Facilement s'égarer.

Il fallait aussi reprendre l'œuvre apostolique de la conversion des infidèles. Dans ce même temps où s'ouvraient les Universités et où s'agitaient les premiers efforts du rationalisme, les immenses conte l'Asie et de l'Afrique s'offraient aux entreprises et aux investigations de l'Europe i . Bientôt l'Amérique doit se révéler au vieux monde.

< l'est alors qu'apparurent les grandes familles des < ordres religieux proprement dits, de saint Dominique et de saint François.

Par ces instituts, l'état religieux reçut une mission et une forme nouvelles. Il ne fut plus seulement appelé a soutenir les Eglises particulières et à accomplir dans les Ordres monastique et canonique des œuvres locales, mais à servir l'Eglise universelle par un ministère essentiellement et proprement apostolique.

Et comme cet apostolat regarde L'Eglise tout entière, il dut être DM M nature même essentiellement et proprement dépendant du Souverain Pontife, dirigé par lui. et n'être nulle part limité par les bornes des circonscriptions et des juridictions particulièi

l'.ien a'esl plus admirable et peut-être moins connu que l'immense développement des Missions dominicaines et franciscaines B'étendant du Groenla: d jusqu'à la Chine, au Nord, et de la Syrie jusqu'à l'Ahvssinie, au Sud.

D'autres Ordres religieux parurent à la suite des Ordres de saint Dominique et de saint François. On les range sous le nom commun de fratres, et ils ont une physionomie commune. Ce sont les Carmes, les Augusliniens, les Minimes.

Le moyen âge s'acheva au milieu de leurs immenses travaux.

Enfin, au xvie siècle, cet apostolat des religieux reçut une forme nouvelle dans la grande famille des clercs réguliers.

Parmi ceux-ci, la place la plus glorieuse appartient sans conteste à la Compagnie de Jésus, suscitée par l'Esprit de Dieu pour soutenir l'Eglise dans ses combats contre le protestantisme et le rationalisme moderne, en même temps que pour étendre toujours davantage l'œuvre des missions chez les infidèles.

Cette illustre Compagnie, par ses apôtres, par ses docteurs, par ses saints, ne cessa d'être l'avant-garde de l'Eglise militante, et elle mérita cet honneur insigne et ce privilège d'être toujours plus violemment attaquée et persécutée par les ennemis de Jésus-Christ et de son Eglise. Louée par le Saint-Esprit dès son berceau dans le saint Concile de Trente, elle continue à donner à l'Eglise des docteurs, des apôtres et des martyrs.

Aux clercs réguliers il faut encore assimiler dans leur genre de vie et leur vocation spéciale les clercs vivant en communauté et les grandes familles de saint Alphonse de Liguori et de saint Paul de la Croix, puis, se rapprochant davantage du clergé séculier sous la discipline des saints vœux, les prêtres de la Mission, et enfin le nombreuses Congrégations modernes d'Oblats et de Missionnaires.

Si l'on considère la place assignée par la nature de leurs missions à ces diverses familles religieuses dans le plan de l'Eglise, elles nous apparaîtront partagées en deux grandes classes.

D'un côté les Ordres monastique et canonique, les moines et les Chanoines réguliers, appartiennent et sont liés aux Eglises particulières. Les monastères de moines sont eux-mêmes de véritables Eglises ; leurs clercs sont titulaires de ces Eglises, et ils sont en cette qualité expressément compris dans la règle du sixième Canon de Chalcédoine; l'abbé est le pasteur ordinaire de ces Eglises, et rien ne manque à leur constitution canonique.

Les religieux, fratres ou clercs réguliers, au contraire, ne sont liés à aucune Eglise particulière. Ce sont des clercs vagues, ordonnés en

L*ÉG1 [SE PARI ICI i il EUE \~'i

celte qualité par dérogation légitime au sixième Canon de < halcé? doine rappelé plus haut. Attachés par la même il ta seule Eglise universelle, ils n'appartiennent à la hiérarchie d'aucune Eglise particulière; destinés et réservés au ministère apostolique, ils desservent li - I J1m s de leur monastère ou >lo leur résidence comme les hôtes cl' non comme les clercs intitulés ou 1rs bénéficiers de ces Eglises. Ils \ servenl Dieu el j demeurent plus ou moins étroitemeni attachés, non par le litre d'ordination ou de bénéfice, mais par la simple députation disciplinaire de la règle el des constitutions ou la disposition dos supérieurs.

