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DE L ETAT PATRIARCAL

Avant la chute, la cité humaine s'est montrée à nous universelle et immortelle. Si le péché ne fût intervenu, et si la mortalité n'eût frappé l'édifice, {Adam eût été le souverain universel et immortel. et toute la hiérarchie qui devait sortir de lui eût été universelle et immortelle comme lui. Mais la mort vint altérer la forme de la cité en la divisant. La mort en frappant le chef, brisa l'unité. Il y eut autant de cités distinctes et de souverainetés indépendantes qu'il y eut de familles sorties de lui, en attendant que de nouveaux coups de la mort vinssent y former encore de nouveaux partages.

Ce fut la première forme de la cité humaine après la chute; nous l'appelons la forme patriarcale. Dans cet état, le pouvoir suprême appartenait au patriarche, c'est-à-dire au père vivant des familles sorties de lui. Ce pouvoir était absolu, parce qu'il est de la condition du pouvoir suprême d'être tel (i).

Or, on peut établir que ce pouvoir était suprême par deux faits évidents. Premièrement, il n'y avait point de cité au-dessus de la famille patriarcale, ou, en d'autres termes, il n'y avait point d'Etat ou de pouvoir social au-dessus du pouvoir renfermé dans la famille patriarcale et qui la constituait. En second lieu, dans la famille patriarcale, le pouvoir appartenait au père en vertu de son caractère et par le droit divin. C'était l'autorité antique d'Adam telle que nous l'avons décrite. Ce pouvoir' ne tirait pas sa source de la délégation des sujets, et il ne pouvait être limité par eux.

Le patriarche, dans toute la force du terme, était le prince, et non la personne ministérielle de la puissance publique; son pouvoir donc n'était limité ni d'en haut ni d'en bas, ni par un principat supérieur au sien, ni par les restrictions d'un contrat consenti.

Du reste, n'oublions pas que dans ces premiers temps cet état patriarcal suffisait à l'humanité, et qu'elle y trouvait à la fois Ja force et la durée dont l'édifice social ne peut se passer. La longévité

(i) Nous rappelons que le pouvoir absolu n'est pas le pouvoir arbitraire. Tout pouvoir souverain est absolu, l'arbitraire est l'abus de la force.

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remiers hommes, avant qu'elle m1 commençât à diminuei au déluge, donnait ;i l'ancêtre huit ou neuf siècles de » i<- ; combien l'empires n'atteignent pas .1 une pareille durée! Cette longévité permettait aux familles d'être, sous le sceptre de leur ancêtre ( des timl lit iules innombrables et des Etats assez forts poui se suffire el l'avoir rien à craindre. Nous verrons plus bas comment, avec le ■bangement insensible de ces conditions, cette première forme de l'humanité après la cbule se transforma peu à peu.

Dans ce premier état, le droit du porc sur les enfants se confond

•lui du prince sur les sujets. Ce ne soûl pas <lru\ droits distincts en eux-mêmes réunis sur une même tête, ma*is un seul et même droit.

Du reste, comme on entre dans les nations modernes par la nais-

mnee ou par la naturalisation, <|uc cette dernière est tantôt ara*

tantôt forcée, de même on entrait dans la famille par la

nce, et on y pouvait entrer aussi par l'adoption ou par la conicniéte.

L'esclave était le sujet conquis : il prenait place avec les sujets naturels, c'est-à-dire avec les entants, sous la même souveraineté; et. par une tradition non interrompue de l'état patriarcal, l'antiquité, chez tous les peuples, a assimilé, quant à leur étendue et à leur essence, la puissance du père et celle du maître.

Le droit romain, dont les textes sont dans toutes les mains, nous présente, dans une étonnante clarté, ce fait inexplicable en dehors de l'origine patriarcale. Si l'esclavage répond à la naturalisation forcée, l'adoption était une naturalisation gracieuse. Souvent même l'esclavage dut être volontaire; des hommes isolés et sans d< connue il dut s'en trouver, entraient volontiers sous la protection d'un sceptre auquel la naissance ne les avait pas soumis, comme on vit, jusque chez les Germains, des hommes libres ambitionner la tutelle d'un chef puissant et devenir ses clients par le mand'iuin.