Il est vrai qu'en certains Ordres cette députation, attachant sous le nom de filiation le religieux a un monastère déterminé, imite superficiellement le titre de l'ordination; mais cette filiation qui, en d'autres < ordres, ne regarde que la province, qui prend sa source dans la profession religieuse et non dans l'ordination, dépend entièrement des constitutions de l'institut, et? quelles que soient se- iilinités et ses ressemblances avec le lien du titre, elle n'est au fond, à notre avis, qu'un pur règlement de discipline ou d'administration intérieure.

Ainsi les moines et les chanoines réguliers l'ont partie du clergé titulaire des Eglises; les religieux /'mires ou clercs réguliers ne sont au contraire, par institution, titulaires d'aucune Eglise, et forment le clergé proprement apostolique de l'Eglise universelle.

De celte différence profonde entre la situation hiérarchique des Ordres monastique et canonique d'une part, et des Ordres religieux proprement dits de l'autre, découlent plusieurs conséquences dans la forme, le gouvernement et les œuvres de ces grands Instituts.

Et d'abord, un Ordre religieux#proprement dit est un corps centralisé constitué sous un Général qui en est le véritable supérieur et l'unique ordinaire. L'individu religieux appartient premièrement à son Ordre, et, par le moven de l'Ordre, c'est-à-dire en vertu des règles de gouvernement qui v sont adoptées et de la disposition des supérieurs, il appartient secondairement à telle province ou maison à laquelle l'Ordre le députe.

Une Congrégation monastique, au contraire, est une Confédération de plusieurs Eglises monastiques ou monastères (i), avant

(i) La charte de charité ou Constitution de l'Ordre de Citcaux est appelée Jecrelum inter Cisterciense cœnobium el cetera ex eo nata exwatam, ce qui exprime bien l'idée d'une confédération des monastères. [Biblioth. Cisterc, p. 9.)

i~4 l'église

chacune leur existence complète et leur ordinaire particulier, Confédération placée sous la conduite d'un président appelé Général dans un sens impropre et restreint, et d'une assemblée ou Chapitre de tous les Ordinaires. Le moine ou Chanoine régulier appartient premièrement à son monastère ou église, et, par le moven de ce monastère, à la Congrégation ou Confédération clans laquelle son monastère est entré.

Remarquons en second lieu que le lien d'un pouvoir central constitue essentiellement les Ordres religieux, tandis que l'Ordre monastique a subsisté de longs siècles sans autre autorité que l'autorité locale des abbés et l'Ordre canonique sans autre autorité que l'autorité également locale des évèqucs. Le lien formé entre les monastères par les Congrégations qui se sont établies dans la suite, en apportant à chacun d'eux le secours et l'assistance de cette utile agrégation, demeure secondaire et accidentel dans l'Institut monastique.

Aussi saint Benoît et les autres législateurs monastiques n'ont fait qu'écrire des règles sans rien organiser au-dessus des monastères. Les fondateurs d'Ordres religieux, au contraire, adoptant parfois des règles antérieures, ont principalement constitué une autorité centrale et un gouvernement général.

Cette profonde différence qui sépare les Ordres monastique et canonique des Ordres religieux explique celle qui parait dans le mode d'élection du Général de ces divers Instituts.

Dans les Ordres religieux, le Général, unique ordinaire de l'Ordre, est élu par les représentants de l'Ordre tout entier.

Dans les Ordres monastiques, au contraire, nous l'avons déjà relaté, le Général, président de la Confédération des ordinaires ou abbés et qui est l'un d'entre eux, est le plus souvent élu par le Chapitre du monastère particulier auquel cette présidence appartient en vertu des constitutions : chez les Chartreux, par exemple, par le Chapitre de la Grande Chartreuse; à Citeaux, par le Chapitre de la maison de Citeaux; et si, dans des Congrégations plus modernes le président de la Confédération a été élu par l'assemblée générale des abbés ou Chapitre général, c'est que, dans ces nouvelles Congrégations, cette présidence n'est plus attachée au titre d'une abbaye particulière et n'est plus qu'une délégation faite par les abbés à l'un d'entre eux. C'est aussi peut-être que l'on y a quelque peu perdu de vue le caractère propre du gouvernement monastique et la nature du pouvoir abbatial, et que l'on s'y est rapproché des formes des Ordres religieux proprement dits.

i ÉGLI8I l" VKTH H .11.1:1 1^5

\u caste, les conséquences pratiquea « j < 1 ■ rassortent de ces • i 1 1 1 < ■ - - théoriques entre les Ordres in<>n.isti.pi.- ou canonique et lea Ordres religieux ne se bornent point au gouvernement <'t 1 la vie itiii-i ion <■ de ces Instituts; mais elles atteignent Le rôle « j < 11 1s pan plissent dans la \i«- môme de l'Eglise <'t leurs rapporta ava gouvernement général.