Si. en dehors de ces probabilités, aucun texte ne nous déclare que l'esclavage lût connu ou du moins fréquent avant le déluge, c'est qu'à cette époque la longueur de la vie des patriarches mettait

le à ce qu'il v eût de véritables orphelins, c'est-à-dire des Individus sans famille, ou du moins ils étaient rares, et c'étaient sans doute des vieillards que leur degré dans les généalogies humaines mettait au rang des patriarches et rendait suffisamment respectables par le lieu qui les unissait à eux.

La différence qui sépare la condition du fils de celle de l'esclave

■apparaît à la mort du patriarche. Le fils est héritier : il continue la personne du père ; il devient à son tour chef et souverain au même titre. S'il y a plusieurs fils, il y a plusieurs familles indépendantes; la souveraineté et l'Etat se démembrent. Mais l'esclave ne devient jamais souverain: il demeure sujet, parce qu'il ne continue jamais la personne du prince. Du vivant du père, son état de sujétion lui a été, du reste, commun avec tous les autres membres de la famille, et il l'a partagé avec les fils eux-mêmes dans une situation qui n'avait rien d'odieux. Aussi évitons-nous de traduire dans la Genèse le mot de servus par esclave, à cause de la défaveur qui s'est dans la suite attachée à la servitude. Le père honorait parfois ses esclaves de fonctions importantes : il leur confiait l'administration de ses biens, la tutelle même de ses enfants ; il les chargeait de ses ambassades (i); et nous voyons même que le patriarche qui n'avait pas de fils se donnait un héritier en adoptant un esclave (2). Tous ces traits nous apparaissent dans la famille d'Abraham et dans la personne de son intendant ou premier ministre Eliézer.

Dans l'état patriarcal, tel que nous le décrivons, ce qui a été plus tard l'affranchissement de l'esclave n'était que le bannissement du sujet. Dans les sociétés plus récentes, l'esclave affranchi devient libre et citoyen : il échappe à la puissance de son maître pour ne plus dépendre que du pouvoir public, pouvoir tutélaire dont jamais personne ne s'est plaint d'être le sujet. Mais, à cette époque, le pouvoir du patriarche sur ses esclaves était le pouvoir même du prince sur ses sujets. Aussi l'esclave affranchi était un citoyen retranché de la société et, en fait, il se trouvait sans protection, jusqu'à ce qu'il pût entrer dans une autre famille ou former lui-même une famille, ainsi que nous le voyons dans l'histoire d'Agar.

Ces vérités, qui ressortent de la nature des choses, éclateraient bien davantage si nous pouvions prendre nos exemples dans une antiquité plus reculée et où la cité patriarcale ollïait bien plus encore de grandeur et de stabilité qu'au temps d'Abraham. A celte époque, en effet, cet antique état de choses commençait déjà à perdre de sa force; la souveraineté dans les familles devenait de plus en plus précaire, et l'on voyait apparaître déjà dans les gravides • monarchies la forme sociale qui devait succéder à l'état patriarcal. -,

En effet, l'état patriarcal ne devait être qu'une transition. Dieu,

(1) Gen. xxiv, 3 et seq.

(2) Ibid. xv, 3.

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laissant les premiers pères des hommes suivre ici-bas des si longues, ne se proposai! pas seulement de multiplier prompiment le genre liumain et de peupler la terre, mais il se propolit principalement de former les nations. Le pouvoir des patriarches, bbntenanl pendant des siècles des hommes de même race sons un »trc commun qui n'était pas leur ouvrage et dans lequel ils révéit le droit divin de la paternité, préparait pour l'avenir ces ides agglomérations d'hommes en dehors desquelles il n 3 a ni litinn ni civilisation. Les hommes contractaient entre eux ces ion» qui n'existent <|U'- dans les grands Etats : elles devenaient ir eui une nécessité de leur vie sociale ; et (juand, à la lin, la 1>i tèle la vie renversa pour toujours les grandes souverainetés patriarcales, les peuples et l'autorité publique îles Ktats apparurent Naturellement. <>n peut pénétrer, du reste, par le raisonnement et >nnus, dans l'histoire de cette transition, et suivre la fociété dans son passage de l'étal patriarcal à la souveraineté publique et à la cité des temps modernes.

C'est ce que nous allons tenter en quelques courtes considérations.

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