Les Eglises monastiques peu/vent être érigées en L.li pales* en conaervani pour Chapitre eathédral 1»- propre collège du monastère,

I >.« 1 1 > les pays évangéliaés pas lea monta, cala s-'ea) lait Iréqui-miiii'iit. ci lea monastères ou Eglises monaatiquea ton! devenue dea Eglises métropolitaines ou cathédrales dé plan» et s, m- paai d'autres maiasi comme ayant déjà leur clergé ordinaire dans les moines oui lea habitaient .

Dana les pa lises pai lea religieux, lea maisons et les

Eglises de ces religieux ne peuvent devenu < l<-s centres biéraro chiques, dea évéchés et dea paroisses, que par l' introduction d'un élément autre «pic ces religieux eux>-mémert parce <pie ceux-ci. par wetikUion, ne sont les eleros et lea pasteurs d'aucune Eglise parliculière, mais les membres d'un corps uniquement apostolique et qui appartient uniquement au service de l'Eglise universelle. < m peut liicn, il est vrai, déLourner par exception un religieux de la fin propre à son Institut, d'un apôtre .en l'aire un pasteur titulaire et l'attacher au service d'une Eglise, mai» L'Ordre religieux lui-même 'ir. ut. suis changer do nature et de mission, entrer dans lea liens dea hiérarchies particulières et locales.

t'est point là du reste pour les < Njdres religieux une infériorité.

II importe, au contraire, à la nature el à la grandeur des services qu'ils rendent, qu'ils gardent dans. son intégrité le caractère apostolique. Semblables à saint Paul,, et appelés somme lui à seines l'Evangile et non à être les ministres ordinaires des Eglises | 1 1, ils sont apôtres et non pasteurs. Ils cou\rironl les légions infidèles de

llorissinles missions, ils jetteront la semence de l'Evangile; d'autres, toutefois-, viendront ensuite former les Eglises qu'ils auront préparées par leurs 1 1,1 vaux et leur sang» et I n-uvre demeurera toujours inachevée si elle ne reçoit pas ce complément nécessaire lea missions doivent partout faire place à la hiérarchie des Eglises et ne sauraient en tenir lieu, quelque glorieuses qu'elles se montrent

(l | Hom. xv, 19-31.

l'jQ l'église

à nos yeux par les fruits du zèle et le sang même des martyrs. Et dans les pays chrétiens, là où les Eglises sont établies sur le sol, où les circonscriptions territoriales des juridictions locales sont, tracées et ne laissent sans pasteur aucune portion du troupeau de Jésus-Christ, les Ordres religieux apportent encore au secours des âmes les précieux renouvellements de l'apostolat. Il faut qu'ils ne soient attachés à aucun lieu pour répandre partout la semence de la parole. Il faut que leur ministère soit indépendant des limites étroites et stables des Eglises, afin de se porter tour à tour en tous les lieux et au secours de tous les chrétiens. Si les pasteurs doivent demeurer liés à leurs troupeaux, il convient que les apôtres soient libres d'aller partout où les besoins des âmes les appellent.

Les apôtres ne sont pas, d'ailleurs, pour les pasteurs, des rivaux qui se doivent substituer à leur autorité; telle n'est pas la fin que l'Eglise leur propose, et ce n'est pas là ce qu'elle attend de leurs travaux; mais, précieux auxiliaires de la hiérarchie, ils ont à la soutenir et à féconder son action.

Que les pasteurs ne regardent donc point le ministère apostolique des Ordres religieux comme une atteinte portée à leur propre ministère.

Cet apostolat n'a rien d'odieux, mais il met au service des peuples des secours extraordinaires dont les pasteurs locaux ne peuvent être la source ; et ceux-ci peuvent toujours appeler à eux ces secours pour le bien des âmes qui leur sont confiées.

Ainsi les Ordres religieux proprement apostoliques, ces clercs qui. par institution, ne sont point des pa«teurs, mais des apôtres, font revivre sous nos yeux et feront revivre jusqu'aux derniers temps de l'Eglise les forces qui ont paru à son berceau.

Et comme, à côté des évêques et des presbytères établis dans les Eglises naissantes, apparaissait alors l'action universelle des apôtres et des hommes apostoliques qui parcouraient le monde, de même, à côté du ministère des pasteurs ordinaires, l'apostolat moderne des Instituts religieux ne cesse de ressusciter les âmes pour rendre aussitôt le troupeau renouvelé à ces mêmes pasteurs, dont la sollicitude perpétuelle doit lui conserver la vie et la santé.

Page 1